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Notes de lectures : « DEMOCRATIE ET REVOLUTION » par Raymond Aron, Cours donné à l’ENA EN 1952.

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Notes de lectures : « DEMOCRATIE ET REVOLUTION » par Raymond Aron, Cours donné à l’ENA EN 1952.

(rédaction Eric Chevet).

 

La démocratie et la révolution sont deux notions que l’on veut toujours associer : l’une n’est-elle pas le fondement de l’autre ? Mais à bien y réfléchir, les notions de révolution et de démocratie sont antithétiques dans leurs modes de fonctionnement : une démocratie est un système politique qui implique la pluralité des partis, la compétition pacifique en vue de l’exercice du pouvoir, le respect de la procédure électorale et la prise en compte d’un débat contradictoire qui prend nécessairement du temps. Son essence est aussi liée au fait que ses décisions sont révocables (ce qui a été fait et décidé par le peuple peut aussi être défait par lui). Au contraire, la révolution politique, en tant que processus, suppose à peu près l’inverse : elle repose sur une rupture rapide de la légalité et d’un système établi : cela implique l’utilisation d’une violence imposée au nom d’une idéologie, la volonté de fonder un nouveau système politique par la force.

 

Certes, on peut associer révolution et démocratie pour montrer que, dans les deux cas, le pouvoir politique n’est pas considéré comme devant être fondé sur une tradition : la démocratie et la révolution rejettent les systèmes politiques ancrés dans le passé et prétendent reconstruire un nouvel ordre social (et produire un homme nouveau). On voit aussi que la démocratie prend sa naissance, la plupart du temps, dans le processus révolutionnaire lui-même, c’est-à-dire dans une rupture avec le système politique antérieur : si on part d’une société monarchique, il est pratiquement inévitable d’avoir une révolution pour fonder un système démocratique nouveau (même les britanniques, dont la société est parvenue à la démocratie sans une révolution à « la française », ont coupé la tête de leur roi Charles 1er au terme d’une guerre civile). On peut donc rappeler que la démocratie commence, le plus souvent, par un processus révolutionnaire, c’est-à-dire par une forme de violence qui n’a alors plus rien à voir avec le processus électoral qui caractérise la démocratie. Dans cette optique, la démocratie serait donc l’apaisement ou le refroidissement de l’ardeur révolutionnaire : une fois la monarchie détruite, une fois le système démocratique légitimé, la procédure de la compétition pacifique en vue de l’exercice du pouvoir pourrait s’établir.

 

Il y a donc au moins deux phases dans une révolution : une phase négative qui suppose l’effondrement d’une société ancienne (et qui peut laisser un vide et donc la peur, voire la terreur) et une phase positive et constructive qui est supposée conduire à la liberté. Mais il est vrai que la phase positive (stabilisée) peut difficilement éviter la phase négative (violente). Les trois plus grandes démocraties de l’histoire moderne (celle de l’Angleterre,  des Etats-Unis et de la France) ont commencé par des révolutions et elles considèrent ces révolutions comme leurs moments fondateurs qu’il est nécessaire de commémorer malgré les horreurs qui les caractérisent. Bref, la démocratie se réclame de la révolution comme d’un ancêtre. Le chemin de la révolution à la démocratie semble donc historiquement nécessaire.

 

Mais à l’inverse, il y aussi un risque qu’une démocratie rebascule dans la révolution (ce qui serait le chemin opposé, celui d’un retour à la phase négative). Ce serait là l’échec du projet démocratique, le triomphe de la force sur le droit impliquant une rupture de la légalité et la fin du caractère pacifique de la lutte. Sans ignorer la pratique des coups d’État militaires, on peut constater que dans les grandes démocraties stabilisées, cette possibilité semble écartée. Les mouvements extrémistes et les fanatismes sont suffisamment désamorcés en leur sein et elles parviennent à trouver un équilibre entre les différentes forces et composantes qui les animent. Il est vrai que l’idéal de la démocratie, c’est l’équilibre des forces, le compromis, l’absence de la violence extrême, la conciliation d’intérêts contraires. Finalement, c’est l’inverse de la logique révolutionnaire. La vertu principale de la démocratie consiste à limiter le pouvoir par les pouvoirs là où la révolution s’en empare pour l’absolutiser. Si la démocratie est un équilibre, c’est aussi dans le sens où elle parvient à fonder ce système de contre-pouvoirs et d’équilibre institutionnel. L’idée est qu’il faut toujours se méfier des hommes à qui on va confier le pouvoir et du pouvoir lui-même (il ne faut pas que ce pouvoir soit excessif mais qu’au contraire le pouvoir arrête le pouvoir, comme le disait Montesquieu).

 

La révolution n’est plus du tout dans cette logique : il s’agit au contraire de vouloir refaire la société, de la construire entièrement selon un nouveau modèle, selon une image idéale et « pure ». Le parti qui se croit alors investi de cette responsabilité et de cette mission (celle qui consiste à vouloir changer la société pour qu’elle devienne vraiment bonne et « pure »), se pense lui-même assez « pur » pour pouvoir y arriver. Il y a là une certaine logique de la pensée révolutionnaire qui est fondé sur l’idée d’élection : tel mouvement se pense être « élu » pour cette tâche historique et cela n’a évidemment plus rien à voir avec un processus électoral : un groupe d’hommes se pense investi d’une « mission » historique et ces hommes se considèrent presque « choisis » pour le faire. Il y a d’ailleurs des similitudes entre différents mouvements révolutionnaires dans l’histoire (bolchéviks ou jacobins par exemple) : quelques hommes veulent « la liberté » et prétendent l’incarner ou la représenter. Ces hommes vont donc créer les conditions qui rendent possible cette liberté mais en forçant les autres à la vouloir. Pour cela, tous les moyens sont bons et la violence exercée pourra se concentrer sur telle ou telle institution ou tel ou tel système ou catégorie sociale pour les éliminer (le capitalisme ou le despotisme, ou tout ce qu’on voudra d’autre). Une fois le mal extirpé, la société s’en trouvera enfin améliorée et rétablie dans son idéal de justice ou de prospérité.

 

Le risque de cette « thérapie » est que le réel résiste à la réalisation de l’idéal et que les choses ne s’arrangeant pas (les choses peuvent même s’aggraver) : on poursuivra alors indéfiniment le processus révolutionnaire. Il y a là un risque de manichéisme : on désigne le mal pour rétablir le bien et le petit groupe d’hommes qui pensent avoir la charge de réaliser « la cité idéale » n’hésitent plus pour cela à utiliser la violence parce que l’on pense que ce sera le moyen de faire advenir la société bonne. La révolution se veut ici « médicale » et « chirurgicale » : on tranche telle partie du corps malade pour rétablir sa santé… Dans ce contexte, on pourra dire que l’origine du totalitarisme est précisément cette philosophie optimiste révolutionnaire.

 

Démocratie et révolution : les deux mots incarnent donc deux logiques finalement potentiellement contradictoires. Ce n’est pas tant la question de l’optimisme et du pessimisme qui les oppose. Il y a, certes, un certain optimisme inhérent à la logique révolutionnaire comme peut-être un certain pessimisme inhérent à la logique démocratique, mais c’est plutôt que le système démocratique suppose qu’on « laisse faire » le jeu des procédures électorales, qu’on laisse la liberté aux hommes en supposant qu’ils vont se conduire finalement avec raison. La démocratie c’est toujours la recherche du moins mauvais régime possible, la recherche d’une limitation du pouvoir, le refus d’une autorité dont la puissance serait illimitée et la confiance que l’on accorde au common man, comme le disent les Américains, c’est-à-dire aux hommes ordinaires, dont on peut penser qu’ils se conduiront normalement une fois qu’ils auront le droit de voter et de discuter. Les vertus de la démocratie sont avant tout négatives : il s’agit de se protéger de la folie du fanatisme, de la radicalité des autres régimes politiques par le moyen d’un équilibre entre les pouvoirs. Par la révolution, au contraire, il y a une forme de fanatisme, un acte de foi auquel il faut adhérer pour tout bousculer, la croyance en un bien absolu.

 

On voit donc ici le problème central apparaître : quand on aura fait la révolution et que sera créée la nouvelle société, pourra-t-on alors parvenir à la démocratie ? Le « refroidissement » de la révolution pourra-t-elle donner naissance à la liberté ou bien la société pourrait-elle rester indéfiniment révolutionnaire ? Et quand bien même la démocratie parviendra à surgir de la révolution, pourra-t-on stabiliser ces régimes sans qu’ils soient perpétuellement menacés par une nouvelle révolution ? En ce qui concerne les révolutions française et américaine, le paroxysme révolutionnaire n’a été qu’une phase transitoire et la révolution a laissé la place aux procédures électorales et à certaines formes de libéralisme (fondé sur le droit au dialogue, par exemple). Autrement dit, la révolution fut le passage à la modernité politique (la négation du pouvoir traditionaliste). Mais se pourrait-il qu’une révolution nous fasse régresser vers un schéma non démocratique en restaurant une sorte de « régime impérial » où le pouvoir temporel et spirituel serait à nouveau confondu, où l’on reconstruirait la justification idéologique du pouvoir propre à un schéma antérieur à la modernité ? Si l’on prend l’exemple de la révolution soviétique, on est frappé de voir qu’il a dans le système soviétique quelque chose qui ressemble à une sorte de révolution permanente : la société bonne ne pouvant s’accomplir d’un coup, elle n’adviendra qu’au terme d’un long processus historique qui suppose la transformation des hommes corrompus par le capitalisme. Les espoirs bolchéviks ont, de ce fait, un caractère illimité et s’ils ne sont pas immédiatement satisfaits, ils ne sont pas non plus immédiatement déçus (l’ardeur révolutionnaire peut même se développer en se propageant à l’étranger). Mais une fois la logique révolutionnaire achevée, quel type de société pourra émerger ? S’agira-t-il de quelque chose qui ressemble aux démocraties occidentales ou bien plutôt un système plutôt proche de l’empire romain ? Quelle structure sociale va, à terme, créer la révolution soviétique ?

 

Ce sera évidemment une structure où il y aura confusion entre société et Etat : il ne s’agira plus d’un Etat « neutre » mais d’un Etat qui englobe la société en l’absorbant par sa bureaucratie. On pourrait donc supposer que la dérive tyrannique des révolutions ne soit pas un phénomène purement « accidentel » de l’histoire mais que, au fur et à mesure que les sociétés modernes deviennent davantage bureaucratiques et « étatiques », elle confèrent à l’État un rôle toujours trop important. De là, une contradiction au sein de la culture occidentale entre une culture démocratique, qui voudrait valoriser un Etat neutre et sans prestige spirituel (au sens d’un prestige « idéologique ») et une culture révolutionnaire qui veut faire de l’État l’exécuteur d’une providence historique et le moyen d’un changement radical par l’instauration d’un pouvoir illimité.

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