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Analyse d’une citation : « Le bonheur n’est pas au sommet de la montagne mais dans la façon de la gravir », Confucius.

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 Le problème posé par cette citation de Confucius est celui du rapport au temps : si le bonheur est possible, ne devient-il accessible qu’après un certain parcours, qu’après avoir fait l’expérience d’une certaine démarche, d’un certain chemin, ou bien est-il possible dès à présent ? Autrement dit : qu’attendons-nous pour être heureux ? Quel chemin, quelle méthode faut-il suivre pour atteindre une vie plus heureuse ? Et comment la philosophie peut-elle d’ailleurs répondre à une telle question ?

Certaines philosophies nous proposent de faire du bonheur un « souverain bien », une fin ultime (un but) qu’il faut s’efforcer d’atteindre, mais toujours comme s’il s’agissait d’un objectif plus ou moins lointain, comme s’il s’agissait d’un horizon. Après avoir modifié son existence de telle ou telle façon, selon telle ou telle forme d’initiation à une sagesse ou à une méthode supposée nous rendre heureux, le bonheur viendrait alors au bout du compte après une longue série d’efforts. Il se mérite ! De cette idée découle la récurrente métaphore de la montagne : le bonheur est un sommet et il faut savoir l’atteindre… Le sous-entendu est aussi qu’il faut d’abord s’astreindre à cette ascension (par un effort, une ascèse et une discipline) et au terme de la démarche, nous serons heureux. Le bonheur serait donc possible mais uniquement pour ceux qui parviennent à gravir les marches de l’initiation. Les valeureux disciples !

Chaque école philosophique est alors libre, bien entendu, de dire en quoi consiste cette fin et comment il faut procéder lors de cette ascension (la pluralité des représentations du bonheur va de paire avec la pluralité des méthodes supposée y conduire) mais l’idée dominante est ici que cette fin ne peut être immédiate : elle suppose une traversée de l’expérience, des épreuves peut-être, une maturité en tous les cas  ; bref, il faut savoir faire preuve de patience. Selon cette vision du bonheur,le temps est ici la composante majeure : l’enfant ne peut-il donc pas être heureux ? Par moment, sans doute, mais pas au sens d’un accomplissement durable puisqu’il lui manque la maturité et le cheminement. Quoiqu’il en soit, le bonheur n’est pas « démocratique » mais initiatique : il n’est réservé qu’à ceux qui sont capables d’atteindre un certain niveau « d’émerveillement et de quiétude », faudrait-il dire réservé aux plus sages, aux meilleurs ?

Cette conception de la vie heureuse pose alors problème : cette quête « eudémonique » peut évidemment de ne pas aboutir et l’on risque toujours, étant donné les accidents de la vie, de ne pas parvenir au sommet, d’échouer en cours de route. A force de vouloir être heureux, on risque même de s’épuiser de ne pas réussir à l’être, à devenir malheureux de vouloir être heureux ! D’abord parce qu’il y a des sommets qui se révèlent être beaucoup trop hauts pour nous, beaucoup trop difficiles d’accès. Ou pire encore, il se pourrait qu’une fois arrivé au sommet, je découvre avec surprise que cela ne me rend pas plus heureux qu’avant, que le sommet soit finalement décevant (peut-être d’ailleurs parce que je me suis trompé de sommet et que je poursuivais par là un but inconsistant et illusoire, une image stéréotypée de la vie heureuse…). Diable ! Tous mes efforts n’ont servi à rien. Je croyais pourtant, après tout, y être presque ! Je croyais, qu’après toutes ces étapes, j’obtiendrais enfin l’apaisement et le contentement. Peut-être, certes, suis-je heureux d’atteindre ce sommet qui me flatte et me procure de très belles et nouvelles sensations… mais rapidement, ce sommet me lasse et je veux en obtenir un autre et ainsi de suite…. Enfin, je constate, tel un alpiniste chevronné, être parvenu au but mais que je ne peux tenir là-haut bien longtemps et avoir à redescendre rapidement vers la vallée de larmes… Fait-il froid sur ce sommet ? Puis-y je y demeurer et y faire ma vie ? Y suis-je seul ? Est-il inhospitalier et inconfortable au bout du compte? Sisyphe était, on s’en souvient, condamné à redescendre à chaque fois qu’il était arrivé en haut… Peut-on écrire comme Camus, que « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux » ?

Dans tous les cas, le risque, si l’on repousse à plus tard, c’est de découvrir, quand le « plus tard » arrive enfin, qu’il est en réalité déjà « trop tard »… Ainsi, à repousser le bonheur devant nous, tel un sommet à atteindre, il devient peut-être ce qui nous fuit perpétuellement à force d’être recherché, un horizon toujours lointain. Pascal résumait très bien la chose : « Nous ne vivons pas mais nous espérons de vivre et nous disposant toujours à être heureux il est normal que nous ne le soyons jamais ». La quête du bonheur conçue comme une ascension vers un sommet pourrait donc nous conduire à devenir malheureux de ne pas réussir à être heureux.

Une autre hypothèse émerge alors : le bonheur ne serait-il pas possible dès maintenant ? Faudrait-il penser que le bonheur est déjà là potentiellement, dans l’ascension même, et qu’il pourrait surgir à tout moment, dès à présent ? Dans l’instant ? Serait-il possible d’imaginer qu’il soit toujours actualisable, que nous avons du mal à trouver ce qui pourtant est juste là sous nos yeux ? Une telle hypothèse repose sur un paradoxe : il faudrait que je renonce d’abord à chercher le bonheur comme but pour pouvoir finalement être heureux dans le chemin… Pourrait-on dire alors avec Alain que « le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherché » ? On peut certes imaginer que le bonheur ne soit pas un sommet à conquérir mais peut-on en déduire l’idée qu’il est déjà accessible dans l’ascension elle-même ? Comment envisager cela ?

La première hypothèse à ce sujet est bien connue : le bonheur serait-une affaire de plaisir immédiat, ou pour le moins de « vivre au présent », une question d’hédonisme en somme. Contre le « principe espérance », apprenons à profiter du jour présent (« carpe diem »), exigeons de nous perdre dans fraîcheur de l’instant et dans l’intensité de l’immédiat. Mais peut-on réduire le bonheur à la quête immédiate du plaisir ? Il faut sans doute distinguer « le vivre au présent » et « vivre le présent ou l’instant » : si l’homme ne peut se limiter au seul présent (il doit anticiper l‘avenir et se souvient de son passé), il peut au moins s’efforcer de savourer le présent pour lui-même (dans sa singularité et sa richesse). On songe aux « Noces à Tipasa » de Camus et à ses bains en mer Méditerranée… Mais cela peut-il suffire à nous rendre heureux ? Encore faudrait-il que le présent soit satisfaisant mais il ne l’est pas toujours et peut même être tragique et insupportable : alors l’homme affronte, attend, guette, espère, se fixe des buts à plus ou moins longs termes et ne se contente jamais du présent. Mais nous retombons alors dans l’insatisfaction et le manque… La vie n’oscille-t-elle pas alors « comme un pendule, de la souffrance à l’ennui » comme le disait Schopenhauer ?

La solution serait alors de ne pas vouloir le bonheur pour lui-même, de penser que le bonheur ne doit pas être recherché comme but en soi, comme une finalité première, mais qu’il viendra par surcroît si nous nous fixons d’abord d’autres objectifs qui nous tiennent à cœur (aimer, créer, penser, découvrir, aider les autres…). Ne faut-il pas réapprendre à faire du bonheur un accident, ou, pour le moins, quelque chose qui vient en chemin comme en passant, parce que nous avions oublié de le rechercher pour lui-même, parce que nous avions renoncé à le vouloir comme but ? La formule d’Alain, que nous avions évoqué auparavant prend ici tout son sens : nous devrions ne plus faire du bonheur une obsession, ne plus y penser même (sans quoi nous risquons de le faire fuir). C’est ce que le philosophe John Stuart Mill écrivait très bien : nous devons renoncer à faire du bonheur le but premier, renoncer à sa recherche et il viendra de lui-même . Autrement dit, le chemin devient le but :

« Je n’avais jamais senti vaciller en moi la conviction que le bonheur est la pierre de touche de toutes les règles de conduite, et le but de la vie. Mais je pensais maintenant que le seul moyen de l’atteindre était de n’en pas faire le but direct de l’existence. Ceux-là seulement sont heureux, pensais-je, qui ont l’esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d’autrui, vers l’amélioration de la condition de l’humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu’ils poursuivent non comme un moyen, mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur, chemin faisant. Les plaisirs de la vie, telle était la théorie à laquelle je m’arrêtai, suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les cueille en passant, sans en faire l’objet principal de l’existence. Essayez d’en faire le but principal de la vie, et du coup, vous ne les trouverez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen rigoureux.

Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cesserez de l’être. Pour être heureux, il n’est qu’un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. Que votre intelligence, votre analyse, votre examen de conscience s’absorbe dans cette recherche, et vous respirerez le bonheur avec l’air, sans le remarquer, sans y penser, sans demander à l’imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question. Cette théorie devint alors la base de ma philosophie de la vie ; je la conserve encore, comme celle qui convient le mieux aux hommes qui ne possèdent qu’une sensibilité modérée, qu’une médiocre aptitude à jouir, c’est-à-dire, à la grande majorité de notre espèce ».

John Stuart Mill, Mes mémoires, Histoire de la vie et de mes idées

 

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