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Qu’est-ce qu’une catastrophe?

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Avant que nous basculions dans la pandémie et la « crise sanitaire », la catastrophe n’était à nos yeux qu’une menace, un « possible » plus ou moins proche, un orage qui s’annonçait à l’horizon et qui venait de Chine. C’était, finalement, une chose à laquelle nous avions du mal à croire, une réalité que nous avions des difficultés à intégrer à nos représentations. Nous ne manquions pourtant pas d’informations et n’étions pas ignorants des risques : en fait nous savions…

Si les pires catastrophes sont si difficiles à anticiper, c’est qu’elles génèrent inévitablement un déficit de crédibilité : quand le pire advient et que nous sommes face au tragique, nous sommes aussi confrontés à l’invraisemblable, plutôt qu’à l’incertain, et cela s’explique par le fait que nous sommes face à des évènements qui excèdent nos capacités de représentations habituelles. Le propre de la catastrophe, comme phénomène hors-norme, est de de nous dépasser et de déborder notre univers mental…

La catastrophe nous surprend donc et nous apparaît correspondre au surgissement du possible dans l’impossible. Le philosophe Günther Anders qualifiait d’évènements « supraliminaires » ces phénomènes difficiles à concevoir parce que leurs dimensions vont au-delà de nos représentations ordinaires : « J’appelle supraliminaires les évènements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l’homme » disait-il dans Et si je suis désespéré, que voulez vous que j’y fasse ? Il s’interrogeait alors sur notre difficulté à réagir à l’égard des menaces qui nous guettent ou des drames qui sont actuellement en cours (la destruction actuelle de la biodiversité par l’homme par exemple). Cette difficulté trouve son origine dans le décalage qui existe entre la réalité et notre conscience, dans ce qu’il nomme la discrépance (diskrepanz), c’est-à-dire le hiatus qui existe entre ce que l’homme peut imaginer et le drame qui s’annonce ou même qui s’accomplit devant ses yeux. Ce décalage concerne non seulement les catastrophes naturelles, comme les épidémies ou des tremblements de terre, mais aussi les activités techniques humaines qui génèrent des risques considérables comme l’utilisation de l’arme et de l’énergie nucléaires. G. Anders écrivait d’ailleurs, dans Nous, fils d’Eichman, à propos de la capacité technique de l’homme, que « ce que nous pouvons faire désormais est plus grand que ce dont nous pouvons nous faire une image ».

Le problème majeur du rapport de l’homme aux catastrophes n’est donc pas seulement l’ignorance mais aussi le fait que nous ne croyons pas toujours à ce que nous savons : dans certains cas nous sommes informés mais nous avons du mal à réaliser ce qui advient (et c’est pourquoi ceux qui annoncent le pire ne sont pas écoutés) : le trop grand nous laisse froids et « nous n’accordons pas un poids de réalité suffisant à l’inscription de la catastrophe dans le futur. Ni cognitivement, ni émotionnellement, nous ne sommes touchés par l’anticipation du malheur à venir », rajoute le philosophe Hans Jonas dans Le Principe responsabilité : carence complexe à résorber qui est à l’origine de la répétition du pire.

Le philosophe Günther Anders fut sans doute l’un des intellectuels ayant le plus médité cette question de notre lenteur de réaction face à ce qui est pourtant la possibilité du pire. Dans La menace nucléaire (1981), il raconte cette anecdote :

«Pendant un voyage en train, j’avais laissé tomber au cours de la conversation l’expression de “danger nucléaire”. Mon vis-à-vis, un monsieur tranquille, manifestement assez aisé, qui était précisément en train de humer son cigare, leva les yeux un moment, haussa les épaules puis marmonna : “On crèvera tous ensemble”. L’expression rusée que ses traits prirent à ce moment-là (et que les visages des autres voyageurs prirent aussitôt) semblait appartenir à un homme qui, du fait qu’il cotisait à son assurance, vivait tranquillement dans l’idée qu’il n’aurait jamais besoin de renoncer à son cigare, qu’il ne pouvait en fin de compte rien lui arriver. De fait, il reprit à l’instant même son test olfactif »1.

Cette anecdote marque le problème essentiel du rapport de l’homme aux risques et aux catastrophes à venir : celui d’une certaine indifférence. Plus la catastrophe semble nous dépasser par son ampleur, moins elle semble nous toucher vraiment lorsqu’elle prend la forme d’une totalité et d’une menace globale. La catastrophe est alors si grande qu’elle ne nous concerne plus personnellement et nous décharge de notre peur : « Elle est si grande qu’il n’a personnellement plus besoin d’avoir peur. Elle semble, en raison précisément de sa grandeur, ne concerner tout au plus que ses victimes en puissance, c’est-à-dire l’humanité dans sa totalité », écrit encore Günther Anders. Nous avons beau le savoir, nous pouvons même essayer de nous convaincre du pire, nous pouvons même jouer à nous faire peur dans des salles de cinéma avec de très nombreux films catastrophes, en réalité, nous avons les plus grandes difficultés à nous prendre en charge, à faire preuve d’une authentique responsabilité, et à prendre la véritable mesure ce qui se passe.

1Günther Anders, La menace nucléaire, Ed. Du serpent à plumes, 2006, p. 267.

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