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« Du gouvernement des hommes à l’administration des choses » : crise sanitaire et logique démocratique.

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        En situation de crise sanitaire, nous sommes dans l’attente de l’avis des hommes de science et des résultats de leurs expérimentations. Les scientifiques sont sans cesse sollicités par les médias, peut-être même à l’excès : médecins, virologues, épidémiologistes, infectiologues, statisticiens, tous sont supposés faire la lumière, du mieux qu’ils peuvent, sur la situation. En cette phase de pandémie, la communication politique et les discussions entre citoyens font alors émerger des sujets complexes, qui concernent la recherche thérapeutique, et abordent des questions qui auraient pu nous sembler, il y a quelques jours encore, relativement exotiques : la chloroquine peut-elle être un traitement efficace contre le virus ? S’agit-il au contraire d’un médicament sans effet qui pourrait même s’avérer dangereux à utiliser ? On espère alors obtenir de la science les bonnes réponses…

Le gouvernement prend d’ailleurs ses décisions auprès d’un « conseil scientifique » qui est supposé le guider. Pour une fois, dit-on, le président Macron semble écouter les autres ! Il est vrai qu’il est rare que la parole des scientifiques obtienne une telle importance et qu’elle devienne ainsi le point de convergence des toutes les attentions. Il faut dire qu’en ces temps de restriction massive des libertés, en cette période d’incertitude et d’arbitraire juridique, la « fabrique du consentement » devient absolument nécessaire : il faut bien convaincre la population de la nécessité de ce confinement et « l’avis des experts » a pour finalité de rendre légitime cette acceptation.

Il y a peu, l’écrivain et juriste François Sureau, dans un « tract », publié chez Gallimard, se désespérait de voir que la société française avait commencé à s’habituer aux restrictions des libertés, à une lente dérive vers le « tout répressif », à tel point que nous serions désormais « sans la liberté ». Qu’aurait-il à nous dire au sujet de « l’état-d’urgence » actuel et de la « guerre sanitaire »? Bien entendu, il est absolument nécessaire de respecter le confinement et de lutter contre l’épidémie. Mais tous les arguments sont-ils bons pour cela et tous les moyens employés sont-ils justes pour atteindre ce but ? A quand la prochaine application de géolocalisation des porteurs du virus sur internet ? La Chine vient de décider d’imposer le port des bracelets électroniques pour les étrangers arrivés sur le territoire national pendant la durée de leur quarantaine : là-bas, la fin justifie clairement les moyens. Toute servitude acceptée, même si elle se trouve justifiée par un « biopouvoir », comporte ainsi son risque de dérive : tout état d’exception n’est-il pas une menace pour le droit ordinaire?

Mais alors que nous attendons avec impatience l’opinion des experts  et que nous sommes comme suspendus aux informations qu’ils nous donnent chaque jour, nous découvrons aussi que « la science » est toujours une affaire complexe construite par des controverses et des avis contradictoires. « La science est la foi en l’ignorance des experts », disait à ce propos le physicien Richard Feynman. L’actualité nous donne ainsi matière à relancer le débat entre démocratie et technocratie, entre le rôle du savant et celui du politique : l’erreur et l’illusion consisteraient, en effet, à croire qu’il existe une « vérité scientifique » qui devrait nécessairement s’imposer à tous et qu’en fonction de cette vérité indiscutable, une politique doit être conduite fermement en prenant des mesures drastiques, ce qui nous rapprocherait parfois plus du « meilleur des mondes » de Huxley ou d’Orwell que de la saine procédure démocratique. Il y a sans doute là un danger politique car, en dernier ressort, c’est bien aux politiques, et non aux scientifiques, en tenant aussi compte de l’avis des citoyens, de savoir prendre les bonnes décisions en situation d’incertitude et dans le contexte d’un pluralisme des opinions. La démocratie ne consiste pas à s’en remettre à « la science », à la parole des experts, pour imposer à tous une vérité unique, mais elle implique la recherche d’un consensus à partir d’opinions contradictoires en respectant le droit.

L’idée « scientiste » par laquelle une société d’experts devraient devenir le fondement de la politique n’est pas nouvelle : on la trouvait déjà formulée par Francis Bacon, dans La Nouvelle Atlandide, dès le 17ème siècle : ce texte, qui imagine la construction d’une société idéale, appartient au genre utopique et repose sur l’idée que la connaissance des phénomènes naturels par la science, ainsi que la maîtrise technologique qui en découle, doivent fonder la politique (il s’agit ici d’une « utopie » non pas au sens d’un monde impossible à réaliser mais au sens d’un idéal à venir qu’il est possible d’atteindre dans le futur). Dans cette société idéale (« l’île de Bensalem »), un collège de savants (« la maison de Salomon ») doit conseiller et orienter le pouvoir politique : les techniciens, les scientifiques, qui travaillent en secret, sont supposés être ceux qui permettront la construction de cette cité idéale. On trouve ici l’idée clairement formulée que la science expérimentale, la connaissance scientifique moderne et la technique qui en découle, doivent servir de fondement à la vie politique, à l’organisation de la société : du gouvernement des hommes, on en vient ensuite à l’administration des choses ; la formule saint-simonienne est restée célèbre. Cette pente technocratique n’a malheureusement pas cessé de s’amplifier depuis l’apparition de cette idéologie scientiste. Elle est surtout aujourd’hui, spectaculairement à l’œuvre devant nos yeux.

C’est le savoir qui devrait alors fonder le pouvoir, la connaissance qui devrait fonder l’autorité, la compétence qui légitimerait la prise de décision… Ce dangereux principe est fondamentalement antidémocratique et fut autrefois clairement théorisé par Platon qui, comme on le sait, n’était pas un farouche partisan de la démocratie. Dans La République, il défendait l’idée que seul celui qui sait (le philosophe), seul celui qui a le savoir et la science véritable (la science du Bien), peut gouverner la cité. La démocratie reviendrait plutôt à donner le pouvoir au peuple, donc à ceux qui n’ont pas la connaissance nécessaire pour diriger. Pour expliquer cette idée, Platon utilise une métaphore maritime : imaginons un navire dont les membres de l’équipage se disputent sans cesse et dont le capitaine est incompétent. Pire même, tous les passagers prétendent que l’art de la navigation n’est pas vraiment une science. Les matelots s’enivrent ensuite et conduisent le vaisseau au naufrage. Tel est le système démocratique, semblable à ce vaisseau, où personne ne sait vraiment « tenir la barre » et où se prépare donc la ruine de l’État. Voici un extrait du livre 6 :

« Imagine donc quelque chose comme ceci se passant à bord d’un ou de plusieurs vaisseaux. Le patron, en taille et en force, surpasse tous les membres de l’équipage, mais il est un peu sourd, un peu myope, et a, en matière de navigation, des connaissances aussi courtes que sa vue. Les matelots se disputent entre eux le gouvernail : chacun estime que c’est à lui de le tenir, quoiqu’il n’en connaisse point l’art, et qu’il ne puisse dire sous quel maître ni dans quel temps il l’a appris. Bien plus, ils prétendent que ce n’est point un art qui s’apprenne, et si quelqu’un ose dire le contraire, ils sont prêts à le mettre en pièces. Sans cesse autour du patron, ils l’obsèdent de leurs prières, et usent de tous les moyens pour qu’il leur confie le gouvernail; et s’il arrive qu’ils ne le puissent persuader, et que d’autres y réussissent, ils tuent ces derniers ou les jettent par-dessus bord. Ensuite ils s’assurent du brave patron, soit en l’endormant avec de la mandragore, soit en l’enivrant, soit de toute autre manière; maîtres du vaisseau, ils s’approprient alors tout ce qu’il renferme et, buvant et festoyant, naviguent comme peuvent naviguer de pareilles gens; en outre, ils louent et appellent bon marin, excellent pilote, maître en l’art nautique, celui qui sait les aider à prendre le commandement – en usant de persuasion ou de violence à l’égard du patron – et blâment comme inutile quiconque ne les aide point : d’ailleurs, pour ce qui est du vrai pilote, ils ne se doutent même pas qu’il doit étudier le temps, les saisons, le ciel, les astres, les vents, s’il veut réellement devenir capable de diriger un vaisseau ; quant à la manière de commander, avec ou sans l’assentiment de telle ou telle partie de l’équipage, ils ne croient pas qu’il soit possible de l’apprendre, par l’étude ou par la pratique, et en même temps l’art du pilotage. Ne penses-tu pas que sur les vaisseaux où se produisent de pareilles scènes le vrai pilote sera traité par les matelots de bayeur aux étoiles, de vain discoureur et de propre à rien? » Platon, La République, VI, (de 488a à 489a).

Pour éviter le naufrage du navire, on le comprend bien (surtout en période de crise !), il faut donc que la société soit dirigée d’une main de fer par ceux qui savent et non par un équipage ignorant ou insuffisamment discipliné. Tel est en résumé l’essentiel du message politique platonicien et tel est le message actuel et récurrent des gouvernements qui luttent contre l’épidémie. La dérive technocratique qui menace aujourd’hui les sociétés démocratiques est donc ici poussée à son paroxysme : elle laisse entendre que la raison instrumentale planificatrice doit l’emporter sur tout autre considération, ce qui soulève inévitablement le débat opposant sécurité et liberté : la première vaut-elle toujours mieux que la seconde ou inversement ? Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas décider en fonction de ce que nous disent les scientifiques. Il s’agit seulement de souligner que la science n’est pas une vérité unique et indiscutable qui pourrait servir de justification à des prises de décisions politiques fortement répressives car, en définitive, comme nous le rappelle Dominique Wolton, dans un article récent du Journal du CNRS, « ce sont les politiques qui décident seuls et non les scientifiques »1.

1 Dominique Wolton, « Décider n’est pas le rôle des scientifiques », article du 20-03-2010 publié par le Journal du CNRS (https://lejournal.cnrs.fr/articles/decider-nest-pas-le-role-des-scientifiques).

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