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Y a -t-il une vertu de l’oubli?

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S’il est aisé de constater que le « devoir de mémoire » est un impératif essentiel des sociétés modernes, il est plus inhabituel de souligner la valeur et l’utilité de l’oubli. Il faut, bien entendu, connaître l’histoire, commémorer et faire toute la lumière sur les crimes du passé, ne serait-ce que pour rendre justice, identifier les victimes et punir les coupables. Mais il faut aussi rappeler que l’oubli est nécessaire et qu’il faut savoir « tourner la page ». Précisons tout de même qu’il y a plusieurs manières d’oublier : on peut se réfugier dans le silence, occulter certains évènements par refoulement, désirer l’ignorance en somme. Cette forme d’oubli est négative dans le sens où elle suppose une forme de rectification qui exige, à un moment ou à un autre, la réapparition de la vérité. Le refoulement s’accompagne alors du « retour du refoulé » et, d’emblée, se condamne à échouer.

Il existe aussi ce que l’on pourrait appeler l’oubli dans la connaissance, l’oubli salutaire et vital pour celui qui est victime d’un trauma et qui souhaite dépasser son passé, ne plus être tiré toujours en arrière par ce fardeau, ne serait-ce que pour réussir à vivre le présent dans sa normalité. Processus inverse de celui de l’obsession, l’oubli n’est plus fondé sur l’ignorance mais sur le désir de surmonter une temporalité, de triompher des épreuves. Tous les survivants le savent : après le drame, après la catastrophe, après la traversées des périodes sombres, il s’agit de ne pas s’enfermer dans la répétition en restant prisonnier de son histoire. En cette période de pandémie, pour nous qui sommes déjà des survivants, la question se pose déjà de savoir ce qui va se passer après : comment pourrons-nous un jour oublier?

Certains philosophes ont insisté sur la question de la valeur de l’oubli, sur l’idée que l’homme ne peut pas vivre éternellement avec le poids du passé. C’est le cas de Nietzsche qui a consacré un ouvrage à ce thème : les Considérations inactuelles. Aujourd’hui, je vous propose donc la lecture et l’analyse d’un extrait de ce livre.

Voici le texte :

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur: la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême: un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation ».

Nietzsche, Considérations inactuelles (1874).

Si nous avons toujours tendance à définir l’oubli comme une défaillance, comme un manque, une perte, un affaiblissement, l’intérêt de ce texte est, au contraire, de montrer que l’oubli, qui est définit ici comme « la faculté de sentir les choses en dehors de toute perspective historique », c’est-à-dire comme la capacité de voir les choses uniquement dans leur immédiate présence, n’est pas seulement un manque mais aussi une force par laquelle l’homme peut se libérer de sa mémoire pour vivre le présent et le savourer pleinement et l’apprécier dans sa singularité. L’oubli serait donc nécessaire au bonheur, à une certaine forme de sérénité, à une forme de repos par lequel pour pouvons nous consacrer à la vie présente, à l’instant même, aux choses qui nous arrivent maintenant.

L’auteur oppose alors deux images: celle de l’homme vivant dans le présent, qui est « debout et victorieux », qui est sans crainte et qui affirme sa propre existence, et l’autre, qui est celle de l’homme qui « voit en toute chose un devenir », où tout est mouvant, et qui se laisse submerger par le fleuve de l’histoire (comparé ici à un torrent) et qui finalement perd pied, ne peut plus agir submergé par ce fleuve qui l’emporte. Cette série de métaphores tend à illustrer l’idée que l’affirmation de soi dans le présent suppose une perspective sur le réel qui ne soit pas seulement historique : une rumination excessive du passé (que Nietzsche compare ici à une privation de sommeil) correspond à un degré d’insomnie néfaste à la vie. Le sommeil est ici réparateur, de même que l’oubli sans lequel on ne peut vivre (il est au fond constitutif de la conscience et de la mémoire). Ingrédient du bonheur, ingrédient également de l’action (« toute action exige l’oubli »), l’oubli s’impose donc comme une nécessité à celui qui souhaite vivre pleinement sa vie, sans quoi on reste prisonnier du passé qui pèse et devient un fardeau. Celui qui veut vivre heureux doit savoir s’installer « au seuil de l’instant », se placer en dehors de la perspective du temps. Et tant que dure alors notre bonheur nous devons apprendre à le savourer pour lui-même, à le sentir vraiment tant qu’il dure sans nous perdre dans la conscience du passé ou du futur, sans quoi nous passerons à côté des bons moments, à côté de ce qu’il y a d’unique dans l’instant.

Ainsi on voit, avec ce texte, que le bonheur suppose une sorte d’ « art de vivre » au présent, sans lequel le souvenir nous dévore et nous empêche d’accueillir le présent dans sa nouveauté. L’auteur prend alors l’exemple de l’animal qui, selon lui, illustre à l’extrême cette idée que le bonheur est possible comme immédiateté : « Il est possible de vivre heureux presque sans aucune mémoire, comme le montre l’animal » alors que, par opposition, il est impossible de vivre sans oubli sauf à se condamner à une « rumination » permanente, une « insomnie ». On peut donc dire qu’un certain degré d’oubli est nécessaire non seulement pour la vie d’un individu mais aussi pour « un peuple ou une civilisation ».

Ce dernier terme de « civilisation » utilisé par l’auteur déplace le problème de la mémoire à un niveau collectif. Les sociétés aussi ont une mémoire (et non seulement les individus). L’intérêt de ce texte est alors de nous permettre de penser l’idée d’une pathologie sociale de la mémoire : de la même façon qu’un individu peut rester prisonnier de son passé, une société peut rester focalisée sur un événement (traumatisant) qui la hante (qu’elle refoule ou qui l’obsède). Les sociétés aussi ont besoin aussi de se délivrer de leur passé, de leur histoire. Le rôle de la mémoire devait être alors de permettre aux sociétés de se tourner vers l’avenir en conservant le passé mais tout en rendant l’oubli possible : on doit conserver le passé mais tout en se détachant de lui. Une certaine forme d’oubli est donc nécessaire aussi aux peuples, mais au sens désormais précisé d’une conscience sélective du passé, pour remédier à une forme pathologique de la mémoire qui nous enchaînerait à l’histoire. L’oubli est donc nécessaire, peut nous libérer du poids de notre souvenir. Cela est vrai pour un individu mais aussi pour un peuple. L’oubli (qui n’est pas la simple ignorance) est donc utile pour la liberté d’action et de création, par quoi nous pouvons répondre présent au présent, pour en épouser les possibilités nouvelles.

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