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Qu’est-ce qu’un job à la con? (thème : le travail)

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3 avril 2020

graeber

(photo : le sociologue David Graeber)

Qu’est-ce qu’un « job à la con »?

Cette expression d’origine anglaise (« Bullshit jobs) fut inventée par l’anthropologue américain David Graeber en 2013. Dans un article publié par la revue Strike, il voulait démontrer qu’une part importante des métiers dits productifs a été, grâce au développement technologique, largement automatisée sans que, pour autant, le temps de travail ne baisse alors en proportion (un livre plus complet fut publié en 2018 sur le même sujet pour approfondir sa réflexion). L’explication vient du fait que nous avons assisté à l’émergence, dans le monde du travail, à une industrie tout à fait nouvelle, comme celle des services financiers ou du télémarketing, ou encore au développement sans précédent de domaines tels que le droit des affaires, l’administration des universités et de la santé, les ressources humaines et les relations publiques. Le problème est que ces nouveaux secteurs produisent, selon Graeber, une quantité très importante d’emploi inutiles « dans le seul but de nous garder occupés » ce qui paraît surprenant dans une société capitaliste où l’emploi est supposé avoir sa rationalité et son utilité en fonction du marché.

En réalité, selon Graeber, « le nombre de gratte-papier semble gonfler, et une part croissante des salariés se retrouve à travailler – un peu comme les ouvriers soviétiques, finalement – quarante, voire cinquante heures par semaine. Du moins, sur le papier : en réalité, ils n’effectuent que quinze heures de travail utile – exactement comme Keynes l’avait prédit –, puisque le reste de leur temps est consacré à organiser des séminaires de motivation ou à y participer, à mettre à jour leur profil Facebook et à télécharger des séries télé ».

L’explication selon lui n’est pas tant économique que culturelle : les classes dirigeantes ne veulent pas d’une population qui vive dans le loisir et le travail a toujours, à nos yeux, une valeur morale en soi. A tel point que certains secteurs de la notre société (et non pas seulement le secteur public comme on pourrait le penser mais aussi le secteur des entreprises) produisent de plus en plus des postes inutiles et demandent à leurs salariés d’accomplir des choses qui sont relativement stériles. Les « jobs à la con » désignent donc des tâches superficielles et vides de sens effectuées dans le monde du travail et qui produisent chez ceux qui doivent les accomplir un phénomène profond de déception, de désenchantement, voire de dépression (les psychologues du travail disent « brown-out » pour désigner cette déprime spécifique lié au fait d’accomplir un travail vide de sens). Finalement, la société moderne reposerait sur l’aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau amenés à dédier leur vie à des tâches absurdes pour maintenir de l’emploi. Il y aurait inversement des métiers véritablement productifs et utiles qui ont une véritable fonction sociale et dont l’absence provoquerait une désorganisation profonde de notre société :

« Que se passerait-il si telle ou telle catégorie de travailleurs disparaissait en totalité, purement et simplement ? Quoi qu’on puisse penser des infirmières, des éboueurs ou des mécaniciens, il est évident que, s’ils devaient tous s’évanouir dans un nuage de fumée, les conséquences seraient immédiatement catastrophiques. Un monde privé d’enseignants ou de dockers deviendrait vite difficile à vivre, et un monde sans auteurs de science-fiction ou sans chanteurs de ska perdrait beaucoup de son intérêt. En revanche, on ne voit pas très bien en quoi l’humanité pâtirait d’une évaporation soudaine de tous les PDG, lobbyistes, chercheurs en relations publiques, actuaires, télévendeurs, huissiers ou consultants juridiques (beaucoup estiment qu’elle s’en porterait nettement mieux.) Hormis une poignée d’exceptions (qui s’en font une fierté, à l’image des médecins), la validité de cette règle est étonnamment bien établie », écrit Graeber.

Le plus étonnant dans cette histoire est que, en effet, si vous interrogez ce qu’éprouvent des travailleurs de bureaux, d’administrations et du monde la communication sur l’utilité de leur propre travail, une grande partie d’entre eux considèrent très souvent, en effet, qu’il est pratiquement inutile.

Le phénomène des « jobs à la con » révèle un autre paradoxe, propre à notre système actuel, selon lequel plus un travail est fondamentalement utile à la société (reprenons l’exemple des salaires des infirmières !) et moins il est bien payé (disons qu’il s’agit d’une tendance, même s’il y a des exceptions). Les travailleurs qui appartiennent à la caring class, c’est-à-dire la classe empathique ou bienveillante, qui accomplissent justement leur tâche avec le plus d’enthousiasme parce qu’ils se sentent utiles aux autres (il s’agit là des métiers qui sont fondés sur le souci des autres : éducation, justice, sécurité, protection, soin, assistance…, etc.) sont souvent en voie de prolétarisation. Ces métiers sont très utiles et fondés sur l’empathie mais ils sont effectués de plus en plus au détriment de la qualité de la vie de ceux qui l’exercent et sont mal rémunéré. Comme le fait remarquer Stéphane Velut dans son livre sur l’hôpital (L’hôpital, une nouvelle industrie), et qui commente la pensée de Graeber :

« Au fond, le système économique leur applique ni plus ni moins que la sentence des stoïciens : « virtus ipsa pretium sui » (« La vertu est sa propre récompense », Sénèque, De vita beata). Graeber estime que l’Occident capitaliste fait de cette sentence une règle qui permet de ne recruter que des gens motivés et dont la motivation n’est pas l’argent. C’est un moyen de recruter les meilleurs. À l’opposé, ceux qui produisent algorithmes, graphes, communication, publicité, finances, autrement dit rien de concret, sont au-devant de la scène et au sommet des grilles de salaires. On juge normal de leur allouer les meilleurs revenus, car « ils font ça pour ça ». Le plus intéressant cependant est qu’ils éprouvent quand même un ressentiment envers ceux de la classe empathique, précisément parce qu’ils se sentent moins utiles ».

La situation est d’autant plus étonnante que ce nouveau « fédéralisme managérial », et cette nouvelle classe improductive et plutôt bien payée, classe qui fait de « la gestion » le nouveau principe d’organisation de toute structure sociale, tendent à paralyser en réalité le travail effectif des gens et cela dans de nombreux secteurs de la société. La classe managériale dans les entreprises, théoriquement là pour faciliter les choses, mettent en oeuvre tout un tas de tableaux, d’emplois du temps, de formulaires à remplir, de techniques d’évaluations et de contrôles qui, au final, réduisent considérablement le travail concret pour lequel le salarié a été embauché (et l’informatique a accéléré ce phénomène).

L’analyse du phénomène des « jobs à la con » permet donc, par contraste, de dénoncer l’improductivité de certains métiers bien payés par comparaison à la productivité réelle de métiers utiles mais peu rémunérés : en situation de crise sanitaire ce contraste est particulièrement saisissant car quels sont en réalité les métiers vraiment utiles et dont nous avons tant besoin ? Avoir des infirmières, des caissières, des enseignants, les agents de nettoyage, policiers, postiers, les manutentionnaires…, tous les travailleurs du soin qui prennent en charge les autres et qui ne sont donc pas des job à la con (si l’on suit la typologie de Graeber).

Aujourd’hui, à cause de la pandémie, ces métiers utiles et mal payés, souvent invisibles, révèlent leur utilité véritable par rapport à la stérilité des « jobs à la con ». Il faut donc en déduire qu’il est nécessaire de renverser la hiérarchie sociale de leur rémunération et revoir, comme le souligne la sociologue Dominique Méda, les grilles de classification :

« Depuis des années, des chercheurs et des chercheuses ont montré qu’il fallait démonter ce processus et revoir les grilles de classification : Séverine Lemière et Rachel Silvera, par exemple, ont mis en évidence que, si « la technicité des emplois dits masculins étudiés ne fait aucun doute, elle est difficile à appréhender pour les métiers où le relationnel est important ; on a tendance à nier la composante technique de ces pratiques et à les reléguer dans le champ du comportement personnel, du purement informel, voire du naturel ». Il est essentiel de revaloriser les salaires de tous ces emplois… »1.

Nous pourrions rajouter : “Que ‘les choses continuent comme avant’, voilà la catastrophe.” Walter Benjamin, Paris capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages (trad. Jean Lacoste, Éd. du Cerf, 1993)

1Voir par exemple le site de la Revue politis avec Dominique Méda qui souligne que « nous savons aujourd’hui quels sont les métiers vraiment essentiels » et que l’épidémie de Covid-19 met en évidence les inégalités sociales et de genre dans le monde du travail : Nombre de professions indispensables sont insuffisamment rémunérées et protégées. https://www.politis.fr/articles/2020/03/dominique-meda-nous-savons-aujourdhui-quels-sont-les-metiers-vraiment-essentiels-41567/

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