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Texte de Nietzsche sur l’art. Bonne copie de Fabio P. (élève de TS -2019)

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Texte :

« L’ART POUR L’ART. – La lutte contre la fin en l’art est toujours une lutte contre les tendances moralisatrices dans l’art, contre la subordination de l’art sous la morale. L’art pour l’art veut dire : « Que le diable emporte la morale ! »

– Mais cette inimitié même dénonce encore la puissance prépondérante du préjugé. Lorsque l’on a exclu de l’art le but de moraliser et d’améliorer les hommes, il ne s’ensuit pas encore que l’art doive être absolument sans fin, sans but et dépourvu de sens, en un mot, l’art pour l’art – un serpent qui se mord la queue. « Être plutôt sans but, que d’avoir un but moral ! » ainsi parle la passion pure. Un psychologue demande au contraire : que fait toute espèce d’art ? ne loue-t-elle point ? ne glorifie-t-elle point ? n’isole-t-elle point ? Avec tout cela l’art fortifie ou affaiblit certaines évaluations… N’est-ce là qu’un accessoire, un hasard ? Quelque chose à quoi l’instinct de l’artiste ne participerait pas du tout ? Ou bien la faculté de pouvoir de l’artiste n’est-elle pas la condition première de l’art ? L’instinct le plus profond de l’artiste va-t-il à l’art, ou bien n’est-ce pas plutôt au sens de l’art, à la vie, à un désir de vie ? – L’art est le grand stimulant de la vie : comment pourrait-on l’appeler sans fin, sans but, comment pourrait-on l’appeler l’art pour l’art ?

– Il reste une question : l’art ne fait-il pas paraître beaucoup de choses qu’il emprunte à la vie, laides, dures, douteuses ? Ne semble-t-il pas, par là, vouloir éteindre la passion de la vie ? – Et en effet il y a eu des philosophes qui lui prêtèrent ce sens : « s’affranchir de la volonté », voilà l’intention que Schopenhauer prêtait à l’art, « disposer à la résignation », voilà pour lui la grande utilité de la tragédie qu’il vénérait. – Mais ceci – je l’ai déjà donné à entendre – c’est l’optique d’un pessimiste, c’est le « mauvais œil » – : il faut en appeler aux artistes eux-mêmes.

L’artiste tragique, que nous communique-t-il de lui-même ? N’affirme-t-il pas précisément l’absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain ? – Cet état lui-même est un désir supérieur ; celui qui le connaît l’honore des plus grands hommages. Il le communique, il faut qu’il le communique, en admettant qu’il soit artiste, génie de la confidence. La bravoure et la liberté du sentiment, devant un ennemi puissant, devant un sublime revers, devant un problème qui éveille l’épouvante – c’est cet état victorieux que l’artiste tragique choisit, qu’il glorifie. Devant le tragique, la cour martiale de notre âme célèbre ses saturnales ; celui qui est habitué à la souffrance, celui qui cherche la souffrance, l’homme héroïque, célèbre son existence dans la tragédie, – c’est seulement à sa propre vie que l’artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce. – »

- Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, « Flâneries inactuelles », § 24, Trad. E. Blondel, O. Hansen-Løve, T. Leydenbach et P. Pénisson, Flammarion, 1996.

 

EXPLICATION DU TEXTE DE NIETZSCHE (bonne copie)

 

Nietzsche, philosophe allemand du XIXème siècle, expose dans ce texte, son point de vue sur la valeur et l’utilité de l’art. Etant lui-même artiste, il est alors normal que le questionnement sur l’art soit présent dans son œuvre philosophique. Ici, il s’interroge sur le but de l’art et de la création, sur le rôle de l’artiste et sur les effets des œuvres d’art sur les hommes. Il s’agit donc de rechercher la raison d’être majeure de l’art. A cette question l’auteur affirme ici que « l’art est le plus grand stimulant de la vie ». Pour expliquer le sens de cette formule, il commence par rejeter l’idée d’un art moralisateur (l’idée que l’art devrait avoir un but l’éducation morale des individus) avant de rejeter ensuite la théorie de « l’art pour l’art » (l’idée inverse que l’art devrait ne servir à rien et n’être qu’une activité gratuite). Il nous explique ensuite, au contraire, que l’art est d’abord l’expression d’un « désir supérieur » de vivre et qu’il s’efforce de rendre la vie plus supportable, que l’art est d’abord être une sorte de célébration de la vie malgré (et à travers) sa dimension tragique (et c’est pourquoi il prendra l’exemple de la tragédie grecque). En somme, pour Nietzsche, l’art est nécessaire et bienfaiteur ou, du moins, c’est ce vers quoi il doit tendre. L’art simplement moralisateur ou l’art qui ne vise rien d’autre que lui-même (l’art pour l’art) semblent avoir moins de valeur à ses yeux et semblent n’être que ses « sous-arts ». Ce texte est donc construit sur une grande interrogation philosophique : il s’agit de savoir ce qu’est la finalité principale des oeuvres d’art.

Ainsi nous procéderons dans une première partie à l’explication du texte de Nietzsche et dans un second temps nous nous demanderons si l’on peut reprocher à une œuvre d’art d’être inutile.

 

En commençant par adopter un propos réfutatif, Nietzsche veut d’abord écarter deux réponses possibles à la question de savoir quelle est l’utilité de l’art : celle selon laquelle l’art se doit d’avoir une fonction moralisatrice (l’art serait alors subordonné à la morale) et celle selon laquelle l’art ne devrait pas avoir de finalité particulière ( la théorie de l’art pour l’art où l’artiste e vise que la production du beau pour lui-même), la seconde théorie « tant d’ailleurs une réponse à la première étant donné que la théorie de l’art pour l’art est en fait la rejet en bloc de l’idée d’un art soumis aux exigences de la morale (on peut penser par exemple aux œuvres religieuses, avec leurs nombreux dessins destinés à promouvoir la morale chrétienne ou bien encore à des pièces de théâtre comme celles de Molière, qui n’hésitaient pas à délivrer un message moral. Nietzsche veut s’opposer à ce préjugé selon lequel toute œuvre d’art devrait avoir une finalité bonne, viser la vertu, l’amélioration de l’homme. Inversement, la théorie de l’art pour l’art (formulée autrefois par un courant appelé le Parnasse et notamment par Théophile Gauthier) n’est pas non plus satisfaisante car elle ne fait que s’opposer strictement à cette première idée : « tout ce qui est utile est laid », disait Théophile Gauthier qui voulait faire des poèmes très impersonnels, axé sur le son, sans émotion ou volonté autre que celle d’une quête de perfection formelle.

Pour Nietzsche, si l’art ne doit pas être moralisateur, il ne faut pas non plus qu’il soit « dépourvu de sens », qu’il devienne une activité sans but comme s’il s’agissait d’un « serpent qui se mord la queue » ; cela réduirait l’art à n’être qu’une divagation sans finalité, qui ne viserait rien. Comme nous allons le voir, l’auteur va au contraire nous dire que l’intention de l’artiste ne doit pas être moralisatrice mais que malgré tout, l’art a bien une utilité, et que, en touchant l’âme du spectateur, l’artiste réussira à accomplir quelque chose qui n’est pas sans valeur.

Après montré que Nietzsche rejette une conception moralisatrice de l’art, autant que l’idée d’un art dépourvu de fin, nous allons montrer que l’art est pour lui quelque chose qui est utile à la vie. Comment comprendre une telle formule ?

 

Par le jeu des questions rhétoriques, l’auteur en vient ensuite à une partie plus affirmative pour nous montrer que l’art modifie notre perception, nous montre les choses de la vie d’un point de vue plus spécifique auquel l’homme n’a pas forcément accès mais que l’artiste révèle à travers sa subjectivité, bouleversant les certitudes du spectateur. Pour lui, c’est le principe même de l’art que d’exprimer quelque chose qui relève de l’instinct de l’artiste, de sa « faculté de pouvoir » et qui vient changer notre perception. Aussi s’interroge-t-il sur la nature de cet instinct qui permet la création : pour lui cet instinct est tendue vers la vie, vers un désir de vivre qui fait émerger l’oeuvre d’art. Pour les spectateurs l’art est donc « le plus grand stimulant à la vie » peut-être dans le sens où il permet de remédier à la souffrance ou au désespoir. La musique be-bop semble être un bon exemple pour exprimer cette idée car elle est assurément le fruit d’un instinct profond (musique spontanée jouée d’abord avant d’être écrite) dans le sens d’une opposition de la vie au desespoir : son rythme effréné et son énergie ont permis en leur temps d’éclairer la quotidien des noirs américains. Cette musique exprime la rage de vivre de a communauté noire. Nombreux sont les formes d’art qui peuvent soulager à leur manière les artistes et leurs spectateurs. Neztsche conclue en réaffirmant son opposition à la théorie de « l’art pour l’art » qui ne vise en rien cet objectif ou ne le théorise pas. Pour Nietzsche au contraire, l’art est supérieur, chargé de sens, favorise la vie et pour ces raisons est, indispensable.

 

Ainsi, face à la théorie de « l’art pour l’art » ou face à celle d’une art réduit à un rôle de moralisation, Nietzsche affirme que l’art a une fonction vitale, qu’il est tourné vers la vie et il termine en précisant cette idée en prenant l’exemple de la tragédie.

 

Pour Nietzsche, l’artiste tragique est celui qui exprime sa supériorité en se confrontant à des évènements terribles et qui parvient, grâce à son art justement, à demeurer pourtant dans « l’absence de crainte ». Il peut alors éprouver le besoin de partager ces horreurs parce qu’il est parvenu à les dépasser à travers une mise en représentation : il vit dans sa tragédie comme celui qui est parvenu à s’élever au-dessus du malheur. Nietzsche appelle cela le « désir supérieur ». En effet, l’artiste se détache du commun des hommes par ce dépassement, il se sent victorieux face aux terreurs qu’il décrit. Ainsi la tragédie est-elle, pour l’artiste une source de joie et de vie plus intense. Il confirme donc sa théorie d’un art tourné vers la vie. L’artiste communique alors cet état au spectateur qui pourra à son tour devenir « l’homme héroïque », celui qui peut s’habituer à la souffrance en s’identifiant au héros persécuté. L’artiste le conduit à une place dominante vis-à-vis de ces souffrances et son âme célèbre ce triomphe par l’art. Nietzsche affirme donc ici que la tragédie permet le dépassement de ces souffrances pour atteindre plus de joie et de vie. La souffrance n’est plus un mal définitif, mais elle est dépassée. Beaucoup pourront se reconnaître dans Oreste, personnage principal d’Andromaque de Racine. Amant victime de la folie d’une femme qui ne l’aime pas, il est l’exemple même du « sublime revers » dont nous parle le texte et sûrement son exemple permettra-t-il à ceux qui comme lui, aiment et ne sont pas aimés en retour de dépasser leur tristesse comme l’artiste tente par le spectacle de dépasser la douleur de ses héros.

 

Nietzsche rejette donc la théorie de l’art pour l’art et celle de l’art moralisateur au profit d’un art tourné vers la vie qui aide la vie, comme c’est la cas dans l’exemple de la tragédie. C’est à cela que l’art est utile : il aide à vivre. Mais peut-on alors vraiment reprocher à une œuvre d’art d’être inutile et faut-il vraiment vouloir que l’art ait une utilité ? Doit-on voir l’art à travers cette optique utilitariste ?

 

Par définition quelque chose d’utile est quelque chose dont l’usage peut satisfaire une besoin ou être avantageux. On pourrait donner deux dimensions à la notion d’utilité : une première qui est technique, celle de l’outil par exemple, et une seconde qui est celle des objets qui sont déjà des fins en soi mais qui en même temps remplissent une certaine fonction. Dans le cas des œuvres d’art, qui appartiennent à cette seconde catégorie, on pourrait alors dire qu’elles ne sont jamais en réalité tout à fait inutile (quoiqu’en dise le Parnasse) dans la mesure où toute œuvre d’art est susceptible de provoquer chez son spectateur une réflexion, peut l’émouvoir, changer sa perception des choses l’ouvrir à un point de vue qu’il n’avait jamais exploré. D’ailleurs, traditionnellement, on ne considérait pas que l’art était sans finalité : l’art sacré avait une fonction religieuse, l’art moralisateur, une fonction morale, l’art d’État, une fonction politique… On peut donc s’interroger sur la fait que l’art n’est pas vraiment inutile mais qu’il a de nombreuses fonctions.

 

L’art qui serait utile, l’art auquel on voudrait attribuer une fin, part de l’intention délibérée de l’artiste de faire de son œuvre une sorte d’outil ou d’instrument. Dès lors si la plupart des œuvres d’art ont une finalité, pourrait-on reprocher à une œuvre d’être inutile dans le cas où elle le serait ? C’est ce que semble faire Nietzsche dans le texte puisqu’il veut trouver à l’art une finalité. Certes, il commence par faire la critique de l’art moralisateur et refuse la subordination de l’art à la morale : il semble donc condamner l’idée que la création devrait se donner un but essentiellement moral, que l’art devrait être au service de la morale (il est vrai que le risque ici est de donner naissance à une art qui nous étouffe et nous conditionne en voulant nous imposer un message moral au lieu de nous libérer et de nous interroger). En ce sens, on peut penser que l’art ne doit pas devenir un prétexte à autre chose et qu’il ne devrait pas être soumis à une idéologie. L’architecture totalitaire par exemple, qui est assez significatif dans le cas du nazisme, ne fait que diffuser un désir de puissance et de domination sous couvert d’art. Mais ne généralisons pas à propos de l’art qui serait instrumentalisé : lorsque la caricaturiste Daumier publie sa série « Les bons bourgeois », il s’agit bien d’un art qui diffuse un message moral mais qui a aussi pour but de faire réfléchir et de faire évoluer les mentalités sur cette catégorie sociale qui exerce sa domination et que Daumier présente sous un jour négatif : l’art peut ici être « moral » mais aussi être synonyme d’avancée sociale. L’art d’État se mélange d’ailleurs avec l’art moralisateur et le plus souvent cet art ne fait que perpétuer une culture et tente de diffuser un message en voulant imposer un point de vue déjà établi en quelque sorte.

 

Un art qui serait inutile ou se présenterait comme tel laisse au contraire le spectateur bien plus libre de s’interroger. Mais en réalité il a toujours une fonction : Pour Nietzsche, l’art finalement se donne pour ambition de réaffirmer la vie, de rendre plus intense la vie du spectateur. De même selon Schopenhauer, l’art nous permet de nous délivrer, même partiellement, de la souffrance. L’art impacte donc toujours le spectateur, d’une façon ou d’autre autre, émotionnellement le plus souvent, et il fortifie ou affaiblit nos évaluations comme le dit Nietzsche, il nous change, nous surprend, nous provoque. Dans le cas où l’art se présente comme inutile, il ne cherche donc pas à nous imposer une certaine idéologie mais se contente d’exposer une création et laisse le spectateur imaginer et ressentir plus librement. Un tableau de Pissaro est assez fascinant : il s’agit de « La rue dans la neige louveciennes » : on peut se demander quelle est l’utilité de cette œuvre. L’artiste ne fait que décrire ce qu’il voit, quelques passants, de la neige… On pourrait reprocher à cette oevre son inutilité apparente. Mais faut-il évaluer l’art dans la perspective de ce qui est utile ? L’art ne va-t-il pas plus loin que cette approche utilitariste ? Notre monde est régit par la dictature de l’utile/ Mais n’avons pas aussi besoin d’inutile ? Ionesco la disait : l’art est inutile mais l’homme est incapable de se passer de l’inutile ». Une vie entièrement tournée uniquement vers l’utile ne serait pas vraiment humaine. Parce que l’homme est un être d’imagination et de sentiment, il a beoin fondamentalement de l’inutile. Dès lors, quand bien même une œuvre d’art serait inutile il ne semblerait pas juste de le lui reprocher.

 

Ainsi ce texte de Nietzsche, s’opposant à une art moralisateur et à un art vide de sens, fait l’apologie d’un art tourné vers la vie : selon lui, « l’art est le plus grand stimulant à la vie » . Notre réflexion nous a conduit à modérer ce jugement à propos de l’art moralisateur et à propos de l’inutilité de l’art. L’art est une chose éloignée de l’utile parce qu’il est la matérialisation de la spiritualité humaine qui est le propre de l’humain. On pourrait donc s’interroger sur le fait que trop souvent la dimension économique de l’art vient prendre le dessus et que la valeur commerciale d’une œuvre semble plus importante que sa valeur artistique. Certains arts ne recherchent par ailleurs que l’exploit, la prouesse : c’est souvent le cas désormais en architecture moderne qui a un certain goût pour la verticalité. Cet art est-il encore au service de la spiritualité ?

 

 

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