LE POPULISME : UNE MENACE POUR LA DEMOCRATIE?

Posté par chevet le 16 décembre 2018

 

 

                               DEMOCRATIE, POPULISME ET ILLIBERALISME.

Le peuple contre la démocratie ?


 

            Problématique : en quel sens le populisme peut-il être considéré comme une menace pour la démocratie ?

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« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »

                                                                       Antonio Gramsci.

 

-         « Un spectre hante l’Europe : le populisme ».

 

            Platon disait déjà dans La République que les systèmes démocratiques  sont fragiles parce qu’ils peuvent, à terme, basculer dans la démagogie, dans l’abus de la flatterie et de la séduction par le jeu de la promesse facile, et finalement dans la tyrannie. L’histoire nous a effectivement montré que la démocratie[1] pouvait rentrer en crise et dériver vers des systèmes autoritaires, voire totalitaires. Ce sujet est encore d’actualité car, partout en Europe et dans beaucoup d’autres parties du monde (le Brésil ou l’Amérique notamment), les systèmes démocratiques produisent de nouveaux partis politiques nationalistes ayant du succès et des démagogues qui se font élire en prétendant qu’ils incarnent la volonté du peuple (c’est le cas de D. Trump aux Etats-Unis et de J. Bolsonaro au Brésil). Nous parlons alors de « populisme » sans toujours bien savoir ce que désigne ce terme. Le mot est souvent utilisé de manière négative pour désigner des mouvements politiques qui menaceraient la démocratie. Mais est-ce vraiment le cas ? Si les populistes ont aujourd’hui le vent en poupe, s’agit-il d’un mauvais vent anti-démocratique ? S’agit-il au contraire de nouveaux partis populaires qui émergent sans que cela ne soit un véritable danger pour nos libertés ? Le populisme pourrait-il même être considéré comme ce qui exprime la voix du peuple injustement oubliée par les élites ? Ne peut-on pas voir dans les mouvements populistes une émanation récurrente du jeu démocratique lui-même par le moyen du processus électoral ?

            Ces questions sont embarrassantes car le mot « populisme » est un mot fourre-tout un peu difficile à définir : il désigne aussi bien des mouvements de droite comme de gauche, des mouvements radicaux ou plus modérés ; il peut désigner aussi « un style » en politique ou bien encore une certaine culture politique fondée sur une certaine vision du monde. Y aurait-il donc plusieurs visages du populisme ou bien ne doit-on utiliser ce terme que pour des mouvements qui menacent le libéralisme politique? S’agit-il d’un mot que l’on utilise à tort pour dénigrer un mouvement politique et considérer qu’il doit être placé en dehors du champ du légitime parce qu’on s’y oppose ? Nous pourrions faire l’hypothèse que ce mot désigne des réalités politiques identifiables qui perturbent très fortement le jeu démocratique habituel au point de le mettre en péril. Cela reviendrait à désigner le populisme comme étant non pas seulement le symptôme d’une crise de la démocratie représentative et des poussées nationalistes qui en découlent, mais aussi comme étant le signe d’un déclin très inquiétant et très profond de la logique démocratique elle-même. Mais faut-il systématiquement opposer une logique démocratique libérale et une logique populiste dont les conséquences seraient de conduire à l’apparition de régimes autoritaires ? Bref, existe-t-il une forme du populisme démocratiquement compatible ou existe-t-il ce que nous pourrions appeler un « populisme éclairé »?

            Nous verrons tout d’abord que le populisme peut être interprété comme étant un symptôme des disfonctionnements des démocraties actuelles et qu’il exprime les ressentiments de populations qui ont l’impression d’être oubliées par les politiques actuelles (I). Nous verrons ensuite que là où le populisme parvient au pouvoir, il bascule très vite dans une logique antilibérale et anti-pluraliste de moins en moins compatible avec les valeurs fondatrices des Etats de droit[2] (II). Nous demanderons enfin par quels moyens il est encore possible de combattre la dérive populiste des démocraties contemporaines en essayant d’améliorer notre système démocratique inévitablement perfectible (III).

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I DEMOCRATIE ET CRISE DE LA REPRESENTATIVITE.

            Depuis la seconde guerre mondiale, les démocraties occidentales avaient démontré qu’elles étaient des systèmes stables, qu’elles pouvaient s’appuyer sur le vote du peuple pour produire des sociétés relativement apaisées dans lesquelles il y avait une alternance dans la prise de pouvoir par les partis traditionnels (alternance droite-gauche). Ce fut le cas en Europe et la construction européenne a favorisé ce scenario. Mais aujourd’hui, les partis populistes et extrémistes sont en progression dans cette même Europe et prennent le pouvoir comme en Italie, en Pologne ou en Hongrie. Les partis populistes ont entrainé le Brexit en Angleterre et, en France, le Rassemblement national a conservé une certaine force politique, à tel point que le sociologue Pierre Rosanvallon n’hésite pas à dire que le problème du populisme est aussi important aujourd’hui, pour les démocraties du 21ème siècle, que le problème du totalitarisme pouvait l’être au 2Oème[3]. Faut-il alors souscrire à ce constat bien alarmiste et dire, comme le journal Le Monde qu’un « un spectre hante l’Europe, le populisme »[4] ?  

-         Libéralisme et souveraineté populaire.

 

            Notre système politique actuel est le résultat de la fusion de deux traditions : la « tradition libérale » (qui valorise la liberté individuelle et le pluralisme) et la « tradition républicaine » (qui insiste sur la notion de souveraineté populaire et sur l’idée de justice). Ces deux traditions sont complémentaires mais en même temps potentiellement conflictuelles car l’une met l’accent sur la liberté et l’autre sur l’égalité. Comme l’avait souligné Tocqueville, dès le 19ème siècle, dans De la démocratie en Amérique, une démocratie repose sur un équilibre fragile entre ces deux valeurs (trop d’égalité freine la liberté et trop de liberté fait perdre aux citoyens le sens de la justice et du lien social). Jusqu’à présent, dans une démocratie comme la nôtre, il y avait une certaine alliance entre le versant libéral de la démocratie et son versant « souveraineté populaire » ou égalitariste. Mais force est de reconnaitre qu’avec le développement du néolibéralisme et de la mondialisation, le versant libéral de la démocratie s’est imposé au détriment de son versant « souveraineté populaire-égalitariste » : les inégalités se sont creusées. Les citoyens ont alors souvent l’impression d’être déclassés et dépossédés, de ne plus pouvoir agir sur un système économique et politique dont ils pensent qu’il leur échappe sans toujours servir l’intérêt général.[5]

            Aujourd’hui, tout se passe, en effet, comme s’il y avait une sorte de rupture entre les citoyens, notamment ceux qui sont les plus fragilisés sur un plan économique, et le système démocratique classique, entre une partie importante des électeurs et les partis traditionnels (et le mouvement des gilets jaunes en France est évidemment l’illustration de cette rupture). Les attentes et les besoins sont nombreux, surtout dans une société numérique qui porte de plus en plus facilement et plus vite, via les réseaux sociaux, les revendications immédiates des citoyens. Dès lors, les frustrations s’accumulent par rapport à un système politique décisionnel qui a son rythme propre dont les réponses se font attendre ou qui ne sont tout simplement pas perceptibles. On voit se mettre en place une défiance des peuples (et surtout des catégories sociales les plus oubliées par la politique libérale) à l’égard des partis traditionnels et du système politique démocratique habituel qui n’agissent plus assez en tenant compte de la souffrance sociale des citoyens ordinaires[6].

            Il est vrai que tant que « l’économie tournait », rendait possible une certaine mobilité sociale et contribuait à l’élévation générale du niveau de vie économique, il y avait une alliance solide entre démocratie et libéralisme. Mais depuis la fin des années 80, depuis l’amplification des politiques libérales et du creusement des inégalités sociales, depuis la crise de 2008 notamment, les populistes s’imposent, notamment eu Europe, en surfant sur les peurs et les mécontentements, en se voulant aussi plus démocrates que la démocratie elle-même, en prétendant incarner, mieux que d’autres, la volonté populaire[7]. L’Italie, notamment, qui fut affaiblie par la crise économique et abandonnée par l’Europe sur les questions migratoires, a plébiscité tout récemment des partis populistes parce qu’elle estimait que les partis classiques ne donnaient pas les bonnes réponses aux attentes de la population.

-         La trahison des élites.

 

            Le populisme peut donc d’abord être interprété comme étant le surgissement bien légitime de la « vox populi », comme étant le signe d’un mouvement de protestation qui dérange les catégories sociales privilégiées. Ne s’agit-il pas de tentatives de réappropriation du pouvoir par le peuple lui-même ? Le principe fondamental de la démocratie, ne l’oublions pas, c’est la liberté d’expression du peuple, y compris, parfois, par l’intermédiaire de ses colères sociales. Un parti politique dit « populiste » ne plait peut-être pas aux élites, ou aux partis politiques classiques, mais le fait qu’il émerge et qu’on utilise ce terme pour le désigner n’est-il pas d’abord le signe d’une incapacité des dites élites (parfois corrompues) à écouter et à comprendre une population en difficulté sociale et économique ? Bref, le fait que l’on parle de « populisme » n’est-il pas tout simplement le signe d’une incapacité des dirigeants appartenant à la même « aristocratie républicaine » (fabriquée à l’ENA ou à Polytechnique par exemple) et de leur incorrigible aveuglement à l’égard des plus démunis ou des classes moyennes inférieures, « la France périphérique » théorisée par C. Guilluy ? N’est-ce pas le symptôme de l’incapacité des responsables politiques à prendre en compte la légitime exaspération du peuple, parfois méprisé ou ignoré (et les différents taux d’abstention à chaque élection semblent confirmer cette rupture). L’apparition du populisme peut donc d’abord être comprise comme étant la traduction d’une protestation contre la « trahison des élites », comme le dénonçait le philosophe Christopher Lasch en 1995[8], trahison à l’égard des catégories sociales oubliées et devenues peu à peu invisibles[9].

De même, le populisme peut encore s’expliquer par la volonté d’en finir avec la corruption des dirigeants[10]. Il y aurait donc, dans un mouvement populiste, l’expression de quelque chose de « populaire » négligé par les partis traditionnels ou méprisé par les classes dominantes et qui aurait ainsi le mérite de porter des revendications bien légitimes, de faire surgir à nouveau « la question sociale ». Dans un article du Journal Le Monde, Jean-Michel Bezat, à propos du mouvement des gilets jaunes, annonçait la fin du « somnanbulisme politique » des « élites politiques et économiques qui se sont montrées aveugles aux signaux d’alarme sur le pouvoir d’achat et le ras-le-bol fiscal qui s’accumulaient depuis des années. »[11] Une partie importante de la population peut en effet avoir le sentiment, parfois très légitime, de ne pas être assez écoutée, et ceci pose le problème du rapport entre démocratie directe et indirecte. N’est-il pas temps de redonner la parole au peuple et de l’écouter à nouveau ? Robespierre, dès le 18ème siècle, pouvait écrire que « partout où le peuple n’exerce pas son autorité, et ne manifeste pas la volonté par lui-même, mais par des représentants, si le corps représentatif n’est pas pur et presque identifié avec le peuple, la liberté est anéantie. »[12] On voit d’ailleurs ressurgir aujourd’hui cette critique de la démocratie parlementaire au nom de revendications sociales et d’une république plébiscitaire. En France, une certaine tradition poujadiste[13], de nature populiste, a régulièrement alimenté le sentiment antiparlementariste et l’idée qu’il fallait que « les petits » s’en prennent aux élites qui ne les entendaient pas. Le plus frappant, dans le mouvement actuel des gilets jaunes en France est de constater que les citoyens se sentent frustrés de démocratie directe et qu’ils ne veulent plus de délégation, d’élus, ni même de porte-parole : ils veulent être entendus directement et le principe même de la représentation est ainsi en crise. Même les syndicats, pourtant sensés lutter pour les bien des travailleurs n’étaient plus les bienvenus sur les rondpoints transformés en nouvelle agora.

            On peut donc bien évidemment interpréter la montée du phénomène populiste, en Europe notamment, comme étant le contrecoup des défauts et de l’affaiblissement de notre système représentatif et d’une politique libérale qui n’a pas suffisamment su prendre en compte les souffrances sociales et les aspirations du peuple depuis de nombreuses années : le pays réel, (le peuple souverain), ne se sent plus représenté par le pays légal, (la classe politique). Il est vrai que les élites, dans un contexte de globalisation, défendent peut-être d’abord leurs valeurs, leurs intérêts, leurs idéologies, accaparent les médias et les meilleurs écoles et universités, et restent à l’égard des masses dont elles peinent à comprendre les revendications en imposant leurs langages et visions du monde. Sait-on alors vraiment écouter le peuple et répondre à ses aspirations dans le jeu habituel de la vie démocratique? Lui donne-t-on assez la parole par le vote et les politiques conduites ? Le principe même du populisme consiste alors à dire que les régimes démocratiques souffrent d’un déficit de représentation et qu’ils vont enfin résoudre ce problème en trouvant la voie d’une représentation accomplie par le moyen du référendum et de la démocratie directe (il s’agit alors de valoriser la démocratie d’acclamation plutôt que la démocratie de délibération, pour reprendre la terminologie de Carl Schmitt)[14]. On pourrait donc estimer que l’élection de certains dirigeants populistes comme Donald Trump aux Etats-Unis ou Mateo Salvini en Italie ne sont que la conséquence d’une colère sociale non écoutée et d’un rééquilibrage provenant d’un déficit de représentativité et d’un contrat social altéré du point de vue de la justice sociale : ces dirigeants politiques  ne sont-ils pas démocratiquement élus et ne sont-ils pas, à leur manière, le visage d’une protestation démocratique ? Le populisme est donc le propre des systèmes démocratiques et n’existe d’ailleurs pas dans des régimes autoritaires : il émane justement de la démocratie elle-même et peut donc correspondre à une de ses formes. Nous pourrions même penser qu’il y a plutôt péril pour la démocratie quand il y a rupture entre les dirigeants d’une société et le peuple lui-même, rupture que les politiques dits « populistes » prétendent combler (il est vrai que bien souvent le peuple n’est pas assez écouté, nous l’avons vu avec la construction européenne[15]). Si la démocratie est bien « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », pour reprendre la célèbre formule de Lincoln, alors la démocratie semble bien avantage menacée par sa dérive oligarchique et son oubli d’un lien authentique avec la population : « Les sociétés, aujourd’hui comme hier, sont organisées par le jeu des oligarchies. Et il n’y a pas à proprement parler de gouvernement démocratique », écrit Jacques Rancière dans La haine de la démocratie (2005). Le populisme peut donc être interprété comme étant le signe de vitalité de la démocratie elle-même et certains intellectuels n’hésitent pas, comme la philosophe Chantal Mouffe en France (inspiratrice de la France insoumise et de Podemos), à se réclamer d’un nécessaire « populisme de gauche » en rejetant la gauche réformiste classique jugée insuffisante[16]. Le principe d’un « populisme de gauche » fut d’ailleurs théorisé par le philosophe post marxiste argentin, Ernesto Laclau, notamment dans son ouvrage La raison populiste(2005), qui considérait que le populisme témoigne tout d’abord de la possibilité qui est donnée à une démocratie de questionner l’ordre établit, de se renouveler et de reconstruire le peuple tant qu’il est porteur de conflits. Si les élites ont toujours méprisé les masses (« la plèbe ») et eu peur de la foule, de son imprévisibilité (de sa psychologie théorisée  au 19ème par Gustave Le bon), E. Laclau propose de rompre avec cette vision du peuple, réduit à une puissance pathologique et menaçante, pour lui redonner une certaine rationalité : le populisme capte les mécontentements et, par sa force politique conflictuelle, redonne vie à la démocratie et à ses impulsions révolutionnaires. On pourrait dire que, par certains côtés, le populisme prétend en effet démocratiser la démocratie, faire naitre une certaine « démocratie radicale » [17]. Faudrait-il aller jusqu’à dire que les élites ne sont plus à la hauteur de « l’intelligence des peuples » et que face à ceux qui les méprisent, il convient de les réveiller comme nous invite à le faire les gilets jaunes ?

            Pour autant, si le populisme émerge de la démocratie et de son système juridique et politique, s’il porte parfois les revendications de justes colères là où les partis traditionnels ont fait faillite, cela veut-il dire que les mouvements populistes, qui ont su mobiliser en masse, sont des mouvements démocratiques comme les autres ? Le problème, nous allons le voir, c’est qu’en tant qu’ils sont systématiquement construits par un leader et qu’ils survalorisent toujours un nom propre, les mouvements populistes procèdent davantage de la logique de la domination charismatique. Ne sont-ils pas alors une menace pour la « domination rationnelle-légale » telle qu’elle fut théorisée par le sociologue Max Weber?

II POPULISME ET ILLIBERALISME.

            En réalité, la montée de ces partis est extrêmement inquiétante car dans les pays où les populistes ont pris le pouvoir, nous assistons à une véritable surenchère autoritaire et à la mise en place de politiques de moins en moins compatibles avec les valeurs démocratiques traditionnelles : qu’il s’agisse de la fermeture des frontières aux migrants en Italie ou de la dérive nationaliste d’un dirigeant comme Viktor Orban qui, en Hongrie, réduit la liberté de la presse et fait l’apologie de la démocratie « illibérale » (et, de fait, sa politique maltraite le pluralisme des opinions, la liberté d’association, l’indépendance des magistrats, le traitement des minorités…), on constate que les politiques proposées par les dirigeants populistes sont plutôt radicales. Précisons alors en quoi le populisme peut devenir antidémocratique.

-         Les sociétés « illibérales ».

 

            Dans ses formes les plus radicales, et bien que né de systèmes démocratiques, le populisme conduit à une remise en cause des libertés individuelles et du droit des minorités (c’est notamment le cas aussi pour la Turquie dont le gouvernement actuel procède à des arrestations arbitraires en masse d’étudiants ou d’opposants au régime ; c’est également le cas de Russie où l’on assassine des journalistes et où les forces d’opposition politiques sont muselées). Dans ce cas, le populisme est clairement une menace pour la démocratie « libérale » car, bien que fonctionnant à l’intérieur d’institutions démocratiques (puisqu’il y a des élections et que le peuple peut s’exprimer), la politique mise en place vide, dans la réalité, la démocratie de sa substance pour imposer un système « illibéral »[18] hostile à l’idéal d’un Etat de droit doté d’institutions indépendantes du pouvoir politique (ce qui pose aussi la question de l’indépendance de la justice, comme on eut le voir avec l’ exemple de la situation en Pologne[19]). Dans ce genre de système, la liberté de la presse est brimée, la justice est sous la coupe de l’exécutif, la religion est parfois imposée, les citoyens sont soumis à toutes sortes de surveillance et de contraintes…

            Il s’agit aussi toujours, pour les dirigeants populistes, de flatter le peuple (ce « gros animal » comme le disait Platon) et de faire appel à ses réactions primaires pour obtenir ses suffrages, de lui plaire mais pour finalement l’instrumentaliser en le personnifiant, lui confisquer le pouvoir tout en prétendant le lui redonner (le populisme est donc d’abord une stratégie politique de prise de pouvoir). Il s’agit aussi, dans certains cas, de s’en prendre à la constitution pour la modifier et l’adapter selon les besoins du dirigeant (c’est le cas en Russie avec Poutine). Nous pensions que les valeurs libérales (celles des Droits de l’Homme) allaient s’imposer partout sur la planète, grâce à la mondialisation et à la liberté économique, mais nous voyons inversement le nationalisme et les logiques du repli identitaire, de la xénophobie et du refus de l’immigration, partout à l’œuvre. Le débat politique n’est alors plus tant traversé par l’ancien conflit opposant le socialisme au libéralisme mais s’impose de plus en plus un clivage entre nationalisme (dans une logique de fermeture) et cosmopolitisme (et sa logique d’ouverture), certains diront, comme Emmanuel Macron, entre « progressistes » et « conservateurs ». Il est vrai que les mouvements populistes en Europe sont systématiquement antieuropéens et habités par un nationalisme hostile « aux autres » : qu’il s’agisse d’économie, d’aide sociale ou d’immigration, le populisme fait systématiquement surgir la figure de l’altérité en politique en désignant des populations comme des adversaires ou des minorités comme des ennemis.

            Il existe donc un populisme radical et dangereux pour la démocratie : certains analystes parlent alors de « démocraties hégémoniques », comme Alain Rouquier, spécialiste du Péronisme en Argentine[20]. Mais est-ce le cas de tous les populismes ? Pour répondre à une telle question, il faut essayer de comprendre le fondement idéologique du populisme, son logiciel de base si l’on peut dire, son socle philosophique au-delà de l’usage trop général que l’on peut faire de ce terme habituellement. Qu’est-ce que le populisme exactement ? Le terme est flou, nous l’avons déjà souligné, et l’on peut donc s’en servir pour discréditer un adversaire. Qui est vraiment populiste ? Qui ne l’est pas ? Certains dirigeants européens utilisent ce vocabulaire pour désigner ceux qui ne partagent pas leurs philosophies politiques… (pour faire la critique de mouvements comme Podemos en Espagne ou Syrisa en Grèce par exemple). Faut-il alors dire que Mélenchon en France est lui aussi un populiste, puisqu’il assume cette étiquette[21], au même titre que Marine Le Pen ? Y a-t-il une symétrie entre la droite populiste et la gauche populiste ? D’une certaine façon oui : on peut considérer que Hugo Chavez au Venezuela fut un dirigeant populiste et d’ailleurs les mouvements populistes sont caractéristiques de certains mouvements d’Amérique du sud. Il y a bien entendu une certaine diversité des mouvements populistes qui ne se limitent pas à des mouvements autoritaires de droites (on parle parfois de « national populiste » pour désigner le rassemblement national, « d’ethno-populisme » pour parler de la Bolivie d’E. Moralès ou encore « d’islamo-populisme » pour l’Iran). Mais il faut faire attention à ne pas utiliser ce terme de manière excessive et sans discernement. Si certains leaders apparaissent comme nettement populistes  (Bolsonaro au Brésil, le « Trump tropical », ou Erdogan en Turquie) le terme reste finalement assez imprécis.

-         La revendication d’un monopole de représentation du peuple.

        

            Le problème est donc de trouver des critères qui permettent d’identifier dans son principe essentiel un mouvement comme populiste : par exemple, peut-on dire d’un mouvement politique qui critique les élites qu’il est populiste ? C’est surement un indice mais le critère décisif, comme le souligne Jean-Werner Muller, dans Qu’est-ce que le populisme ;  définir enfin la menace, c’est celui de la revendication d’un monopole de représentation du peuple[22].  Le problème n’est pas en soi le fait de faire référence au peuple et de s’en inspirer ; de ce point de vue, tous les partis politiques en démocratie devraient pouvoir espérer être « populaires » puisqu’ils aspirent à l’élection par le suffrage universel. Le problème concerne la manière dont la notion de peuple est construite et pensée par les populistes. Les mouvements populistes considèrent, en effet, qu’il existe un peuple homogène et unifié, un « vrai » peuple, et soulignent sans cesse l’opposition de ce peuple avec les élites, en considérant que la politique devrait être l’expression directe et immédiate du premier et qu’elle a été corrompue par les secondes.  Le discours devient, dans ce cas, fondé sur l’idée que nous et nous seuls, dirigeants d’un mouvement au service du peuple, nous représentons vraiment la population et que nous parlons mieux que les autres au nom de ce peuple oublié par les élites (et quand Napoléon 3 disait : « je suis le peuple », la formule est clairement d’inspiration populiste !)[23]. Les autres partis sont alors considérés comme illégitimes, corrompus ou déconnectés des réalités, à distance de la « vraie vie » des citoyens ordinaires. Le message populiste se résume donc à l’idée que celui qui parle s’identifie complètement au peuple – ou pour le moins prétend le faire- et parle systématiquement en son nom : « nous sommes le peuple ». « Qui êtes vous ? », demandait Recep Tayyip Erdogan à ses adversaires (en juillet 2014). Il répondait d’avance à cette question en se présentant comme le véritable représentant du peuple turc, en martelant qu’il est celui qui parle pour le peuple mieux que les autres. 

            La conséquence de cette façon de voir le peuple comme un tout unifié n’est pas seulement de  produire une pensée anti-élitaire, mais aussi de donner naissance à une pensée anti-pluraliste. Le pluralisme, en effet, c’est la reconnaissance de la diversité du peuple, de son caractère hétérogène : c’est pourquoi en démocratie, il est nécessaire de construire un cadre politique qui permette à tous les points de vue, à tous les courants, les minorités, les cultures, de s’exprimer dans des mouvements différents et dans un contexte apaisé. Les populistes, quant à eux, considèrent qu’il doit y avoir un seul peuple homogène, moralement pur, ayant son idéologie propre, devant s’exprimer d’une seule voie en incarnant la nation. C’est évidemment un mythe, un fantasme politique dangereux. Les points principaux qui sont alors communs aux mouvements populistes, sont alors le refus de l’immigration, surtout venant de pays musulmans, une violente opposition aux institutions européennes (dans le cas des populismes européens), un protectionnisme économique et un certain conservatisme moral, voire religieux. On pourra étudier à ce sujet le discours de Victor Orban devant le parlement européen du 11 septembre 2018 qui souligne que sa conception de la nation (conception chrétienne en l’occurrence) s’oppose clairement à la conception libérale européenne[24].  

                        On peut en démocratie critiquer les institutions, les politiques conduites, les gouvernements…etc., c’est le principe. Les populistes vont plus loin en imaginant le peuple comme une « substance unique » qu’il faut valoriser contre les institutions et les partis politiques traditionnels. Pourtant, on sait depuis Rousseau et sa théorie du « Contrat social » que c’est  justement les institutions qui donnent vie au peuple qui n’est, avant la création d’un pacte social, qu’une multitude atomisée. Mais les populistes prétendent être en communication directe avec cette « substance unique » que serait le peuple,n en tant qu’entité suis generis, et pensent être leur porte-voix. Un populiste considère donc forcément avoir raison puisqu’il prétend incarner à lui tout seul la volonté populaire : le peuple veut ce que je veux… C’est en réalité un langage autojustificateur terrifiant qui revendique un monopole moral de la représentation par le biais d’un leadeur charismatique, voire d’un homme providentiel…

            On pouvait lire en Autriche, sur une affiche électorale du parti de la liberté le FPO : « il veut ce que nous voulons », à propos  de sa tête de liste Heinz Christian Strache. « I am Your voice », proclame aussi Donald Trump à ses partisans érigés en « vrais américains » auxquels il prétend redonner le pouvoir (et le fait d’avoir la citoyenneté américaine ne suffit pas à ses yeux pour être alors un « vrai » américain)[25]. Les populistes ne peuvent donc jamais admettre que leurs idées sont minoritaires et accusent toujours le système politique de ne pas, ou de mal, représenter le peuple. Il existe une majorité silencieuse, « je l’incarne », dirait alors le dirigeant populiste, peu importe même que cette majorité puisse ou non un jour s’exprimer puisque, par définition, elle est silencieuse… Quand un homme politique commence donc à parler de « majorité silencieuse », cela devient tendancieux ! Et quand les populistes souhaitent consulter directement le peuple, ce n’est pas tant pour ouvrir un débat contradictoire et démocratique (une authentique délibération) que pour que le vote final entérine un projet dont on a décrété à l’avance qu’il correspondait à l’authentique volonté populaire. Un référendum, dans ce cas, n’est au fond qu’un plébiscite (voir par exemple le vote en Hongrie contre la politique des quotas relative à l’accueil de réfugiés proposée par l’Europe en 2016).

-         De la démocratie à l’infradémocratie.

 

            Le procédé populiste est donc souvent le même : il s’agit de jouer sur les peurs, de savoir utiliser les angoisses d’une population qui se confronte à des difficultés économiques et sociales, d’agréger les mécontentements et de proposer pour y remédier des solutions simplistes. Il s’agit donc de flatter les émotions du peuple au lieu de faire appel à son intelligence et à sa réflexion (de proposer la construction d’un mur entre le Mexique et l’Amérique pour régler le problème de l’immigration par exemple !). On désigne des coupables et responsables aux problèmes évoqués dans la logique du bouc émissaire (l’Europe, les élites, les étrangers, etc.). Et quand le populisme n’est plus seulement un mouvement protestataire et qu’il devient capable de gouverner, cela conduit dans certains cas,  à porter au pouvoir des « dictateurs élus » qui se débrouillent pour rester aux commandes politiques le plus longtemps possible. Ainsi quand Alexandra Dorna, dans Le Monde Diplomatique[26] écrivait en 2003 que le populisme est surtout « un phénomène de transition, éruptif et presque éphémère, qui se développe au sein d’une crise généralisée et d’un statu quo politico-social insoutenable pour les majorités. Il s’agit d’une sonnette d’alarme, d’un avertissement bruyant et baroque plutôt que d’une explosion qui emporterait tout sur son passage. Le populisme ne conduit pas forcément à un changement définitif de régime », on s’interroge sur la pertinence d’un tel constat car, aujourd’hui, si les populistes prennent le pouvoir, force est de constater qu’ils parviennent aussi à le garder. Le phénomène est donc en pleine expansion et menace ainsi clairement les démocraties libérales.

            Paradoxe : les populistes se veulent être les champions de la démocratie mais, une fois au pouvoir, confisquent un certain nombre de libertés aux citoyens et vide la démocratie de sa substance tout ne gardant d’elle que sa forme juridique (le vote). Ils donnent ainsi naissance à un système « post-démocratique ». Le constat est donc que la démocratie peut s’abolir elle-même (si les garde-fous institutionnels de l’Etat de droit ne fonctionnent pas assez bien) : le populisme n’a de sens qu’au sein d’un système électif, puisqu’il naît de la captation du vote, mais il parvient, une fois au pouvoir, à le dénaturer au point de lui enlever les conditions même de son existence. Là où l’antipopuliste aristocratique pensait gouverner sans le peuple en sachant mieux que lui ce qui est bon pour lui, le populiste prétend gouverner avec le peuple en incarnant ses aspirations et sait mieux que le peuple lui-même quels sont ses intérêts : dans les deux cas, le pouvoir est toujours confisqué à la population réelle même si on prétend agir en son nom : le « populus », pourrions-nous dire,  tend alors à occulter le « démos ».

            Si les offres politiques populistes sont simplistes (réduites même parfois à de simples slogans diffusés sur Twitter), pourront-elles alors résister à la complexité des problèmes réels qu’il faudra bien assumer une fois les gouvernements installés au pouvoir? On imagine souvent que ces contempteurs des élites vont être obligés de changer de discours et de s’adapter aux dures réalités (D. Trump avait par exemple promis que le Mexique allait payer la construction du mur qu’il prévoit d’ériger à la frontière de ce pays, ce qui est évidemment irréaliste). Les programmes qu’ils proposent sont souvent peu crédibles, méprisent les conventions internationales, apportent des réponses économiques mal adaptées…  Cependant, une fois arrivé au pouvoir, un mouvement populiste parvient encore à perpétuer son discours et à s’en prendre aux anciennes élites (ou aux médias comme le fait Trump) pour les accuser de s’opposer à la politique qu’il tente de mener. Ainsi s’il échoue, ce ne sera pas tant de sa faute que celle de ses opposants qui le freinent et l’empêchent de mettre en œuvre son programme. Un populiste au pouvoir va donc s’inventer des complots, des ennemis à la manœuvre (voir sur ce point ce qui se passe avec Viktor Orban en Hongrie ou avec Erdogan en Turquie). Le pouvoir populiste cherche ainsi à s’accaparer l’appareil d’Etat, à placer ses partisans à des postes clés, à tenir sous contrôle la justice et les médias, dans l’intérêt d’une « Nation » (conçue le plus souvent d’un point de vue ethnique). Il est alors question de rétablir l’ordre moral, de réactiver la religion en tant que fondement idéologique. Restauration de l’ordre moral, réactivation de l’idéologie religieuse et xénophobie, instrumentalisation de la culture, discours anti-immigration et Europhobie, désignations de bouc-émissaires, censures et contrôles des médias, théories du complot et fonctionnement binaire sur le mode « amis-ennemis », désintérêt profond pour l’écologie, haine des homosexuels et d’autres minorités (l’antisémitisme est en net développement, y compris en Allemagne), nationalisme et protectionnisme économique, croyance que l’on parle au nom « du peuple » et de son identité purifiée…, etc, voilà, en somme, quelques ingrédients qui définissent le populisme dans ses versions les plus radicales. Nous ne sommes donc pas encore ici dans le totalitarisme, mais plus vraiment non plus dans la démocratie. Il y a certes encore une constitution et des règles de vie démocratiques mais, à tout moment, le pouvoir peut imposer des mesures politiques arbitraires ou liberticides. Il y a des élections qui sont formellement libres mais tout est fait pour que le jeu démocratique ne fonctionne plus comme il le devrait, surtout si les médias soutiennent le gouvernement, si les partis d’opposition sont peu entendus et empêchés d’agir. A ce rythme, le populisme devient un infra-démocratie, une démocratie défectueuse[27], un régime autoritaire avec des élections. En ce sens, le populisme est antidémocratique car il ne laisse à la démocratie que la forme mais altère son essence même. Ce qui caractérise également le populisme, c’est aussi une méthode politique, une stratégie de conquête du pouvoir par le moyen de la manipulation de l’opinion par des techniques bien construites de communication : dans le cas de Trump, il y a des recours systématiques à des mensonges (« Obama n’est pas né aux Etats Unis » !) diffusés massivement sur internet pour influencer l’opinion. Si le peuple se trouve ainsi manipulé par une forme particulière de désinformation, nous sommes alors très éloignés d’une authentique réappropriation du pouvoir par le peuple lui-même et il ne reste, en réalité, de la démocratie que sa forme électorale.

III COMBATTRE LE POPULISME : de la démocratie participative à la démocratie interactive.

            Le problème est donc de savoir comment combattre un tel processus à l’oeuvre qui signale, depuis la disparition du fascisme en Occident, le retour d’une idéologie antilibérale et d’un conflit idéologique au sein même des systèmes démocratiques. Ce qui est en question dans ce trou d’air politique, c’est notre capacité à préserver notre liberté. Nous pensions naïvement, depuis la thèse de Francis Fukuyama concernant « la fin de l’histoire » que la démocratie libérale allait s’imposer définitivement en Occident, via l’économie de marché et l’Etat de droit. Force est de constater, au contraire, un retour d’idéologies autoritaires. Cela nous oblige à nous interroger sur les conditions de possibilités actuelles d’une restauration de l’idéal démocratique à la fois sur le plan de la représentativité mais aussi sur le plan de la participation de tous les citoyens au débat public : travail de longue haleine et défi majeur que les démocraties libérales devront réussir à conduire.  Comment faire ?

            Les dérives populistes peuvent être tout d’abord limitées par la solidité de « l’esprit constitutionnel » et par le respect de l’état de droit. Si la démocratie repose sur la souveraineté du peuple, une démocratie libérale doit aussi chercher à limiter le pouvoir de la volonté générale, qui, si elle ne se heurtait pas à des contre-pouvoirs, pourrait devenir tyrannique (Benjamin Constant l’avait longuement souligné dans ses Principes de politique). Pour éviter que la démocratie ne devienne despotique, il faut donc limiter le pouvoir par un équilibre et une division des pouvoirs, par la logique institutionnelle de la séparation de ses différentes instances : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, disait Montesquieu dans L’Esprit des lois, il faut que le pouvoir arrêt le pouvoir ». Tant que la démocratie parvient ainsi à respecter les principes constitutionnels de l’équilibre des pouvoirs et les procédures décisionnelles impliquant la délibération contradictoire, alors elle peut continuer à exister en tant que démocratie. C’est ainsi que, partout où il est possible d’opposer à la logique populiste l’esprit constitutionnel et libéral, on peut parvenir à lutter contre les dérives populistes. Cela est vrai sur un plan national (il y a des résistances aux Etats-Unis aux projets démagogiques et à la douce folie de Trump, on le constate avec le problème du « Shutdown » et la question du financement de la construction du mur à la frontière mexicaine) mais aussi sur un plan international : le parlement européen vient par exemple de voter l’enclenchement de la procédure de l’article 7 du Traité sur l’Union Européenne (TUE) contre de la Hongrie, procédure par laquelle il est possible de prendre des sanctions à l’égard d’un pays qui ne respecterait plus ses valeurs libérales essentielles (suppression de son droit de vote au sein du Conseil européen).

            Un autre point important serait également de restaurer le débat public en prenant véritablement en compte ce qu’expriment les mouvements populistes pour analyser leurs propositions, parfois réduites au simple statut de « remèdes miracles ». Impossible d’occulter les questions posées par les partis populistes (sur l’immigration et la critique de l’Europe par exemple). Il faut alors réfuter argument par argument leurs thèses et accepter de discuter leurs propositions et les problèmes qu’ils soulèvent, bref, parler à tous les électeurs et faire vivre la démocratie délibérative sur ces sujets : c’est là le but de la démocratie libérale et sociale. Il peut d’ailleurs être aussi question de réformer les institutions (changer le mode de scrutin par exemple pour plus de proportionnalité). C’est pourquoi, au moment où le gouvernement français veut construire un « grand débat national », on constate qu’il n’est pas seulement possible de se contenter de « l’esprit constitutionnel » habituel pour refonder notre pacte démocratique mais qu’il faut aussi reconstruire une démocratie plus directe et participative en redonnant la parole au peuple (par voie de référendum pourquoi pas, ou par le débat citoyen et une meilleure proximité entre dirigeants et citoyens).

            Il faut tenir compte, par ailleurs, du fait que les mouvements populistes sont formés des populations les plus oubliées et touchées par les crises économiques : petit fonctionnaire, ouvriers, paysans, employés, bref, des catégories des classes moyennes qui se sentent délaissées par les partis traditionnels, les oubliés de la politique néolibérale en somme (et les partis de gauche ont évidemment une responsabilité historique dans cet oubli des classes populaires). Ici, l’enjeu n’est ni plus ni moins la sauvegarde de la démocratie et de la construction européenne contre l’europhobie. S’il y a populisme, c’est parce qu’il y a crise de la démocratie et crise sociale, incapacité des élites à prendre en compte les problèmes du peuple, ce constat est aujourd’hui largement établit.  Il faut donc s’interroger sur le fait que le personnel politique est peut-être trop souvent déconnecté des réalités sociales et sur le fait que les citoyens ont de moins en moins d’influence sur les décisions politiques (il est vrai que beaucoup d’institutions ont des pouvoirs de décisions importantes alors qu’elles ne sont pas les résultats d’élections : en France, le conseil d’Etat ou en Europe la banque centrale notamment).

            On pourrait alors être favorable à l’idée d’instaurer un « référendum d’initiative citoyenne » (RIC), qui est une des revendications principales du mouvement des gilets jaunes[28] (les français y sont majoritairement favorables)  et vouloir améliorer la démocratie directe. Mais le problème est de trouver le bon dosage entre représentativité et consultation de l’opinion majoritaire. La solution véritablement démocratique n‘est pas forcément de vouloir restaurer « un lien direct » avec le peuple ou de vouloir redonner tout le pouvoir au peuple via un système référendaire (solution en partie illusoire : ce n’est pas parce qu’on redonne le pouvoir au peuple de faire le Brexit que cela va améliorer la situation anglaise, bien au contraire). Si la France par exemple, souffre d’un excès de verticalité dans la relation des citoyens au pouvoir, est-ce une raison pour faire de la politique un système qui se transformerait en « sondages de masse » ? Nous avons surtout besoin de refonder le contrat social en tenant davantage compte d’une exigence de justice sociale (sur un plan fiscal ou territorial notamment) et de lutter contre les inégalités sociales : c’est par le progrès social et la prise en compte des laissés pour compte que l’on pourra le mieux démocratiquement lutter contre les dérives du populisme. La question devient donc inévitablement européenne car une véritable politique de justice sociale peut aussi être conduite à cette échelle : réussir le pari d’une Europe sociale et fiscale sera sans doute un des moyens de lutter contre la tentation du repli nationaliste et identitaire constitutif du populisme.

 

*****

            En conclusion, nous pourrions dire que la montée du populisme, dans ses versions les plus autoritaires, est le symptôme d’une crise assez profonde de la démocratie qui se retourne contre elle-même et qui provient de ses difficultés et de ses imperfections. Il s’agit alors d’une menace endogène, d’une fièvre qui signale les disfonctionnements d’un système et ses anomalies politiques (tout comme le totalitarisme a pu être une fièvre née en son temps des démocraties européennes). C’est une pathologie qui travaille la démocratie de l’intérieur actuellement en prétendant s’appuyer sur le peuple lui-même. Peut-être pourrions-nous dire que le populisme est un symptôme qui se prend pour un remède. Mais ce remède semble bien aggraver les choses. Quand une partie du corps électoral massifié pense qu’il est le seul à pouvoir gouverner, à l’aide de son leadeur charismatique, de manière idéologique et contre un certain pluralisme des opinions morales et religieuses, quand un parti politique nationaliste, à lui seul, manipule une masse désinformée qui ne fait plus toujours la différence entre la vérité et la propagande, quand la logique du bouc émissaire bat son plein contre des minorités ou même la construction européenne, alors le peuple est confisqué au nom du peuple. La démocratie devient tyrannie et ce processus endogène donne raison aux analyses de Platon : la démocratie est un système politique instable peut-être beaucoup plus fragile que nous sommes habitués à la penser.   

***********

 

Bibliographie pour commencer:

-         Jan-Werner Muller : Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace. 2016.

-          Yscha Mounk, Le peuple contre la démocratie. 2018.

-         Pierre-André Taguieff, L’illusion populiste. Essai sur les démagogies de l’âge démocratique[29]. 2007. Ou encore Le retour du populisme, un défi pour les démocraties (2004).

 

Conférence en ligne sur le sujet :

https://www.franceculture.fr/conferences/revue-esprit/comment-les-populistes-s-approprient-le-peuple

Ressources documentaires :

https://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000565-le-populisme-dans-le-monde

 


[1] Rappel : la démocratie est née à Athènes au 5è siècle avant J.C. grâce aux réformes de Solon et de Clisthène : elle se caractérisait à l’époque par son isonomie (égalité des citoyens devant la loi, son isagorie (le citoyen avait le droit de prendre la parole à l’Ecclésia et la stochocratie (qui repose sur le système du tirage au sort des magistrats).

[2] Rappel : L’État de droit peut se définir comme un système institutionnel dans lequel la puissance publique est soumise au droit. Cette notion, d’origine allemande (Rechtsstaat), a été redéfinie au début du vingtième siècle par le juriste autrichien Hans Kelsen, comme un État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve limitée. Dans ce modèle, chaque règle tire sa validité de sa conformité aux règles supérieures. Un tel système suppose, par ailleurs, l’égalité des sujets de droit devant les normes juridiques et l’existence de juridictions indépendantes.

[3] Voir la conférence organisée sur ce sujet par le Revue Esprit : https://www.franceculture.fr/conferences/revue-esprit/comment-les-populistes-s-approprient-le-peuple

[4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/12/pour-comprendre-le-populisme-il-faut-s-interroger-sur-ce-qu-il-reste-de-la-souverainete-du-peuple_5368289_3232.html

[5] Sur le creusement des inégalités dans le monde voir le rapport d’Oxfam sur le sujet : https://www.oxfamfrance.org/.

[6] Voir par exemple « Expertise et démocratie : faire avec la défiance » proposé par France stratégie en 2018 qui analyse le fait que nous vivons dans une société de la défiance. Cet article reprend les analyses de Algan Y. et Cahuc P. (2007), La Société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit, Paris, Cepremap, Éditions Rue d’Ulm.

[7] Voir à ce sujet l’analyse éclairante de Yscha Mounk dans Le peuple contre la démocratie (2018).  

[8] Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie (1995). Ce livre, à son époque, parlait des Etats-Unis mais s’adapte parfaitement aujourd’hui à la situation en Europe, et faisait l’hypothèse que ce n’est plus la «révolte des masses» qui menace désormais la vie démocratique, mais la coupure de plus en plus prononcée entre le peuple et les «élites». Une coupure tant économique et matérielle qu’éducative et intellectuelle, dont résulte le repli sur eux-mêmes des privilégiés. Voir aussi un article du Figaro (Avril 2018) : « La sécession des « élites » ou comment la démocratie est en train d’être abolie », par Coralie Delaume.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/04/20/31003-20180420ARTFIG00185-la-secession-des-elites-ou-comment-la-democratie-est-en-train-d-etre-abolie-par-coralie-delaume.php

[9] CF. La France invisible, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, Stéphane Beaud. (2006)

[10] Le scandale Petrobras au Brésil par exemple, est un des éléments qui explique l’élection de Bolsonaro car ce dernier se présente comme non corrompu là où beaucoup d’autres, à commencer par l’ancien président Lula.

[11]https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/24/gilets-jaunes-la-fin-du-somnambulisme-politique_5401830_3232.html

[12] Au 18ème siècle, de nombreux théoriciens de la démocratie en France idéalisaient la démocratie directe. Rousseau écrivait, par exemple, dans le livre 3 Du Contrat social : « Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi ».

[13] Pierre Poujade a donné son nom au poujadisme, mouvement qui, entre 1953 et 1958, réclamera la défense des commerçants et artisans et condamnera l’inefficacité du parlementarisme tel qu’il était pratiqué dans la IVe République. Le poujadisme peut se définir surtout comme étant une forme de rébellion sectorielle étendue en vision du monde : révolte des petits contre les « gros », le fisc, les notables et nombre d’intellectuels considérés comme ayant perdu contact avec le réel.

[14] On a pu même idéaliser, dès l’apparition de l’internet, l’élaboration d’une démocratie électronique qui permettrait le vote instantané et fréquent de la population. Mais la démocratie suppose un rapport au temps nécessaire à   la construction de choix politiques cohérents et non la seule expression de la vox populi immédiate.

[15] Le référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe (aussi appelé traité de Rome II ou traité de Rome de 2004) eut lieu le 29 mai 2005. À la question « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe ? », le « non » recueille 54,68 % des suffrages exprimés. Bien que le peuple ait rejeté ce traité, il fut ensuite adopté par le parlement français en 2007. Il s’agit évidemment là d’un déni de démocratie assez frontal.

[16] Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Albin Michel, 2018. Voir à ce sujet par exemple : http://www.regards.fr/web/article/chantal-mouffe-parler-de-populisme-de-gauche-signifie-prendre-acte-de-la-crise. On lira aussi avec profit : Mouffe Chantal, « La « fin du politique » et le défi du populisme de droite », Revue du MAUSS, 2002/2 (no 20), p. 178-194. DOI : 10.3917/rdm.020.0178. URL : https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2002-2-page-178.htm

[17] Voir à ce sujet : https://esprit.presse.fr/article/jean-claude-monod/la-force-du-populisme-une-analyse-philosophique-a-propos-d-ernesto-laclau-14730

[18] Théorisé dans les années 1990, le terme émerge dans les années 2010, en particulier pour désigner les orientations des gouvernements hongrois et polonais respectivement dirigés par les partis Fidesz et Droit et justice. Viktor Orbán, Premier ministre hongrois depuis 2010, se réclame de l’illibéralisme depuis un discours prononcé en 2014 et apparaît comme son principal défenseur.

[19] Dès son arrivée au pouvoir, en 2015, le PiS (Droit et justice) a contesté le contrôle de constitutionnalité des lois, et a sapé les fondements de l’indépendance du système judiciaire à travers un ensemble de 4 lois conférant au ministre de la Justice des pouvoirs de nomination et de révocation sans obligation de motivation. Le Conseil supérieur de la magistrature (KRS) est lui-même désormais dépendant des nominations par la Diète (le Parlement polonais), qui élit les 15 juges (auparavant désignés par leurs pairs). Si bien que le KRS est devenu une instance politisée avec des conséquences en cascade sur toute la chaîne judiciaire. Tout concourt à placer la justice polonaise entre les mains du PiS. (Source « Le Point » du 22 10 18)

[20] Alain Rouquier, Le siècle de Péron, Pour une approche du sujet voir : https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/270715/sur-la-notion-de-populisme-et-son-application-au-peronisme. Le politologue Pierre André Taguieff utilise quant à lui le terme de « national-populisme » pour parler de certains mouvements d’extrême droite.

[21] « Populiste, moi ? J’assume » déclarait-il en 2010 à l’Express.

[22] Jean-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Coll. Folio-essai,  2018. Voir également : http://www.laviedesidees.fr/Le-populisme-est-un-anti-pluralisme.html

[23]Raymond Aron nous donne d’ailleurs une bonne définition du populisme à travers la manière dont il parlait du bonapartisme : « Il escamote la souveraineté du peuple dont il prétend émaner. Il contraint et asservit le peuple prétendument souverain en réduisant les plébiscites à des farces, en érigeant en loi le bon plaisir d’un individu. Bien loin d’unir réellement les groupes et les partis, il laisse subsister, en les camouflant un temps, toutes les divisions et se borne à superposer l’arbitraire au chaos ». (L’ombre des Bonaparte, 1943).

[24] https://volontaires-france.fr/discours-de-viktor-orban-au-parlement-europeen/

[25] Voir à ce sujet son discours d’investiture dans lequel il annonce qu’il va enfin redonner le pouvoir au peuple américain.

[26] Alexandra Dorna, « Faut-il avoir peur du populisme ? », Le Monde diplomatique, novembre 2003, https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/DORNA/10680

[27] « Le populisme contemporain ne détruit pas complètement la démocratie. Il refuse néanmoins le pluralisme démocratique au nom de sa prétention à incarner un peuple homogène ; il promeut donc une « démocratie défectueuse », qui se construit sur l’affaiblissement de l’État de droit et des contre-pouvoirs. Mais sa prospérité actuelle est elle-même le miroir inversé des démocraties contemporaines : il exprime à sa manière les limites du formalisme libéral, les difficultés de l’intégration sociale et les difficultés d’une « gouvernance » qui représente mal et qui donne le sentiment de ne plus gouverner. Le populisme est donc une pathologie compréhensible sinon normale de la démocratie d’opinion, dont il accompagne comme son ombre le développement. » Extraits de Philippe Raynaud,   » Le populisme existe-t-il ? « Questions internationales, n° 83, janvier-février 2017.

 

[28] Les Gilets jaunes souhaitent généralement quatre modalités pour le RIC : pour voter une proposition de loi (référendum législatif) ; pour abroger une loi votée par le Parlement (référendum abrogatoire ou facultatif) ; pour modifier la Constitution (référendum constitutionnel) ; et pour révoquer un élu (référendum révocatoire).

[29] https://journals.openedition.org/mots/3713

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