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L’HISTORIEN PEUT-IL JUGER? Corrigé de dissertation.

Posté par chevet le 5 novembre 2018

Introduction:

            L’histoire, en tant que science du passé humain, prétend construire une connaissance méthodique et rigoureuse. En ce sens, l’histoire s’éloigne de la fiction, des légendes, des fables : elle prétend, contre toute forme de mensonge (révisionnisme-négationnisme) et de tentative de déformation ou d’occultation des faits historiques, nous restituer ce qui s’est réellement et véritablement passé. Elle s’efforce donc de traduire le plus objectivement possible des évènements humains et ne se contente pas de simples témoignages mais élabore un véritable travail d’enquête et de vérification des informations (par le moyen des archives par exemple et par une étude critique des documents et des témoignages). L’historien, en tant que scientifique, cherche donc avant tout à comprendre, à vérifier, plutôt que d’avoir à juger moralement et personnellement, à blâmer ou à louer, tel ou tel personnage ou situation de l’histoire. L’historien, en tant qu’il cherche à faire œuvre de science, doit tenter d’atteindre une certaine forme de neutralité axiologique (rester objectif plutôt que de prononcer des jugements de valeur) : « le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays », disait déjà Fénelon dans sa Lettre à l’Académie : projet d’un traité d’histoire.  Il doit tenter de s’élever au-dessus de lui-même, au-dessus de sa culture, de ses passions, de ses croyances personnelles, pour établir les faits. En ce sens, à la question de savoir si l’historien peut juger, la première idée que l’on peut formuler à ce sujet est que l’historien n’est pas un juge qui doit rendre une sentence (au sens d’un jugement de valeur) et que son métier consiste d’abord à tenter d’expliquer (au sens d’un jugement de fait), non pas à vouloir rendre un verdict judiciaire (comme dans un tribunal).

            Mais l’historien peut-il vraiment rester neutre et froid face à l’histoire ? Peut-il rester indifférent face aux évènements qu’il étudie ? Il conviendra, dès lors, de mettre en question la séparation entre jugement de fait et jugement de valeur pour savoir si l’histoire en tant que science peut autoriser ou non « le jugement » de l’historien. En effet, si le travail de l’historien est un travail interprétatif et non pas simplement un travail descriptif, alors peut-être inévitablement, faut-il se demander si l’histoire ne se construit pas à partir de la subjectivité de l’historien et de ses jugements personnels (au sens de ses croyances, de ses convictions). Autrement dit, toute science de l’histoire n’est-elle pas en fait une interprétation de l’histoire qui implique un jugement nécessairement subjectif venant de l’historien lui-même ? D’autre part, l’historien ne peut-il pas construire son récit à partir de jugements de valeur (une indignation par exemple face à l’horreur de crimes, une admiration face à un grand homme etc…) pour dénoncer et s’engager, avoir un point de vue moral ou politique sur l’histoire ? 

            Dans une première partie nous examinerons la conception positiviste de la science historique qui souhaite mettre l’accent sur sa scientificité et qui veut croire à la neutralité de l’historien, à son objectivité. Mais nous nous demanderons ensuite si l’historien, en tant qu’il élabore un récit n’est pas directement et subjectivement impliqué par son travail interprétatif pour enfin nous interroger sur la possibilité d’une histoire engagée, d’une histoire faite par des intellectuels en phase avec leur époque, qui dénoncent, s’engagent, luttent…        

PREMIERE PARTIE : L’HISTOIRE COMME SCIENCE  (conception positiviste de l’histoire).

            Nous pourrions donc commencer à penser que l’histoire est une science et qu’elle s’efforce par-là d’atteindre une certaine forme de connaissance la plus objective possible. Il est alors possible de ne pas confondre l’histoire et la mémoire (voir  le cours sur ce sujet et reprendre ces éléments) et montrer que la mémoire est imparfaite et subjective, là où l’histoire cherche à produire, au nom d’un idéal de scientificité et d’objectivité, une connaissance plus fiable. L’historien cherche à dépasser les points de vues idéologiques et partisans, les croyances personnelles, pour produire une critique et une méthode (voir en quoi consiste la méthode historique-vue en cours). L’historien doit suivre un certain idéal de scientificité pour restituer les faits avec le plus de neutralité possible. En ce sens le but de l’historien n’est pas de produire des jugements de valeurs mais de traduire des faits : «selon cette hypothèse, comme le dit Marc Bloch, dans son ouvrage l’Apologie pour l’histoire, (voir le chapitre  IV, L’analyse historique, juger ou comprendre), l’historien ne se propose rien d’autre que de décrire les choses « telles qu’elles se sont passées, wie es eigentlich gewesen ». Hérodote l’avait dit avant lui : « raconter ce qui fut, ton eonta ». Le savant, l’historien, en d’autres termes, est invité à s’effacer devant les faits »[1]. En d’autres termes, le but de l’historien est de comprendre plutôt que de juger, de tenter d’être impartial parce qu’il fait œuvre de science et tente d’atteindre une certaine forme d’objectivité. Le rôle de la science n’est pas de faire la morale et il ne s’agit pas de distinguer les bons et les méchants, de dire le bien et le mal. Certes, une ancienne tradition faisait de l’historien une sorte de « juge » distribuant les vertus ou les blâmes, distinguant les justes et ceux que l’on doit réprouver. Mais, comme le dit March Bloch, dans l’Apologie pour l’histoire, « par malheur, à force de juger, on finit, presque fatalement, par perdre jusqu’au goût d’expliquer ». Le but de la science est en ce sens d’analyser, d’étudier, de traduire faits et non de produire une sorte de morale : « La leçon du dévelop­pement intellectuel de l’humanité est pourtant claire : les sciences sont toujours montrées d’autant plus fécondes et, par suite, d’autant plus serviables, finalement, à la pratique — qu’elles abandonnaient plus délibérément le vieil anthropocentrisme du bien et du mal. On rirait aujourd’hui d’un chimiste qui mettrait à part les méchants gaz, comme le chlore, les bons comme l’oxygène ». Bloch montre donc qu’il faut modifier la vision traditionnelle du rôle de l’historien (dans le sens qu’il faut avoir à comprendre pour justement ne pas avoir à juger). Le jugement doit être supprimé du travail scientifique.

            Selon cette conception « positiviste » de l’histoire (très bien exposée par E.H. Carr dans Qu’est-ce que l’histoire ? (voir le premier chapitre intitulé « L’historien et les faits »), et illustrée  au 19ème siècle par l’école méthodique incarnée notamment par Langlois et Seignobos (Introduction aux études historiques), la science historique se baserait uniquement sur des faits et se bornerait à raconter les choses telles qu’elles se sont passés (sans avoir à en juger moralement en somme) et l’histoire peut alors prétendre au titre de science ayant le culte des faits. Cette vision s’accorde avec une conception empiriste de la connaissance selon laquelle l’esprit humain se contenterait dans l’acte même de connaître d’enregistrer, de recevoir de l’extérieur des faits établis (connaître ce serait percevoir des objets donnés par l’expérience qui existent en soi, indépendamment de la conscience qui les observe). Cette vision de l’histoire dirait, en somme, que « faire de l’histoire » c’est d’abord constater par des documents des faits objectifs en restant neutre à l’égard de ces faits.

            Dès lors, comme le précise H.I. Marrou De la connaissance historique (1954), les vertus de l’historien implique la nécessité d’une « épokhè » (suspension du jugement personnel) dans la conduite de son récit (« l’histoire se fait avec des documents »). Les passions (idéologiques, politiques, morales) risquent de troubler la quête de la vérité et l’engagement de l’historien pour telle ou telle cause implique le risque d’une sorte de déformation du réel… La science exige au contraire une « catharsis » de l’historien (se purifier de ses passions propres, de ses sentiments) pour entrer dans son véritable rôle qui est de viser l’objectivité.

            Mais (transition) l’historien se limite-t-il seulement à traduire des faits en toute neutralité? Cette neutralité par laquelle l’historien ne serait  « d’aucun temps ou d’aucun pays » n’est-elle pas une illusion? L’historien comme être subjectif n’est-il pas toujours engagé personnellement, subjectivement dans le récit qu’il élabore ? Bref, l’histoire ne repose-t-elle pas en fait sur un jugement nécessairement subjectif, celui même de l’historien?

SECONDE PARTIE : L’HISTOIRE COMME INTERPRETATION (expliquer et comprendre ; la place de la subjectivité en histoire).

            L’histoire n’est cependant pas une science exacte : il est possible de montrer que la subjectivité de l’historien est impliquée par le récit qu’il élabore, par les choix qu’il doit faire lui-même des documents qu’il veut étudier ou non, les concepts qu’il élabore lui-même pour interpréter des faits. Autrement dit, la connaissance historique n’est pas celle d’une science purement objective et explicative mais elle implique toujours un jugement personnel de celui qui « fait » l’histoire : l’histoire est élaborée par des personnes qui se meuvent dans une situation sociale, dans une histoire personnelle et collective, une culture et l’esprit d’une époque, qui conditionnent en partie leur manière de penser. L’historien n’écrit pas à partir de rien, mais construit son point de vue à partir de ce qu’ont pu dire avant lui les autres historiens et son écriture dépend ainsi des sources dont il dispose. Il n’est donc pas rare de constater que les historiens produisent immanquablement des jugements de valeur (parfois plus ou moins inconsciemment d’ailleurs[2]) ne serait-ce que parce qu’ils doivent juger des faits qu’ils veulent étudier ou non, de l’importance qu’ils accordent à tel ou tel évènement, et du sens que ces évènements peuvent avoir pour eux…

            Prenons un l’exemple simple du livre de Jean-Yves Le Naour Les soldats de la honte à propos de la guerre 14-18. Cet historien décrit les conséquences psychologiques de la guerre sur les soldats : (la quatrième de couverture précise : « Placés dans des conditions effroyables, confrontés au spectacle quotidien de la mort, bien des poilus ne se sont jamais remis de ce baptême de l’épouvante. Certains sont restés hagards à vie, hurlant, criant sans raison apparente; d’autres sourds, pliés en deux, incapables de se relever. En Angleterre, on appelle ce syndrome: le shell shock. Ces blessés-là furent si nombreux qu’on estime pour la seule France leur chiffre au minimum à 100 000. D’abord on ne sut pas quoi en faire. Puis les médecins se sont penchés sur leurs cas, convaincus qu’ils mentaient. Pour le vérifier, l’un d’eux imagine de les soigner à l’électricité , un choc pour un autre choc… On baptise cette technique le « torpillage » ! Baptiste Deschamps qui ne se sent pas fou refuse ce soin qui est abominable de surcroît et fait horriblement souffrir ! Un député vient à son secours et déclenche une bataille médiatique d’une ampleur immense qui rappelle un temps celle de l’affaire Dreyfus. Le poilu gagnera son procès mais la médecine têtue et ignorante poursuit ses expériences avec le soutien du gouvernement. Et d’ailleurs qui écouterait les divagations d’un certain Freud, cet autrichien pour qui la guerre explique seule ces névroses nouvelles ? Cette histoire, on va la revivre des années plus tard, nous explique Jean-Yves Le Naour, lors de la guerre du Vietnam dont le film Bird a popularisé le drame des G I plongés dans une guerre qui les prit tout entiers, corps et âmes… ». Histoire passionnante et très légitime en somme, mais on constate qu’en dépit d’un vrai bon travail d’historien sur les sources, le livre  passe son temps à « mettre en cause » et donc à juger moralement les médecins d’après-guerre sans se replacer réellement dans l’esprit de l’époque : l’historien juge constamment son objet (les médecins), tout en se mettant à hauteur des victimes (les « hystériques »)…

            Cet exemple nous montre que la subjectivité de l’historien est engagée dans le processus même de construction de l’histoire (maladroitement parfois !), d’abord parce que les historiens produisent souvent des jugements de valeurs à propos du passé (nous venons de le voir), mais aussi à propos du travail effectué par les autres historiens (et le débat historique est fait de ces différentes évaluations sur les nombreuses et différentes manières de comprendre le passé). D’une manière plus générale, le jugement des historiens est engagé parce que l’historien doit avoir à « juger » lui-même de ce qu’est (ou non) un fait historique, qui n’est pas « donné » mais « construit » par l’historien qui doit délimiter son champ d’analyse et d’enquête, donner du sens à ce qu’il veut étudier (voir à ce sujet le débat entre l’histoire traditionnelle (comme histoire évènementielle) et nouvelle histoire ou l’école des annales. Ce débat montre que l’historien doit avoir à juger de ce qui est ou non un fait historique). On voit ainsi que l’histoire n’est pas une compilation de faits mais une sélection de ce qui est important ou non,  de ce que l’on doit ensuite interpréter et organiser selon une mise en récit. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes mais nous disent quelque chose uniquement à partir de nos propres questions, de nos méthodes de travail, de nos hypothèses qui changent selon le présent (l’idée ici est que le passé est toujours vu à travers le présent). Comme le disait  B. Croce : « Toute histoire est contemporaine » : on pouvait donc développer cette perspective à partir du cours en reprenant la différence entre expliquer et comprendre.

            On voit en somme qu’il ne faut pas confondre les sciences de la nature qui expliquent et formulent des lois pour analyser des rapports de causalité (si un certain phénomène A est suivi régulièrement du phénomène B, c’est qu’il existe une loi reliant l’antécédent A au conséquent B) et les sciences de l’homme qui interprètent et racontent des évènements. Par opposition aux sciences exactes, le philosophe Wilhelm Dilthey (1833-1911) définit les sciences de l’esprit (les sciences humaines) comme « herméneutiques », c’est-à-dire fondées sur l’interprétation[3]. L’histoire fait donc partie des sciences humaines, comme la psychologie ou l’économie, par lesquels le scientifique doit s’efforcer de juger et produire des concepts, des théories, pour éclairer les faits qu’il interprète on peut dire à sa manière- subjectivement. Ce que montre Dilthey, c’est qu’il faut différencier les sciences de la nature des sciences humaines par une différence essentielle : les sciences de la nature donnent une explication et formulent des lois (elles peuvent donc prétendre à une objectivité forte) ; les sciences humaines comprennent les actions humaine et en donnent une interprétation – elles impliquent  une interprétation de celui qui construit cette science. Par « interprétation » nous pouvons entendre ici, dans le cas de l’histoire, une tentative pour donner du sens à un document venu du passé. Si l’histoire est alors une interprétation –et non seulement une chronologie des faits- alors se pose le problème de la vérité de cette interprétation. Nietzsche disait même, « il n’y a pas de fait mais seulement des interprétations » (La volonté de puissance)… Sans aller jusqu’à cette hypothèse extrême ( il est tout de même difficile de dire « il n’y a pas de fait » !), on peut au moins s’interroger sur la particularité de la vérité des sciences de l’homme par rapport aux sciences exactes.

            En effet, si l’histoire est donc la reconstruction du passé en l’esprit de l’historien, qui change d’un historien à l’autre, elle ne nous donne pas accès au passé lui-même, mais seulement à sa représentation basée sur une interprétation.  Un tel constat pose donc le problème de la subjectivité en histoire. Paul Ricoeur, à propos de la subjectivité de l’historien, montre justement dans Histoire et vérité,  qu’elle est nécessairement présente dans la construction du récit historique (voir cours sur ce sujet et reprendre alors les analyses faite sur le texte de Ricoeur) et que le jugement de l’historien est nécessairement engagé dans l’élaboration de sa vision du passé. Il convient cependant selon Ricoeur de faire une distinction entre une « bonne subjectivité » -ce que Ricoeur nomme « le moi de recherche ») –la fameuse « sympathie » dont parle Ricoeur, celle par laquelle l’historien opère une « adoption suspendue de la foi de ses héros »- et une « mauvaise subjectivité » – ce que Ricoeur nomme « le moi pathétique », c’est-à-dire le moi des émotions et des sentiments, des réquisitoires et des haines, celui qui ferait obstacle à l’impartialité. Le jugement de l’historien est donc bien impliqué à titre d’interprétation, dans sa vision du passé (resituer les valeurs de vie des hommes d’autrefois à partir de son expérience humaine propre, imaginer, supposer des causalités, faire preuve de sympathie) mais sans renoncer à une exigence de méthode et de recherche d’une certaine forme d’objectivité.

            L’histoire est donc fondée sur des jugements interprétatifs, des jugements qui portent sur des faits et sur la manière dont il faut les comprendre. Paradoxe : le rôle de l’historien est alors de connaître en faisant preuve d’une « bonne subjectivité » qui impliquerait d’emblée la nécessité d’avoir ses propres jugements mais sans renoncer à un certain idéal de vérité et d’impartialité (pour éviter de tomber dans un pur subjectivisme). Pourrions-nous même aller plus loin et dire que l’historien peut aussi s’autoriser d’avoir sur le passé des jugements de valeur ? Faut-il absolument séparer histoire et morale, déconnecter l’engagement politique-par exemple- et la connaissance du passé ? Eclairer l’histoire est-ce simplement satisfaire une soif de connaissance ou s’agit-il aussi de réagir face à des atrocités ? Bref, au-delà de la compréhension des faits, n’est-il pas légitime pour un historien d’avoir une vision morale sur le passé ?

TROISIEME PARTIE : L’HISTORIEN ENGAGE.

            La science n’est certes pas la justice et l’historien n’est pas un procureur ou un juge qui rendrait son verdict définitivement du haut de son savoir sur le passé, (quel serait donc alors le plus légitime tribunal de l’histoire distribuant les bons et les mauvais rôles ?). Pour autant l’historien peut-il vraiment (face à des crimes du passé par exemple) se priver de tout jugement moral ? Comment penser son rapport aux tortures, aux génocides, aux horreurs du passé : faut-il se contenter d’en faire le récit froidement? L’histoire elle-même en tant que science n’est-elle pas animée par un but et donc des valeurs : la recherche du vrai par exemple comme condition de la justice ? Certes, l’historien ne doit pas imposer des sentences définitives à son public et se doit surtout d’éclairer le passé pour que chacun puisse en juger par lui-même, (l’histoire n’est pas un réquisitoire) mais en même temps, l’historien peut-il rester indifférent à la question des valeurs morales ou politiques ? Ne peut-il pas dans certains cas avoir à juger le passé ?  N’est-ce pas même un devoir pour lui d’évaluer les autres visions du passé ou certains évènements (traumatisants) de l’histoire et de condamner ce qui serait la volonté de nier les faits (négationnisme par exemple) ?

            Olivier Dumoulin, dans Le rôle social de l’historien, éclaire ce questionnement et montre que le métier d’historien a changé : Le spécialiste en histoire doit s’adapter à un nouveau marché du travail. Principalement aux Etats-Unis ou au Canada, de nouveaux métiers de l’historien apparaissent (missions d’expertise, rapports administratifs, missions pour défendre les droits des exclus de l’histoire et de la politique comme les Amérindiens et les Inuits du Canada, enquête historique sur le destin des biens juifs spoliés à partir de la période 39-45 ou sur le génocide arménien) et cela montre que l’histoire est utilisée socialement. L’historien se mue en praticien au service de la justice, de l’entreprise, des organisations internationales, de certaines communautés. Les historiens peuvent alors se mettre au service d’intérêts et de causes qu’ils estiment justes. Par ailleurs, les historiens sont régulièrement invités à témoigner dans certains procès. Les récents procès Papon et Touvier, en France, durant lesquels intervinrent des historiens aussi éminents que Robert Paxton, participent de ce mouvement. Certains ont pu alors voir dans ce surgissement des historiens dans l’arène de la justice, une remise en question du principe de neutralité cher à Marc Bloch (l’historien ne doit pas se prendre pour un procureur). Mais de nombreux historiens considèrent que face à l’horreur, la barbarie, il ne s’agit plus de rester neutre mais il devient légitime de juger moralement, ce qui pose la question de la responsabilité (morale et sociale) de l’historien et le risque de son instrumentalisation.  

            Nous pourrions prendre un dernier exemple, plus classique, du travail historique auquel se livre Hannah Arendt à propos du procès d’Eichmann à Jérusalem. C’est ici un exemple intéressant pour penser la neutralité d’un travail de compréhension sur l’histoire. Son objectif initial est bien de résoudre une énigme et donc de comprendre pourquoi un tel crime a pu avoir lieu. « Que s’est-il passé ? Pourquoi cela s’est-il passé ? Comment cela a-t-il été possible ?[4] ». En ce sens, la préoccupation d’Arendt est bien d’avoir à rendre rationnel ce qui paraît incompréhensible, le basculement vers les crimes de masse, la naissance du système totalitaire. En ce sens, en tentant de comprendre Eichmann, et en formulant sa fameuse théorie sur « la banalité du mal », Arendt a fait la démonstration qu’elle tentait d’analyser un phénomène historique. Toute la question est alors de savoir si cette tentative d’analyse ne suppose pas de nécessaires jugements de valeurs?

 

            La tentative de compréhension du phénomène totalitaire et des évènements qu’il a produit rend nécessaire la présence de certains jugement de valeur : quand Arendt parle de la « banalité du mal » à propos de la Shoah, elle procède à des jugements de valeurs. Mais ces jugements font ils obstacle à la science ou bien viennent-ils mieux nous éclairer ? Si le rôle de l’historien est ici d’avoir à comprendre le mal, alors il peut tenter de mettre en place des concepts qui lui permettent de saisir des évènements inédits (ce que se proposait de faire Arendt). L’historien peut-il et doit-il rester neutre et se contenter d’énumérer seulement des chiffres quand il veut aborder l’intrigue qui est celle des camps de la mort? Et s’il ne se contente pas de chiffres, parlera-t-il de torture ou d’humiliation? Ces termes ne portent-ils pas déjà, en eux-mêmes, un jugement de valeur? Ne sont-ils que descriptifs? Pour Arendt, sa tentative de compréhension ne conduit pas à une acceptation du mal ou à sa banalisation, mais elle se donne pour but de restituer les choses dans leur véritable dimension et juger moralement ici en est une condition. Sans cela on passerait à côté de la nouveauté de l’évènement et de sa spécificité, le nazisme nous échapperait puisqu’on ne jugerait pas ce qui en fait sa particularité : il produit un mal radical. Il n’y a pas ici de contradiction nécessaire entre le fait de produire des jugements de valeur et le fait de faire un travail historique permettant de mieux comprendre la réalité.

           

CONCLUSION

 

            On peut donc supposer que si l’historien doit bien s’efforcer de viser un idéal de scientificité, il n’y a pas forcément non plus de contradiction entre le fait d’avoir à produire des jugements de fait et de s’autoriser à produire des jugements de valeurs qui, au fond, permettent, dans une certaine mesure, une meilleur lecture des évènements. La tentative de compréhension historique peut dans certains cas s’autoriser à émettre des jugements moraux, non pas pour imposer une idéologie morale, mais pour mieux comprendre un évènement. Le rôle de l’historien serait de comprendre mais de comprendre pour rendre à nouveau possible le jugement moral.

            Le mal radical trouve en effet sa source dans l’incapacité de penser par soi-même selon Arendt, dans l’incapacité de juger librement, et de se contenter de se soumettre à l’idéologie qui nous est imposée, aux ordres et à faire son devoir avec obéissance. C’est l’absence de pensée qui fait le mal selon elle. L’historien pourrait donc lui aussi lutter contre le mal en invitant chacun à mieux juger par lui-même. Si le mal trouve sa source dans l’absence de jugement personnel alors l’histoire peut se donner pour but de favoriser le jugement de tous sur l’histoire.

 

 


[1] http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/apologie_histoire/bloch_apologie.pdf

[2] Ce qui peut poser le problème de la fabrication des manuels d’histoire : les historiens qui « font » les manuels scolaires et donc façonnent, de manière fragmentaire, l’opinion de la jeunesse, ont souvent dans le passé produit des jugements de valeur. Il suffit de prendre l’exemple  des manuels scolaires de la période qui précède 14-18 et qui définissaient le Prussien/allemand comme le barbare, le méchant, l’ennemi. On pourrait sans doute trouver la même chose au 19ème siècle sur le colonialisme.

[3]Dilthey, Introduction aux sciences de l’esprit, 1883, in Œuvres 1, éditions du Cerf, 1992, traduit de l’allemand par Sylvie Mesure, p. 249

[4] Préface au chapitre intitulé « Totalitarisme » in Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, op. cit., p. 196.

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