Accueil Corrigés de dissertations Peut-on préférer l’illusion à la vérité? Corrigé de dissertation.

Peut-on préférer l’illusion à la vérité? Corrigé de dissertation.

35 min lues
0
0
1,109

                On peut définir la vérité comme étant la connaissance de ce qui est : une pensée est vraie lorsqu’elle est conforme au réel et fausse dans le cas inverse. La recherche de la vérité implique donc un effort de découverte de la réalité et de lucidité sur le monde, grâce aux sciences notamment. L’illusion au contraire, qu’on en soit la victime ou bien soi-même la cause, consiste à croire à des choses fausses, au fait de « se faire des idées », de se laisser bercer par de doux rêves et des convictions qui ne correspondent à aucune réalité. De nombreuses croyances peuvent de ce point de vue nous sembler illusoires : qu’il s’agisse de  croyances relatives à la religion (la croyance aux miracles) ou de superstitions (comme la voyance ou la sorcellerie), on demeure dans des univers irrationnels. Il faut dire que l’illusion nous réconforte et nous apaise, elle « nous arrange » et, si la vérité est parfois difficile à accepter, sa fonction est de nous rassurer, de compenser nos frustrations et de donner une sorte de réponse à nos désirs. Si l’illusion peut-nous rendre plus heureux, faut-il alors la préférer à la vérité si celle-ci nous rend tristes ? Faut-il au contraire toujours considérer que la vérité est préférable à toute forme d’illusion même si elle nous attriste ou nous déçoit ? Faut-il, en somme, perdre ses illusions ou bien certaines d’entre elles ne nous aident-elles pas à vivre? Pour traiter cette question nous commencerons dans une première partie par nous demander si l’illusion n’est pas en effet à définir comme une sorte de fuite du réel et une manière de trouver un réconfort par rapport à une réalité frustrante, puis nous nous demanderons ensuite en quel sens la vérité serait alors meilleure par principe à cette forme d’aveuglement et enfin, nous nous nous demanderons s’il existe ou non des illusions positives et nécessaires.

                                                                                                       ***

                 (I) Il existe différentes sortes d’illusions, celles qui sont basées simplement sur nos sens (les illusions perceptives) et celles qui sont fondées sur les dérives de notre imagination (illusions oniriques ou psychologiques). Lorsque la réalité est froide et décevante, en décalage par rapport à nos aspirations, il nous est assez facile de nous laisser aller à rêver (à fantasmer), à embellir la réalité, et de nous inventer des croyances, un monde imaginaire qui vient combler nos frustrations ou nous apaiser, comme Don Quichotte qui, pour fuir la médiocrité de son quotidien, se prend pour un personnage héroïque et pour un fier chevalier. La fabrication de ce monde fantastique peut être interprétée alors comme une compensation. C’est d’ailleurs le propre des enfants que de se projeter sans cesse dans un monde « onirique », celui des histoires inventées et enchantées (les contes), pour se réfugier ou fuir le quotidien vers un monde fait d’émerveillement. C’est le cas de la plupart des hommes qui ne cessent de s’inventer des croyances imaginaires… ou qui aujourd’hui préfèrent se réfugier dans des mondes virtuels grâce à la technologie moderne… (et internet amplifie la question).

                C’est d’ailleurs ce que disent Marx et Freud de la religion : le premier considérait la religion comme un « opium du peuple », un ensemble de croyances fausses visant à soulager l’homme de sa misère, de l’inévitable détresse liée à ses conditions d’existence ; le second, notamment dans son livre L’avenir d’une illusion, voyait dans la religion un moyen de soulager les hommes de l’angoisse de la mort et l’expression d’un désir infantile de protection (se sentir protégé par « un père » tout puissant tout comme l’enfant se sent protégé par son père biologique). La religion obéirait ainsi à la logique du désir plutôt qu’à la logique de la vérité…  Dans tous les cas, l’illusion ne semble pas ici se réduire à une simple erreur car elle ne se corrige pas facilement et semble relever d’un monde imaginaire persistant que l’on se fabrique pour se protéger de la dure réalité… Du latin « illudere » (se jouer de – se moquer de) l’illusion est donc une croyance ou une opinion fausse qui trompe notre esprit par son caractère séduisant et qui est fondée par l’espérance de la réalisation d’un désir. Il ne s’agit donc pas ici de mensonge, car celui qui est illusionné ne fait pas la différence entre l’illusion et la vérité puisqu’il y croit ; sauf peut-être si l’on parle d’un mensonge fait à soi-même par lequel on se fabrique ses propres illusions (une forme de déni de réalité). Le mensonge vient en effet de celui qui sait qu’il dit l’inverse de la vérité (ou tout au moins de ce qu’il pense être la vérité) et qui fait le choix de ne pas la dire à quelqu’un. L’illusion au contraire consiste dans le fait que l’on ne regarde pas les choses en face, par faiblesse ou par volonté de faire diversion, par crédulité, ce qui nous conduit à fuir le réel pour éviter d’avoir à en souffrir. Mais ces univers du fantasme, du rêve, doivent-ils être évités justement parce qu’ils sont fictifs, virtuels, ou l’homme en a-t-il fondamentalement besoin pour être  heureux ?  

                 Il semblerait moins difficile de se réfugier dans certaines croyances imaginaires pour se protéger de la réalité parfois cruelle. La fuite dans l’illusion pourrait alors nous apparaître positive et préférable par rapport à une réalité finalement déprimante au sens où il s’agirait d’une stratégie de diversion c’est-à-dire de « divertissement » au sens pascalien du terme.  Le philosophe Pascal, dans Les Pensées, définissait le divertissement comme une stratégie que l’homme préfère mettre en place pour fuir la triste réalité de sa condition (le négatif : les hommes pour ne pas en être troublé, préfèrent ne pas trop y penser) :  « la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser ». Telle est la définition la plus simple que Pascal donne de ce qu’il appelle le divertissement (fragment 168, in Les Pensées). Il s’agit donc de la manière que nous avons, quotidiennement, de nous dissimuler notre existence véritable, notre finitude : si les hommes placent leur bonheur dans des activités sociales multiformes qui relèvent d’une agitation incessante, c’est au fond pour fuir la conscience de leur nature mortelle. Finalement, pour être heureux, l’homme fait le choix de penser à autre chose qu’à ce qui le gêne : l’adhésion à des illusions est le résultat de ce même mécanisme.

                Mais cette fuite du réel rend-t-il l’homme plus heureux se demande alors Pascal ? : « N’est-ce pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement? – Non ; car il vient d’ailleurs et de dehors ; et ainsi il est dépendant, et partant, sujet à être troublé par mille accidents qui font les afflictions véritables » (fragment 170). Autrement dit, le divertissement est toujours fragile et la réalité du malheur qu’implique la vie peut revenir à chaque moment brutalement. De même pour l’illusion et toute « politique de l’autruche » : on peut penser qu’il serait plus confortable de ne pas voir certaines choses pour ne pas en être troublé, de fuir la vérité triste pour se réfugier dans l’illusion heureuse, mais rien ne nous garantit que la réalité ne viendra pas refaire surface d’autant plus brutalement que nous aurons auparavant refuser de la voir… Si l’on veut agir sur la réalité, pouvoir y faire face et ne pas avoir à la subir, n’est-il pas nécessaire de perdre ses illusions et de chercher avant tout la vérité ?

 

                (II) Par principe, nous pourrions nous demander s’il n’est pas nécessaire d’affirmer que la vérité est toujours préférable par rapport à l’illusion si cette dernière nous condamne à ne pas voir les choses comme elles sont, et donc à subir une forme d’ignorance,  à être en position de fragilité et d’impuissance. Tout d’abord, l’on peut souligner le fait que si l’illusion peut nous soulager et nous aider un certain temps, elle nous expose aussi toujours au risque de nous faire connaître ensuite la désillusion… L’on peut s’illusionner, par exemple, sur ses compétences un certain temps mais échouer à un examen parce qu’on croyait qu’on allait le réussir facilement… Ensuite, on peut noter que même si l’illusion est consolante, elle ne nous permet pas de nous adapter aux exigences véritables du réel et, en nous détournant du monde tel qu’il est, nous prive de la possibilité de nous y confronter directement pour pouvoir le changer et le transformer (réussir son examen !) : si l’illusion est une fuite du réel, elle nous condamne aussi à une forme de faiblesse à l’égard de ce réel qui nous échappe, surtout lorsque l’illusion se transforme en folie (voir le film Shutter Island sur ce sujet avec Léonardo di Caprio). N’est-il pas préférable, face à une triste et difficile réalité, d’apprendre à la regarder pour elle-même pour pouvoir la modifier ?

                La lucidité serait donc la condition de l’action efficace. Et c’est pourquoi beaucoup d’hommes consacrent leur vie entière à la recherche de la vérité : le savant, le juge, le policier, le journaliste, le médecin, le philosophe ou le simple citoyen qui souhaite être objectivement informé. Tous font alors de la vérité une valeur collective parce qu’ils savent que la connaissance de la vérité est le seul moyen d’action efficace sur le réel : si les dictatures mentent à leurs peuples, que les propagandes plongent les hommes dans l’illusion, elles les privent alors  de toute forme de liberté politique. Il semblerait donc de point de vue assez paradoxal de faire l’apologie de l’illusion, s’il faut entendre par là une méconnaissance de la vérité que l’on doit subir sans pouvoir la choisir. Il apparaît donc nécessaire de savoir perdre ses illusions pour pouvoir conserver une certaine maîtrise de sa propre vie, en tous les cas, celles que nous n’avons pas choisies et dont nous sommes victimes sans forcément le savoir …   Il peut donc sembler toujours préférable de perdre ses illusions.  Toutefois, on peut se demander si un tel projet n’est-il pas lui-même illusoire : peut-on vraiment imaginer une humanité sans illusions ?

III)          Les hommes ne réussiront sans doute jamais à perdre toute forme d’illusion : si l’illusion trouve sa racine dans la satisfaction imaginaire d’un désir, et si le désir se renouvelle sans cesse et « déborde » en quelque sorte du réel, alors il semble difficile d’imaginer pouvoir perdre nos illusions, se passer de certaines croyances. D’ailleurs l’illusion, tout en étant inévitable, n’est-elle pas parfois nécessaire et utile ? N’est-elle pas ce qui nous aide à vivre ? Ne peut-elle pas être choisie en connaissance de cause ? L’illusion en tant que satisfaction imaginaire d’un désir peut être estimée et évaluée différemment selon son utilité pour la vie : n’y a-t-il pas des illusions qui sont favorables et d’autres dont il faut apprendre à se garder ?

                On pourrait tout d’abord rappeler avec Rousseau que puisque l’homme est un être de désir, il ne cesse d’espérer et d’imaginer, d’attendre de l’avenir et de « fantasmer » sa vie : le désir projette en effet l’homme dans une attente qui produit en lui un certain plaisir et, nous dit Rousseau dans La Nouvelle Héloïse, « on jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux ». C’est que l’homme passionné, l’amoureux fou par exemple, va embellir l’objet sur lequel convergent tous ses désirs (la fameuse « cristallisation » selon Stendhal) et le sentiment amoureux ressemble alors furieusement à une sorte d’illusion. Mais après le fantasme amoureux vient le rapport à la réalité du quotidien et des relations humaines et alors « tout ce prestige disparaît devant l’objet même » et « l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité et tel est le néant des choses humaines, qu’ hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas ». Ce que veut dire ici Rousseau c’est l’homme ne peut pas s’empêcher de désirer et donc de rêver à des choses qui sont en partie illusoires (Voir sur la question de la puissance de l’illusion dans la relation amoureuse, le film de Hitchcock, Vertigo) mais il trouve déjà dans ses fantasmes une forme de satisfaction par rapport à une réalité qui elle s’avère être décevante. Autrement dit, pas de bonheur sans illusion ! 

                Certaines productions imaginaires nous semblent alors indispensables : pourrions-nous vivre sans fantasmer en somme? Pourrions progresser en politique et dans l’histoire sans rêver et croire en un monde idéal ? Le progrès n’est-il pas toujours fondé sur des rêves futuristes en partie illusoire? L’imaginaire politique peut, dans bien des cas, nous paraître utopique mais ces idées d’un monde meilleur peuvent être de puissants leviers favorisant l’action collective (et inversement les dystopies, comme celle de Georges Orwell dans 1984, nous permettent d’anticiper des mondes dont nous ne voudrions pas).   

                De même, le philosophe Nietzsche dans La naissance de la tragédie, considère que l’imaginaire artistique nous donne « toutes ces illusions de la belle apparence qui rendent, en chaque instant, l’existence digne d’être vécue, et nous incite à vivre l’instant qui suit ». Telle est d’ailleurs, selon lui, le sens alors de la tragédie antique grecque, et notamment celle d’Homère, qui proposa aux hommes de l’antiquité une image idéale d’eux-mêmes en la transposant dans la splendeur du monde olympien. C’est ainsi que l’art permet d’être une illusion utile à la vie en transformant la plainte des hommes en hymne à la vie. Si la tragédie représente les malheurs de l’existence (quelle vie plus tragique que celle d’Oedipe?), pourtant cette représentation tragique est capable de produire la joie esthétique du théâtre tragique où l’homme se décharge de ses propres souffrances (l’art comme « catharsis »). C’est donc par l’art que les grecs parvinrent à triompher de leur pessimisme. Seule la consolation de l’art avait pu les guérir de « la plaie éternelle de l’existence » nous dit Nietzsche. « L’art s’avance, écrit-il, comme un dieu sauveur et un guérisseur : lui seul a le pouvoir de transmuer ce dégoût de ce qu’il y a d’horrible et d’absurde dans l’existence en représentations à l’aide desquelles la vie est rendue possible ». L’idée centrale de Nietzsche est que l’art doit embellir la vie et nous guérir de nos souffrances. On peut donc ici souligner l’importance du plaisir que provoque en nous l’illusion lorsque celle-ci est pensée comme telle et qu’elle est volontairement admise par l’homme sur un mode ludique ou esthétique (voir l’exemple intéressant de l’art baroque à ce sujet très souvent basé sur des techniques d’illusions) ce qui démontre en somme que nous ne pouvons pas toujours préférer la vérité mais que nous avons besoin d’illusion pour vivre.

                On pourrait même supposer que certaines vérités pour être énoncées et comprises doivent passer par la fiction artistique, la littérature notamment ou le cinéma : ne faut-il pas fabriquer des fictions (littéraires notamment) pour pouvoir réussir à dire certaines vérités ? La fable, les contes, la science-fiction, le roman, la peinture et le cinéma, bien qu’appartenant à l’ordre de la fiction peuvent bien entendu parvenir à témoigner de certaines réalités sociales. Don Quichotte, pour reprendre notre exemple du début, dans le roman de Cervantès, se bat contre les moulins à vent…. Il apparaît alors comme un fou vivant dans un délire illusoire, mais au final, le roman permet progressivement, à travers le prisme de ce délire, de faire la peinture des hommes de son époque et de témoigner de leurs défauts et de leurs vices, de révéler certaines vérités sur la nature humaine et sur une société (le roman procède à une peinture de son époque et fait la critique des structures sociales rigides de l’Espagne médiévale).

                                                                                            ***

                En somme, si on définit l’illusion comme une sorte de satisfaction imaginaire née d’un désir et si le désir ne se satisfait jamais complètement du réel, vivre sans illusion supposerait que l’on renonce à bon nombre de nos désirs : on rêve d’un beau voyage avant même de partir ! Bien souvent nous fantasmons notre vie et c’est cet imaginaire qui semble indispensable au bonheur. Le bonheur ne consiste-t-il pas à imaginer notre joie comme possible ? Par ailleurs, l’illusion est souvent positive lorsqu’elle est reconnue comme telle et volontairement admise comme fiction et spectacle, plaisir de l’artifice et du trompe-l’oeil. Ainsi, si la vérité est nécessaire et si l’homme doit se méfier des illusions qu’il ignore et dont il est victime, il peut tout au contraire s’amuser et se divertir, se nourrir et se réjouir, des illusions qu’il reconnait comme telle notamment à travers l’imaginaire artistique.   

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par chevet
Charger d'autres écrits dans Corrigés de dissertations

Laisser un commentaire

Consulter aussi

« Le suicide » : exposé de Chloé Louazel et Pauline Pannetier (Ts-2010)

LE SUICIDE. « Le suicide est-il moralement condamnable ? » Introduction. Le mot suicide (d…