LE DROIT DE RIRE DE DIEU ET LA QUESTION DU BLASPHEME.

Posté par chevet le 7 janvier 2015

     

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          A la suite de l’attentat qui vient de se produire, aujourd’hui à Paris, contre le journal Charlie Hebdo, contre ses dessinateurs et ses journalistes qui ont toujours incarné à mes yeux, une forme très authentique et courageuse de liberté de conscience, et qui viennent d’être victimes de la pire forme de fanatisme, chacun désormais doit réagir face à cette barbarie et ce terrorisme. L’émotion est immense et nous voyons bien qu’une guerre radicale est conduite contre nos valeurs les plus fondamentales. Choqué et terriblement attristé par cet évènement tragique qui fera date dans l’histoire de la république, j’estime qu’il est donc nécessaire de se repositionner philosophiquement sur la question du blasphème. Je souhaite donc republier ici en mémoire des humoristes de Charlie Heddo que j’aimais tant, un extrait de mon cours sur la religion (rédigé l’année dernière) où j’abordais la question du rapport entre blasphème et liberté d’expression: 

****

       Le débat sur le blasphème et la liberté d’expression, et donc sur la censure que certains courants religieux veulent imposer aux démocraties libérales, ressurgit désormais très régulièrement. A chaque fois, la question est posée de la juste articulation entre respect de la croyance des uns et liberté de conscience des autres. Derniers épisodes en date de ce type : la vidéo américaine anti-islam qui suscita des manifestations dans le monde entier, l’incendie criminel du Journal satirique « Charlie Hebdo » qui avait titré son numéro 1011 « Charia Hebdo » ou les nombreuses manifestations de catholiques intégristes contre la pièce de théâtre de Roméo Castellucci, « Sur le concept du visage du fils de Dieu » présenté en France en novembre 2011 ou la destruction de  la photographie de l’artiste américain Andrès Serrano, le fameux « Immersion Piss Christ »). D’autres exemples de ce genre sont évoqués par le philosophe Charles Taylor, dans un ouvrage récemment rédigé sur la laïcité, lui donnant alors l’occasion de rappeler que la liberté d’expression ne doit absolument pas être limitée en démocratie pour des raisons religieuses, par un souci de ne pas choquer les croyants :

« Les personnes religieuses sont ponctuellement exposées à des points de vues remettant en question la validité de leur croyances fondamentales ou tournant celles-ci en dérision. Certaines créations artistiques – pensons aux versets sataniques de Salman Rusdie, aux caricatures de Mahomet publiées au Danemark dans le Jyllands-Posten et réimprimées dans certains autres journaux occidentaux (notamment de façon particulièrement tapageuse par Charlie-Hebdo) et aux films de Martin Scorsese et de Mels Gibson sur le Christ – sont en effet jugées offensantes, sinon carrément blasphématoires, par des croyants. Devons nous limiter la liberté d’expression au nom du respect de ce qui appartient, pour certains croyants, à la sphère du sacré ? Nous ne le croyons pas. Sauf dans les cas flagrant de diffamation ou d’incitation à la haine, l’Etat ne peut restreindre la liberté d’expression de certains sous prétexte que les idées ou les représentations ont pour effet de profaner ce qui relève, pour d’autres, du sacré. L’Etat pluraliste ne peut adopter ni l’ontologie générale selon laquelle l’univers doit être compris dans les termes de la dyade sacré-profane ni une conception particulière du sacré. L’Etat démocratique et libéral se travestirait s’il s’arrogeait le droit de statuer sur de telles questions métaphysiques. Les tentatives de restriction de la liberté d’expression fondées sur le caractère perçu comme diffamatoire ou blasphématoires d’idées ou de manifestations artistiques sont donc très fragiles sur le plan de la philosophie politique et de la philosophie des droits et libertés. On ne voudrait certes par vivre dans un pays où Salman Rusdie ou Richard Dawkins[1] seraient censurés. Au même titre que la liberté de religion n’inclut pas le droit de ne pas être exposé à des signes religieux, le prix à payer pour vivre dans une société qui protège l’exercice des libertés de conscience et d’expression est d’accepter d’être exposé à des croyances et à des pratiques que nous jugeons fausses, ridicules ou blessantes ».

 Charles Taylor et Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience, p. 137, La découverte, 2010.

         

         Dans une société démocratique comme la nôtre, les querelles autour du blasphème (dont la définition reste d’ailleurs toujours imprécise pour les croyants eux-mêmes : où commence-t-il ?) semblent en effet anachroniques, voire incompréhensibles, pour nombre de contemporains détachés de toute croyance au sacré. Cette notion n’a de sens que pour une communauté religieuse particulière et mais reste inopérante par ailleurs : il est vain d’accuser de blasphème un non-croyant ou le croyant d’une autre religion. Dans une société pluriculturelle et laïque, le sacré des uns ne peut plus être le sacré des autres et il y a, dès lors, décalage ou déphasage entre communautés, entre croyants et non croyants et parfois même, dialogue de sourds. On ne peut donc pas tolérer une limitation de la liberté d’expression de tous au nom du respect que l’on devrait à certaines croyances religieuses particulières et il serait donc inacceptable et dangereux pour la démocratie de recréer un délit de blasphème comme cela, pourtant, existe encore sur le continent européen, notamment en Irlande (seulement une trentaine de pays dans le monde ont instauré un délit de blasphème) [2]. Les réactions actuelles de certains croyants aux atteintes imaginées à leur foi (un « crime sans victime » si l’on veut, pour reprendre l’expression de Ruwen Ogien) démontrent surtout une crispation réactionnaire de certains courants religieux dans le contexte même d’un Occident sécularisé et ouvert à la mondialisation. On peut donc interpréter l’utilisation de la notion de blasphème comme un des derniers instruments utilisé par certaines institutions religieuses ou des extrémistes, pour tenter d’exercer sur la société un contrôle, dans un monde occidental sécularisé qui, par ailleurs, leur échappe, justement parce qu’il s’émancipe progressivement de l’autorité religieuse[3].

            L’idée si dangereuse, pour l’esprit des Lumières, que le blasphème pourrait être un délit, qu’il serait impossible de pouvoir rire de Dieu, et de manière générale de toute croyance, est l’idée de ceux qui refusent les acquis de la civilisation et la modernité, qui attisent les conflits idéologiques par réaction à la sécularisation. Pas de censure donc, sur ce sujet, en démocratie… et liberté totale (dans le cadre de la loi républicaine) pour les professionnels de l’humour, pour le rire et la plus franche rigolade, y compris dans l’esprit iconoclaste, libertaire et satirique de Charlie Hebdo, qui fait de la dérision un outil démocratique salutaire, de la plume, une arme contre l’islam radical fasciste. La liberté d’expression suppose la possibilité pour chacun de pouvoir rire de dieu, de critiquer la croyance des autres surtout lorsqu’elle dérive vers l’intolérance (« C’est dur d’être aimé par des cons » titrait le journal Charlie Hebdo n° 712).

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        Cette liberté est un combat contre la censure, l’autocensure, et l’idée qu’il faudrait, sous prétexte d’avoir à respecter la foi, ne pas choquer les croyants. Il n’est donc pas acceptable de vouloir restaurer le délit bien imaginaire de blasphème. En France, la liberté d’expression reste fort heureusement garantie et si les tribunaux pénalisent la diffamation (l’injure, l’attaque personnelle et directe contre des groupes de personnes en raison de leur appartenance religieuse- il n’est pas permis de tout dire), elle déboute systématiquement, les groupes religieux qui veulent limiter la liberté d’expression au nom de leurs croyances en quelque chose de sacré et cela est le moyen de garantir un acquis essentiel de la démocratie (pour laquelle seule la liberté est vraiment « sacrée ») : la liberté d’expression, le droit à l’humour, le droit de rire de Dieu. On pourra regarder avec profit, à ce sujet, un documentaire sur l’affaire Charlie Heddo en procès avec des associations religieuses musulmanes, à la suite de la publication des caricatures du prophète intitulé « C’est dur d’être gouverné par des cons » réalisé par Daniel Lecomte (2008).

         La laïcité ne se réduit donc pas à une simple neutralité de l’Etat à l’égard des religions mais elle comporte une pluralité de principes et de degrés. On peut distinguer schématiquement une laïcité républicaine plus stricte ou bien une laïcité libérale plus souple. Dans le premier cas, il s’agit de trouver un équilibre, un compromis entre espace public et religion. Dans le second cas, la laïcité peut être comprise comme la traduction juridique d’un processus de sécularisation qui vise à protéger avant tout la liberté de conscience des citoyens. Elle ne se contente pas d’être une séparation de l’Eglise et de l’Etat, une distinction entre sphère privée et sphère publique, mais elle vise à protéger l’autonomie intellectuelle des citoyens. Il s’agit alors en priorité d’émanciper les individus de toute forme de tutelle idéologique et de favoriser l’apparition du jugement éclairé chez chacun, ce qui est le but de l’éducation, le rôle de l’école républicaine et notamment de l’enseignement de la philosophie. C’est la raison pour laquelle la loi religieuse, ou les croyances particulières de tel ou tel croyant, ne peuvent en aucun cas influencer les lois de la République: non, absolument non au délit de blasphème, et oui, absolument oui, au droit de rire de Dieu !

« L’idéal laïque a pour raison d’être positive l’institution publique des conditions du jugement éclairé. Délier l’Etat de toute tutelle théologique ne suffit pas. Encore faut-il aussi délier les citoyens des tuteurs multiples qui peuvent s’imposer à eux dans la société civile comme dans le débat politique public ». Henri Pena-Ruiz, Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité, Puf, 2005, p. 225


[1] Richard Dawkins, né le 26 mars 1941 à Nairobi, est un biologiste et éthologiste britannique, vulgarisateur et théoricien de l’évolution, membre de la Royal Society. Professeur à l’Université d’Oxford, Richard Dawkins est l’un des académiciens britanniques les plus célèbres. Il acquiert la consécration avec son livre de 1976 intitulé The Selfish Gene (français : Le Gène égoïste), qui popularise la théorie de l’évolution centrée sur les gènes et introduit le terme de « mème ». En 1982, il développe cette théorie dans son ouvrage Phénotype étendu puis publie en 2006 The God Delusion (français : Pour en finir avec Dieu), vendu à plus d’un million d’exemplaires. Il est reconnu comme un ardent défenseur du rationalisme, de la pensée scientifique et de l’athéisme. Il est aussi l’un des principaux critiques du dessein intelligent, du créationnisme, des religions et des pseudo-sciences dans le monde anglo-saxon. (Source : Wikipédia).

[2]:  Malheureusement, en effet, certains pays (certes isolés) le font : L’Irlande vient de le réactualiser en janvier 2010 : un article de loi prévoit une amende de 25000 euros pour toute personne tenant des propos « grossièrement abusifs ou insultants sur des éléments considérés comme sacrés par une religion, et choquant ainsi un nombre substantiel de fidèle de cette religion ». Chose très étonnante, l’Alsace et la Moselle sous régime concordataire, prévoient dans leur droit local trois ans de prison pour celui qui provoque un « scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants » (il faut dire que ce texte n’a pas été juridiquement réactivé depuis 1954 !).

[2] Voir l’article du Journal Le Monde, du 24 janvier 2012, « L’art très contemporain du blasphème », par Stéphanie Le Bars.

 

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