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Karl Popper : A quoi reconnait-on une science?

Posté par chevet le 15 janvier 2013

Karl Popper : A quoi reconnait-on une science? dans articles popper-284x300Karl Popper (1902-1992)

Karl Popper est né le 28 juillet 1902 à Vienne d’un père avocat et d’une mère musicienne. Très tôt sensible aux problèmes sociaux, iI est attiré par le marxisme, mais s’en détourne dès l’âge de 17 ans après avoir compris que l’avènement du communisme exige le sacrifice de vies humaines. C’est à cet âge qu’émergent dans son esprit les interrogations épistémologiques qui conduiront à la publication en 1934 de son œuvre majeure, La Logique de la découverte scientifique.

D’origine juive, il émigre en 1937 en Nouvelle-Zélande, où il écrit son autre grand ouvrage, de philosophie politique cette fois, La Société ouverte et ses ennemis, publié en 1945. L’année suivante, il obtient un poste à l’École d’économie de Londres grâce à l’appui de l’économiste Friedrich von Hayek et de l’historien d’art Ernst Gombrich. II restera dans cette ville jusqu’à sa mort, le 17 septembre 1992. (Source: Jean François Dortier, La revue sciences humaines).

Popper. Science et raison critique

 par Jacques Lecomte (Revue sciences humaines).

Nous ne pouvons que débusquer l’erreur, jamais démontrer une vérité. Le chantre du rationalisme critique qu’est Karl Popper applique ce principe à la démarche scientifique mais aussi à la réflexion politique.

Dans la Vienne de l’après-Première Guerre mondiale, les théories nouvelles qui se disent scientifiques sont nombreuses. Le jeune Karl Popper s’intéresse particulièrement à la théorie de la relativité d’Einstein, au marxisme, à la psychanalyse freudienne et à la psychologie individuelle d’Alfred Adler. Face à cette floraison, il se demande très tôt s’il existe un critère permettant d’affirmer qu’une théorie est scientifique. Il constate que les théories de Marx, Freud et Adler possèdent un très fort pouvoir explicatif apparent. Elles « semblaient aptes à rendre compte de la quasi-totalité des phénomènes qui se produisaient dans leurs domaines d’attribution respectifs. (…) Partout l’on apercevait des confirmations : l’univers abondait en vérifications de la théorie. » (Conjectures et Réfutations) Mais il commence à soupçonner que la force explicative apparente de ces théories est peut-être leur point faible. Elles semblent ne jamais pouvoir être mises en défaut, car même devant des cas problématiques, il est toujours possible de faire « coller » la réalité concrète avec la théorie. La théorie de la relativité, encore jeune à l’époque, apparaît très différente. Elle permet de faire des prédictions dont le résultat, s’il s’avérait négatif, renverserait sans discussion la théorie. Ainsi, contrairement aux autres théories étudiées par Popper, la théorie de la relativité présentait le risque d’être infirmée, réfutée par l’observation.

L’épreuve de la réfutation

Popper propose donc de soumettre toute théorie nouvelle à des expérimentations dans le but explicite de la réfuter. Est scientifique une théorie réfutable, c’est-à-dire qui offre prise à des tests permettant de la réfuter éventuellement (de démontrer sa fausseté). N’est pas scientifique une théorie qui n’est pas réfutable (terme préférable en français à « falsifiable »).

Mais pour qu’une théorie soit scientifique, il faut évidemment qu’elle soit non seulement réfutable, mais aussi non réfutée. Seuls survivent les théories ayant passé avec succès l’examen de la réfutation. Ainsi, « le progrès scientifique ne consiste pas en une accumulation d’observations mais en un rejet des théories moins satisfaisantes et leur remplacement par des meilleures » (La Quête inachevée). C’est bien ainsi selon lui que se développe la connaissance scientifique : les théories astronomiques de Kepler et de Galilée ont ainsi été supplantées par celle de Newton laquelle a été, à son tour, dépassée par celle d’Einstein.

Une théorie qui a subi avec succès l’épreuve de la réfutation n’est pas prouvée mais seulement « corroborée ». Car il se peut fort bien qu’elle soit réfutée demain. On ne peut donc jamais affirmer qu’une théorie est vraie, on peut seulement dire que l’on n’a pas encore démontré qu’elle était fausse. On ne peut parler de vérité scientifique, mais seulement de « vérisimilarité », c’est-à-dire d’approche progressive de cette vérité. Même si l’on se trouve face à une théorie vraie, on ne peut jamais être sûr que ce soit le cas. En résumé, adopter consciemment une démarche critique est l’instrument principal du progrès de la connaissance.

Popper se déclare rationaliste critique. Rationaliste parce qu’il croit au pouvoir de la raison, qui permet notamment à l’homme de s’approcher de la vérité. Critique, parce qu’il estime que la démarche critique, qu’elle s’exerce dans l’activité scientifique ou sociale, est le principal facteur de progrès.

Sociétés closes et sociétés ouvertes

Popper va, pour ainsi dire, étendre le critère de réfutation à l’analyse des conceptions de la société en établissant une distinction entre sociétés closes et sociétés ouvertes.

La société close est surtout, aux yeux de Popper, une société imaginée, voire mise en place, par des hommes qui rêvent en quelque sorte de faire descendre le paradis sur terre. C’est notamment ce qu’il reproche au marxisme. Une politique sociale rationnelle doit viser à alléger les maux, non à fournir du bonheur. « Laissons au domaine privé, dit-il, cette recherche du bonheur » sous peine d’imposer aux autres notre propre vision de l’existence. Au lieu de viser le paradis sur terre, il faut s’efforcer « de faire en sorte, a chaque génération, que la vie soit un peu moins redoutable et un peu moins inique » (Misère de l’historicisme).

Pour Popper, la société ouverte n’est pas tant une forme de régime politique ou de gouvernement qu’une forme de coexistence humaine dans laquelle la liberté des individus, la non-violence et la protection des faibles sont des valeurs essentielles. L’origine de la société ouverte remonte à l’Antiquité grecque. Les philosophes présocratiques ont instauré la libre discussion critique comme moyen de progresser vers la vérité. Plus près de nous, les guerres de Religion ont, selon Popper, contribué à modeler ce mode de penser anti-autoritaire. « Nos erreurs nous ont effectivement instruits. » Elles nous ont appris non seulement à tolérer des croyances qui diffèrent des nôtres, mais aussi à les respecter, ainsi que les hommes qui y adhèrent sincèrement. « Nous avons appris qu’en nous écoutant et en nous critiquant mutuellement, nous avons quelque chance d’approcher davantage de la vérité », affirme-t-il. Mais cette conviction poppérienne a davantage su renouveler l’épistémologie que la philosophie politique.

Kuhn, Lakatos et Feyerabend

Karl Popper va rapidement être critiqué par une nouvelle génération de philosophes des sciences. Tel Thomas S. Kuhn (1922-1996) qui dans La Structure des révolutions scientifiques (1962) soutient que la science n’évolue pas selon une démarche progressive et continue d’essais et erreurs, mais à l’aide de modèles dominants, ou paradigmes. Un paradigme est un cadre de pensée dans lequel se reconnaît une communauté de savants. La « science normale » fonctionne ainsi jusqu’à ce que ce modèle entre en crise et qu’un nouveau modèle vienne s’y substituer. On est ainsi passé de la physique newtonienne à la physique relativiste au XXe siècle. L’histoire des sciences évolue par bonds et non dans un progrès continu.

Imre Lakatos (1922-1974) conteste lui aussi les thèses poppériennes. Il élabore sa théorie des « programmes de recherches scientifiques » (ou PRS). Un PRS est un ensemble d’hypothèses qui dirige la science à un moment donné. Il est composé d’un noyau dur de thèses inviolables entouré d’une « ceinture protectrice » formée d’hypothèses auxiliaires, qui peuvent, elles, être éventuellement modifiées. Un programme de recherche ne résout jamais toutes ses anomalies. Car les réfutations abondent toujours. C’est sur ce point que Lakatos s’oppose frontalement à son maître Popper, qui soutient que le propre de la science est de soumettre ses énoncés à la réfutation.

L’Américain Paul K. Feyerabend (1924-1994) ira plus loin en soutenant que nombre de théories scientifiques (celles de Galilée, de Newton, la relativité) se sont imposées contre certains faits expérimentaux, en dépit parfois d’incohérences internes et de faiblesses avérées. De ce constat, il tire une « théorie anarchiste de la connaissance ». Si les plus grands physiciens se sont affranchis des règles de la méthode, c’est donc qu’aucune méthode idéale ne saurait s’imposer pour faire avancer les sciences. En matière de démarche scientifique, « tout est bon ».

Jean-François Dortier (Revue sciences humaines).

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La désobéissance civile selon John Rawls (extrait de Théorie de la justice)

Posté par chevet le 14 janvier 2013

 

La désobéissance civile selon John Rawls (extrait de Théorie de la justice) dans Textes complémentaires 220px-03-rawls-2251-208x300

 (John Rawls).

La définition de la désobéissance civile

[…] Comme je suppose qu’un État où la justice est presque réalisée exige un régime démocratique, la théorie concerne le rôle et la justification de la désobéissance civile dans le cadre d’une autorité démocratique légitimement établie. Elle ne s’applique pas aux autres formes de gouvernement, ni, si ce n’est accidentellement, aux autres formes de dissidence ou de résistance. Je n’examinerai pas ces formes de contestation ni l’action et la résistance militantes en tant que tactiques pour transformer ou même renverser un régime injuste et corrompu. Dans un cas pareil, une telle action ne pose pas de problèmes. Si tant est qu’il y ait des moyens justifiés dans de tels cas, alors c’est bien le cas de l’opposition non violente. Le problème de la désobéissance civile ne se pose, selon moi, que dans le cadre d’un État démocratique plus ou moins juste pour des citoyens qui reconnaissent et admettent la légitimité de la constitution. La difficulté est

celle du conflit des devoirs. Quand le devoir d’obéir aux lois promulguées par une majorité législative (ou à des décrets issus d’une telle majorité) cesse-t-il d’être une obligation face au droit de défendre ses libertés et au devoir de lutter contre l’injustice? Cette question implique une réflexion sur la nature et les limites du gouvernement par la majorité; c’est pour cela que le problème de la désobéissance civile est un test crucial pour toute théorie du fondement moral de la démocratie.

[…]

La désobéissance civile peut, tout d’abord, être définie comme un acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s’adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté et on déclare que, selon son opinion mûrement réfléchie, les principes de la coopération sociale entre des êtres libres et égaux ne sont pas actuellement respectés. Une remarque préliminaire sur cette définition est qu’elle n’implique pas que l’acte de désobéissance civile enfreigne la même loi que celle contre laquelle on proteste. Cette définition autorise aussi bien la désobéissance civile directe qu’indirecte. Et c’est bien ce qu’elle devrait faire car il y a parfois des raisons sérieuses pour ne pas enfreindre la loi ou la politique jugées injustes. A la place, on peut, par exemple, désobéir aux règlements de la circulation ou du droit de passage, afin de rendre publique son opinion. Ainsi, quand le gouvernement prend un décret vague et sévère contre la trahison, il serait hors de proportion de commettre une trahison afin de montrer son opposition et, en tout cas, le châtiment pourrait être bien plus lourd que ce qu’on est raisonnablement prêt à accepter. Dans d’autres cas, il est impossible de contrecarrer directement la politique du gouvernement, par exemple la politique étrangère ou celle qui touche une autre partie du pays. Une seconde remarque est que le but de l’acte de désobéissance civile est bien de s’opposer à la loi[…] ; ils sont décidés à s’opposer à la loi même si elle doit être maintenue en appel. […]

De plus, la désobéissance civile est un acte politique, pas seulement au sens où elle vise la majorité qui a le pouvoir politique, mais parce qu’elle est guidée et justifiée par des principes politiques, c’est-à-dire par les principes de la justice qui gouvernent la constitution et, d’une manière générale, les institutions de la société. Pour justifier la désobéissance civile, on ne fait pas appel aux principes de la moralité personnelle ou à des doctrines religieuses, même s’ils peuvent coïncider avec les revendications et les soutenir; et il va sans dire que la désobéissance civile ne peut être fondée seulement sur des intérêts de groupe ou sur ceux d’un individu. Au contraire, on recourt à la conception commune de la justice qui sous-tend l’ordre politique. Nous avons fait l’hypothèse que, dans un régime démocratique relativement juste, il y a une conception publique de la justice qui permet aux citoyens de régler leurs affaires politiques et d’interpréter la constitution. La violation persistante et délibérée des principes de base de cette conception, pendant une certaine période, et en particulier l’atteinte aux libertés fondamentales égales pour tous invitent soit à la soumission soit à la résistance.

En se livrant à la désobéissance civile, une minorité force la majorité à se demander si elle souhaite que ses actions soient ainsi interprétées ou si, se basant sur le sentiment commun de justice, elle souhaite reconnaître les revendications légitimes de la minorité. En outre, la désobéissance civile est un acte public. Non seulement elle fait appel à des principes publics, mais encore elle se manifeste publiquement. Elle s’exerce ouvertement avec un préavis raisonnable, elle n’est pas cachée ou secrète. On pourrait la comparer à un discours public et, étant un appel public, c’est-à-dire l’expression d’une conviction politique profonde et sincère, elle a lieu sur le

forum public. C’est pour cette raison parmi d’autres que la désobéissance civile est non violente. Elle essaie d’éviter l’usage de la violence, en particulier à l’égard des personnes, non qu’elle déteste l’usage de la force par principe, mais parce que celle-ci est l’expression ultime de ses revendications. Se livrer à des actes violents susceptibles de blesser et de faire du mal est incompatible avec la désobéissance civile comme appel public. […]

La désobéissance civile est non violente pour une autre raison. Elle exprime la désobéissance à la loi dans le cadre de la fidélité à la loi, bien qu’elle se situe à sa limite extérieure. La loi est enfreinte, mais la fidélité à la loi est exprimée par la nature publique et non violente de l’acte, par le fait qu’on est prêt à assumer les conséquences légales de sa conduite. Cette fidélité à la loi aide à prouver à la majorité que l’acte est, en réalité, politiquement responsable et sincère et qu’il est conçu pour toucher le sens de la justice du public. Le fait d’être complètement ouvert et non violent garantit notre sincérité ; car il n’est pas facile de convaincre quelqu’un d’autre que nos

actes sont dictés par notre conscience, ni même d’en être certain devant nous-mêmes. […]

La désobéissance civile, telle que je l’ai définie, se situe donc entre la protestation légale et le déclenchement de procès exemplaires, d’une part, et l’objection de conscience et les diverses formes de résistance, d’autre part. Dans cette gamme de possibilités, elle représente une forme de dissidence qui se situe à la frontière de la fidélité à la loi. Ainsi comprise, la désobéissance civile est clairement distincte de l’action militante et de l’obstruction ; elle est très éloignée de la résistance organisée par la force. Un militant, par exemple, est bien plus opposé au système politique existant. Il ne l’accepte pas comme quelque chose de presque juste, de raisonnablement juste ; il croit ou bien que celui-ci s’écarte considérablement des principes qu’il professe ou qu’il vise une conception de la justice qui est erronée dans son ensemble. Bien qu’il déclare agir selon sa conscience, il ne fait pas appel au sens de la justice de la majorité (ou de ceux qui ont le pouvoir politique réel), car il pense que leur sens de la justice est erroné ou bien sans effet. […]

 

La justification de la désobéissance civile

A la lumière de ces différentes distinctions, je voudrais examiner les circonstances où la désobéissance civile est justifiée. Pour simplifier, je limiterai l’analyse aux institutions nationales et donc aux injustices qui se produisent à l’intérieur d’une société donnée.

Mais j’élargirai quelque peu cette étude assez étroite en faisant une comparaison avec le problème de l’objection de conscience et son rapport à la loi morale telle qu’elle s’applique à la guerre. Je commencerai par analyser les conditions qui semblent raisonnables pour recourir à la désobéissance civile et, ensuite, je relierai plus systématiquement ces conditions au rôle de la désobéissance civile dans un contexte proche de la justice. Bien entendu, les conditions énumérées devront être prises comme des hypothèses; il va de soi qu’il y aura des situations auxquelles elles ne s’appliquent pas et où d’autres arguments pourraient être donnés à l’appui de la désobéissance civile.

Le premier point concerne les injustices qui peuvent donner légitimement lieu à la désobéissance civile. Or, si l’on pense qu’une telle désobéissance est un acte politique s’adressant au sens de la justice de la communauté, il semble alors raisonnable, toutes choses égales par ailleurs, de n’y recourir que dans les cas d’injustice majeure et évidente, particulièrement dans ceux qui font obstacle à la suppression d’autres injustices. C’est pourquoi il est souhaitable de limiter la désobéissance civile aux infractions graves au premier principe de la justice, le principe de la liberté égale pour tous, et aux violations flagrantes de la seconde partie du second principe, le

principe de la juste égalité des chances. Il n’est, bien entendu, pas toujours facile de dire si ces principes sont respectés. Cependant, si nous considérons qu’ils garantissent les libertés de base, il est souvent clair que ces libertés ne sont pas respectées. Après tout, ils imposent certaines exigences strictes que les institutions doivent exprimer de façon visible. Ainsi, lorsque le droit de vote est refusé à certaines minorités, ou celui d’accéder à une fonction publique ou le droit de propriété et de se déplacer, ou encore, quand certains groupes religieux sont l’objet d’une répression et que d’autres ne peuvent avoir accès à certaines possibilités, alors tout le monde peut

constater ces injustices. Elles font publiquement partie de la pratique sociale, même si ce n’est pas inscrit à la lettre dans son organisation. Il n’est pas besoin d’un examen solide des effets institutionnels pour établir la réalité de ces abus.

Par contre, il est plus difficile de vérifier les infractions au principe de différence. Il est habituel de trouver un grand nombre de réponses contradictoires et pourtant rationnelles quand on demande si ce principe est respecté ou non. Cela vient de ce qu’il s’applique en premier lieu à des institutions et à des programmes économiques et sociaux. Le choix, dans ce domaine, dépend de croyances théoriques et spéculatives ainsi que d’une masse d’informations statistiques et autres, à quoi s’ajoutent la perspicacité et la pure intuition. Étant donné la complexité de ces choix, il est difficile de vérifier l’influence de l’égoïsme et des préjugés; même si nous en sommes capables dans notre propre cas, il en va autrement quand il s’agit de convaincre les autres de notre bonne foi. C’est pourquoi, à moins que les lois fiscales, par exemple, n’aient clairement pour but d’attaquer ou de diminuer une liberté de base égale pour tous, on ne doit pas normalement protester contre elles au moyen de la désobéissance civile. Faire appel à la conception de la justice du public n’a pas ici un sens assez clair. Il vaut mieux laisser au processus politique le soin de régler ces questions, à condition que les libertés fondamentales en question soient garanties pour tous. Alors, il est probable qu’un compromis raisonnable pourra être atteint. On voit donc que la

violation du principe de la liberté égale pour tous est le motif le plus valable de désobéissance civile; ce principe définit le statut commun des droits civiques égaux pour tous dans un régime constitutionnel et se trouve à la base de l’ordre politique. S’il est pleinement respecté, on peut supposer que les autres injustices, si durables et importantes qu’elles soient, pourront être contrôlées.

Il y a une seconde condition pour la désobéissance civile. Nous pouvons supposer qu’il a déjà été fait appel, de bonne foi, à la majorité politique et que cela a échoué. Les moyens légaux de remédier à la situation se sont révélés sans effet. Ainsi, par exemple, les partis politiques existants sont restés indifférents aux revendications de la minorité ou bien n’ont montré aucun désir de les prendre en considération. Tous les efforts pour faire abroger les lois ont été ignorés et les protestations et les manifestations légales n’ont eu aucun succès. La désobéissance civile étant un dernier recours, nous devrions être sûrs qu’elle est nécessaire. Mais notons que nous n’avons pas

dit que tous les moyens légaux ont été épuisés. De toute façon, les démarches normales doivent être répétées; la liberté d’expression est toujours possible. Mais si les actions passées ont montré que la majorité ne pouvait pas changer ou était apathique, on a des raisons de penser que les nouvelles tentatives seront sans succès et donc on a là une seconde condition pour justifier la désobéissance civile. Mais cette condition n’est qu’une supposition. Certains cas peuvent être si extrêmes qu’on n’a même plus le devoir de commencer par recourir aux seuls moyens d’opposition politique. Par exemple, si l’assemblée législative promulguait une loi scandaleuse, violant le principe de la liberté égale pour tous, par exemple en interdisant la religion d’une minorité faible et sans défense, on ne pourrait sûrement pas s’attendre à ce que cette secte s’oppose à la loi en utilisant les procédures politiques normales. En fait, même la désobéissance civile peut être beaucoup trop modérée, la majorité s’étant déjà rendue coupable d’intentions ouvertement hostiles et dont l’injustice ne fait aucun doute.

La troisième et dernière condition que j’examinerai peut être assez compliquée. Elle vient de ce que les deux conditions précédentes ne suffisent, en général, pas toujours à justifier la désobéissance civile. Dans certaines circonstances, le devoir naturel de justice peut exiger une certaine retenue. Voyons ceci de plus près. Si une certaine minorité recourt à juste titre à la désobéissance civile, alors toute autre minorité est également justifiée à agir ainsi, dans des circonstances semblables. En prenant comme critères de jugement les deux conditions précédentes, nous pouvons dire que, toutes choses égales par ailleurs, deux minorités sont justifiées de la même façon à recourir à la désobéissance civile si elles ont souffert pendant aussi longtemps du même degré d’injustice et si leur appel également sincère aux moyens politiques normaux a également échoué. Mais il est concevable, même si c’est peu probable, que plusieurs

groupes aient des raisons aussi fondées (au sens que nous avons défini) de recourir à la désobéissance civile, mais que, si tous agissaient ainsi, cela entraînerait des désordres considérables, risquant de nuire au fonctionnement d’une juste constitution. Je pose donc qu’il y a

une limite à l’utilisation de la désobéissance civile pour qu’elle ne nuise pas au respect de la loi et de la constitution, ce qui entraînerait des conséquences malheureuses pour tous. D’autre part, le public a une capacité de compréhension limitée pour des contestations de ce genre; l’appel lancé par des groupes de désobéissance civile peut être déformé et leur intention de toucher le sens de la justice de la majorité peut être perdue de vue. Pour l’une ou l’autre de ces raisons, donc, l’efficacité de la désobéissance civile comme forme de protestation diminue à partir d’un certain point. Ceux qui pensent à l’utiliser devraient réfléchir à ces contraintes.

Justification de la désobéissance civile (John Rawls, Théorie de la justice §55)

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Freud et le secret des rêves?

Posté par chevet le 7 janvier 2013

Freud et le secret des rêves? dans Compléments de réflexion grayscale_sigmund_freud_psychoanalysis_desktop_4048x3057_hd-wallpaper-8977001-300x226

“ L’interprétation des rêves est la voie royale qui mène à l’inconscient ” Freud.

“ Il me faut poser l’affirmation qu’on peut trouver dans chaque rêve un rattachement aux expériences vécues. On ne rêve pas de ce qu’on n’a jamais vu ”. Freud (L’interprétation du rêve).

Le principe de Freud est de considérer que les rêves ont un sens et qu’il existe une technique qui permet de les interpréter. Malgré leur apparence de désordre, d’absurdité, de non sens arbitraire, de chaos foisonnant, les rêves suivent pour Freud des règles fixes. Dans son ouvrage L’interprétation du rêve (ou La science des rêves) publié en 1899, Freud commence par passer en revue toute la littérature psychologique ancienne et moderne sur le rêve : son but est d’abord de montrer l’insuffisance des explications classiques du rêve qui globalement considéraient comme impossible de les interpréter (le rêve étant considéré comme irrationnel). Pour Freud au contraire, et c’est là un des points de départ théorique de la psychanalyse, le rêve est un message déchiffrable, une sorte de symptôme énigmatique, un langage qu’il est possible de décrypter comme s’il s’agissait d’un code secret qu’il fallait traduire. Le rêve est une sorte de rébus dont les images peuvent être traduites (un peu comme un puzzle dans le désordre qu’il faudrait réorganiser pour le comprendre en interprétant ses signes).

Tout d’abord, le principe général est le suivant : “ le rêve est l’accomplissement d’un désir réfoulé ” même si certains rêvent ne paraissent pas du tout le faire (certains rêvent peuvent provoquer l’angoisse ou bien projeter le rêveur dans une atmosphère neutre et indifférente). Si le rêve est une mécanique, une machinerie onirique, sa force motrice c’est le désir. Le rêve accomplit souvent, par l’imagination, des désirs que la société, la loi, nous interdisent. Il n’y a pas de rêve innocent ou sans signification. Freud distingue alors le contenu manifeste du rêve (l’histoire apparente, le récit tel que le sujet le rêve explicitement et qu’il peut se remémorer ensuite) et le contenu latent qui demeure caché et qui doit exiger un travail de décodage (les rêves des enfants sont souvent sans distorsion, sans énigme et démontrent plus facilement que le principe du rêve consiste à soulager un désir : un enfant privé de dessert, rêvera qu’il se goinfre de gâteau par exemple). Il y a là comme le dit Freud, « deux langues distinctes », celle de l’histoire apparente  et celle qui se révèle à travers de signes (des symboles). Pour l’adulte qui a intériorisé les règles de la bienséance et sur qui opère la censure, les rêves ne révèlent pas toujours les désirs directement mais d’une façon masquée qui déforme le sens véritable du rêve. Postulat freudien donc : le sens réel du rêve se dissimule derrière un sens apparent. Les humains nourrissent des désirs qu’ils ne peuvent étaler au grand jour sous forme non censurée (plus un rêve est bizarre, étrange et plus il est l’indice d’une censure : un désir incestueux par exemple). Le contenu manifeste du rêve est alors ce que la censure intérieure du rêveur laisse affleurer à la conscience. Il y a donc conflit dans le rêve qui provoque une sorte de déguisement de nos désirs, un jeu que le rêveur instaure en lui-même inconsciemment. Il y a d’un côté des pulsions qui cherchent à s’assouvir et de l’autre des défenses morales qui les censurent (on peut aussi imaginer que des désirs s’opposent entre eux dans le rêve, ce qui est un conflit d’un autre ordre). Le rêve d’angoisse (cauchemard) est alors le signe d’un refoulement plus fort que la normale d’une pulsion née dans l’inconscient et dont le contenu est anxiogène : par exemple un petit garçon peut refouler son désir sexuel pour sa mère mais le désir, parfaitement inadmissible, qui persiste dans l’inconscient pourra se révéler dans un rêve d’angoisse. Ainsi, le rêve est l’accomplissement d’une pulsion dont l’individu n’a pas forcément conscience. Freud écrit donc dans l’Interprétation des rêves : “le rêve est l’accomplissement déguisé d’un désir refoulé ”.

Une fois ce principe posé, Freud s’attache à réfléchir aux matériaux utilisés par les rêves : le rêve se nourrit toujours de matériaux récents mais son interprétation peut renvoyer au lointain passé. Le plus souvent un rêve utilise des éléments banals, liés aux évènements du jour qui vient de s’écouler : on réutilise les choses les plus immédiates de la vie quotidienne pour les réutiliser et les investir de significations. Mais le rêve peut également utiliser des souvenirs liés à l’enfance (matériel infantil), les mélanger avec des éléments du présent et les insérer dans le contenu manifeste du rêve de l’adulte, ce qui démontre quelles sont les acrobaties étonnantes dont est capable notre mémoire. La variété de matériaux dont dispose le rêveur pour fabriquer son rêve est infinie. Tous ces éléments Freud les nomme “ les pensées du rêve ”. Ces éléments empruntés à la vie consciente ont subis dans le rêve des opérations de transformations, de déformations, de déplacements, de mise en scène, qui en altèrent le sens : il faut donc réorganiser ces matériaux pour en traduire le sens. Il a une grammaire spécifique du rêve et le but de l’analyse est de déchiffrer, de décoder cette grammaire : Freud veut considérer le rêve comme un langage Par ailleurs le travail de déplacement

Il faut donc apprendre à flâner dans les énigmes du rêve pour les déchiffrer et à y voir le produit d’un travail, ce qui serait moins ardu si la pression qu’exercent les désirs pour accéder à la conscience était moins forte et donc urgente la nécessité d’y résister. Dans son rôle de gardien du sommeil, le “ travail du rêve ” a pour fonction de convertir les pulsions et les souvenirs intolérables pour la conscience en petites scènes anodines et édulcorées (par déguisement en somme). Ce « travail du rêve » utilise certains mécanismes que Freud analyse : il opère par condensation et déplacement, par utilisation de symboles qu’il faut apprendre à déchiffrer parce qu’ils brouillent notre compréhension immédiate du rêve. Précisons ces mécanismes par lesquels le rêve nous révèle des pensées sous formes d’images et de scénario.

Le mécanisme de condensation : les pensées inconscientes qui affluent à l’esprit du rêveur sont beaucoup plus riches que le contenu manifeste du rêve (conscient) qui condense ainsi ce qui est symbolisé à travers le rêve. Au lieu d’exprimer complètement des contenus inconscients, les rêves se ramassent en certaines scènes, en certains éléments qui rassemblent en un même élément  plusieurs réalités distinctes. . Le travail de condensation dans le rêve suppose donc la réduction des différents éléments qui constituent le sens du rêve à un élément unique (toute une histoire peut se retrouver condensée dans une scène ou un objet de rêve qui symbolisera cette histoire par réduction). Un seul élément du rêve peut donc être surdéterminé et renvoyer à une pluralité de désirs inconscients. On parle donc de condensation de plusieurs éléments en un seul.

Le mécanisme de déplacement : Le déplacement : il s’agit d’un renversement ou échange d’éléments mis en scène dans le rêve : un élément latent, selon la gène qui lui est associée, peut être représenté par un autre élément, qui parfois n’a aucun rapport. « Le déplacement, écrit Freud,  s’exprime de deux manières: en premier lieu, un élément latent est remplacé, non par un de ses propres éléments constitutifs, mais par quelque chose de plus éloigné, donc par une allusion; en deuxième lieu, l’accent psychique est transféré d’un élément important sur un autre, peu important, de sorte que le rêve reçoit un autre sens et apparaît étrange ». Ce qui dans la pensée latente du rêve est très important se transporte sur un élément faible et insignifiant en apparence, de sorte qu’un fait inconscient important devient un élément banal du rêve alors que, inversement, des éléments sans valeur prennent une coloration intense et une place centrale dans le scénario.

Le mécanisme de symbolisation : elle consiste à remplacer les objets, personnes et situations par des représentations aptes à les figurer de façon analogique. L’inconscient utilise des jeux de mots par exemple ou des images. La symbolisation est le premier travail du rêve. Il fournit le matériel sur quoi vont porter la condensation, le déplacement et la mise en scène du scénario. Freud prétend mettre à jour une symbolique des rêves

D’une manière générale, le travail du rêve consiste à réduire l’intensité des passions qui cherchent à s’exprimer, à les transformer pour qu’elles puissent se traduire sous une forme mutilée pour échapper au mécanisme de la censure. Cela veut dire que le rêve n’exprime pas forcément directement son contenu mais le masque et le sens contenu dans le rêve ne peut être compris que par un travail d’analyse et d’interprétation (il s’agit de comprendre un sens caché derrière un sens apparent). C’est pourquoi on peut supposer que l’autoanalyse de ses rêves est difficile voire impossible et qu’il faut un interprète extérieur. L’analyse des rêves n’est donc pas une science objective reposant sur une symbolique universelle mais chaque rêve ne trouve de signification que par rapport au contexte de l’histoire individuelle et culturelle de chacun (les symboles n’ayant pas le même sens d’une culture à l’autre on peut supposer que les rêves ont alors des significations ethnologiques très variables). Le rêve n’a de signification que resitué dans le contexte psychologique d’une histoire particulière. On n’explique donc pas un rêve comme si on expliquait un phénomène physique selon des lois strictes et des causalités claires, mais on ne peut qu’essayer de le comprendre par une analyse des symboles, au cas par cas. Comprendre ici, ne veut pas dire expliquer, mais chercher un double sens. Freud met donc à jour une méthode herméneutique (une méthode d’interprétation) qui cherche à donner sens à notre imaginaire en cherchant ses significations latentes. L’intérêt de cette méthode est qu’elle peut ensuite être utilisée pour approcher des phénomènes culturels plus vastes comme l’art ou la religion (c’est en ce sens qu’on peut psychanalyser la foi et le besoin de croire en dieu, tout autant que les idéologies religieuses, de même que l’on peut opter pour une lecture psychanalytique des œuvres d’art et chercher à déceler dans les œuvres les préoccupations inconscientes de l’artiste (ses fantames, pulsions, désirs refoulés…). Freud nous donnera donc, avec son analyse des rêves (la clé des songes !), une méthode psychanalytique de compréhension des grands rêves éveillés de l’humanité…   

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