• Accueil
  • > Archives pour décembre 2012

prepa iep « Science et société « (Plan du cours)

Posté par chevet le 19 décembre 2012

 Prepa IEP-fougères- 2013.

COURS SUR LA SCIENCE

Plan du cours et textes :

PREMIERE PARTIE : SCIENCE ET SOCIETE

 

Introduction :

I LA GLORIFICATION DE LA SCIENCE

-          Le pari Prométhéen.

-          La « religion » de la science (l’idéologie scientiste)

II LA CRITIQUE DE L’IDEOLOGIE SCIENTISTE.

-          Science et volonté de puissance (« savoir c’est pouvoir » F. Bacon).

-          Le renversement des moyens et des fins.

-          La technique et la vulnérabilité de l’homme.

III POUR UNE SCIENCE CITOYENNE.

-          Démocratie et technocratie.

-          La marchandisation de la science.

Conclusion.

Bibliographie sommaire de la première partie:

Quelques ouvrages d’introduction :

-          Pascal Bouaziz, Science, éthique et société, Bréal, 2006.

-          Claude Chrétien, La science à l’œuvre, Ed. Hâtier, 1991.

-          Jacques Testard, Le vélo, le mur et le citoyen, Belin, 2006.

-          Etienne Klein, « La reconfiguration des relations science-société », in La science en jeu,  Actes Sud, 2010.

Quelques ouvrages classiques :

-          Jean-Jacques Rousseau : Discours sur les sciences et sur les arts (1750).

-          Max Weber, Le savant et le politique, (1919), Coll. 10-18, Ed. Plon, 1959.

-           Ernest Renan, l’Avenir de la science, (1848).

-          Bertrand Russel, Science et religion, Gallimard, 1990.

-          Michel Henry, La barbarie, Grasset, 1987.

-          Hans Jonas, Le principe responsabilité, Flammarion, 2010.

-          Ulrich Beck, la société du risque,

Pour approfondir :

-          Jacques Testard, L’oeuf transparent. Ed. Flammarion (Champs),1986.

-          Bruno Latour, 1999, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte. 2004.

-          Dominique Lecourt, Contre la peur,

-          Ouvrage collectif : La science et le débat public, Acte sud, 2012.

-          Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain – Essai sur la démocratie technique, Paris, Editions du Seuil, 2001.

-          Jürgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, éditions Gallimard, 1973.

-          Isabelle Stengers, Une autre science est possible : manifeste pour un ralentissement des sciences  La Découverte, 2013.

-          Dominique Pestre, A contre-science : politiques et savoirs des sociétés contemporaines Seuil, 2013

Sites internet :

-          http://sciencescitoyennes.org/

-          http://www.cnrs.fr/colloques/sciences-societe/ (de nombreuses vidéos et les actes du colloques organisé par le Cnrs sont disponibles en ligne).

-          http://spiral.univ-lyon1.fr/Files_m/M1826/WEB/index.htm (colloque « science et société du 27 mai 2011, Lyon).

-          http://sciences-societe.u-strasbg.fr/ (colloque de l’université de strasbourg – novembre 2007).

-          http://sciences-medias.ens-lyon.fr/sommaire.php3 (Ecole normale supérieure de Lyon, 2004).

-          http://www.canalc2.tv/evenements.asp?idEvenement=294

 Articles disponibles en ligne :

 -          Dominique Pestre, « Science, politique et démocratie », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 102 | 2007 URL : http://chrhc.revues.org/221

-          Jacques Bouveresse : « Promesses et dangers de la « société scientifique. Les inquiétudes de B. Russell » http://philosophie-cdf.revues.org/228

SECONDE PARTIE : RISQUE, PRECAUTION, RESPONSABILITE (comment gérer les risques scientifiques ?)

Introduction.

 I Agir dans un monde incertain : de la prudence à la précaution.

-          Approche historique du principe de précaution.

-          La double critique du principe de précaution.

-          La précaution entre innovation et culpabilité.

II Le principe responsabilité (A propos de la philosophie de Hans Jonas).

-          Philosophe et « prophète du malheur ».

-          Du risque traditionnel au risque systémique (Ulrich Beck et la « société du risque »).

-          Une nouvelle définition de la responsabilité.

III De l’éthique à la politique : principe de précaution et débat démocratique.

-          La peur est-elle vraiment au-dessus de nos moyens ?

-          De la science à la politique par la précaution.

IV Pour un catastrophisme éclairé  (A propos de la philosophie de Jean-Pierre Dupuy).

 

-          La critique du principe de précaution (la prudence au-delà de la précaution- prévention).

-          La peur peut-elle être un moteur pour notre raison ? Le paradoxe du prophète.

Conclusion.

*******

Bibliographie de base

-          Jean Pierre Dupuy, « Pour un catastrophisme éclairé ». Seuil, 2002.

-          Hans Jonas, « Le principe responsabilité ». Coll. Champs-essai, Flammarion. 2010.

-          Dominique  Lecourt, « Contre la peur », puf 2007.

-          Gunther Anders, « Hiroschima est partout ». Seuil 2008.

-          Ulrich Beck, « La société du risque ». Flammarion, 2001.

-          Jean de Kervasdoué, « La peur est au-dessus de nos moyens ». Plon, 2011.

-          Régis Debray, « Du bon usage des catastrophes », Gallimard, 2011.

-          René Riesel, Jaime Semprun, « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable », Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (2008)

-          Dominique Bourg et J.L. Schlegel, « Parer aux risques de demain », Seuil, 2001.

-          Isabelle Stengers, « Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient », La découverte, 2009.

-          Anne Dalsuet, « Philosophie et écologie », Gallimard, 2010.

-          Michel, Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, « Agir dans un monde incertain – Essai sur la démocratie technique », Seuil, 2001.

-          François Walter, catastrophes, une histoire culturelle, 16ème-21ème siècle. Seuil 2008.

-          Frédéric Neyrat, Biopolotique des catastrophes, Ed. Musica Falsa,

-          Jean Christophe Mathias, Politique de Cassandre, Sang de la terre, 2009.

-          Pierre Zaoui, La traversée des catastrophes, une philosophie pour le meilleur et pour le pire (Seuil, 2010).

Liens internet :

http://www.franceculture.fr/emission-d-autres-regards-sur-l-actualit%C3%A9-le-professeur-de-philosophie-dominique-lecourt-2010-02-05.

http://www.dailymotion.com/video/xfwexd_agora-des-savoirs-dominique-lecourt_tech#.UReOC2flq9E (sur la science).

*********

1- Marcellin Berthelot (1827-1907) avait, par exemple, affirmé que « le triomphe universel de la science arrivera à assurer aux hommes le maximum de bonheur et de moralité ».

2- « Ce n’est pas en aval de la pratique scientifique, mais en elle –dans ce qu’elle considère comme remarquable, et ce qui ne retient pas son attention, dans la façon dont elle pose les questions, lance les « filets » de ses hypothèse causales, décide de la validité de ses suppositions, et dans ce qu’elle néglige et passe sous silence- que l’on trouvera des points d’appui nous permettant de déterminer comment l’imprévisibilité des conséquences est produite, et comment on peut l’éviter. Il nous faut en quelque sorte installer un volant et des freins dans ce « bolide sans direction » lancé à plein régime, et chargé d’explosifs, qu’est l’évolution scientifico-technique en modifiant la façon dont les sciences s’appréhendent, et en transformant leur configuration politique ». Ulrich Beck, La société du risque.

3- Comment comprendre la formule de Max Weber selon laquelle la science correspond à « un désenchantement du monde » ? Comme le dit Max Weber dans Le savant et le politique (Ed. Plon, p. 70): « L’intellectualisation et la rationalité croissante ne signifient nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions […] nous prouver qu’il n’existe, en principe, aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie ; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde ». En favorisant une représentation scientifique du monde, la rationalité s’impose au détriment des mythes et des religions, du merveilleux en somme, de l’irrationnel et des rites magiques (du magico-sacramentiel), au profit du prévisible et du technique, mais cette rationalité ne parvient pas, contrairement à ces dernières, à donner un sens au monde et à l’action des hommes (des valeurs, ce qui est le propre de l’éthique). La modernité est donc selon Max Weber à l’origine d’un certain « désenchantement du monde » qui correspond à une certaine forme de désacralisation de la nature (à une rationalisation du réel par la découverte de ses lois) mais aussi à une certaine perte du sens. Le développement de la science implique le triomphe de la rationalité instrumentale, celle qui consiste à calculer en employant les moyens les plus adéquats pour atteindre la fin visée. Cette rationalisation désacralise le monde et accroît aussi la rationalisation sociale : dans ce cadre, l’économie, le droit, l’administration prennent leur autonomie par rapport à la rationalité morale. La morale rationnelle, perdant peu à peu son fondement religieux, et ne pouvant survivre à elle seule, selon Weber, ne peut empêcher une perte des valeurs. Le « désenchantement du monde » est donc un double phénomène de rationalisation de notre rapport à la nature et en même temps une perte des valeurs morales au sein de la culture moderne. Voilà pourquoi Weber écrit dans le Savant et le politique que « le destin de notre époque caractérisée par la rationalisation, par l’intellectualisation et surtout par le désenchantement du monde, a conduit les humains à bannir les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique » (P. 96).

4 – « la science semble être considérée à l’égard de la nature, non comme la satisfaction de notre curiosité, mais comme une prise de possession » (Sur la science, 1966). Simone Weil

5 – « Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles différent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous1, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher ». Descartes, Discours de la méthode (1637), sixième partie.

5 – « Un credo1 religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s’attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d’arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu’à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s’agit d’approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l’on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu’on peut appeler la vérité « technique », qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l’avenir. La vérité « technique » est une affaire de degré : une théorie est d’autant plus vraie qu’elle donne naissance à un plus grand nombre d’inventions utiles et de prévisions exactes. La « connaissance » cesse d’être un miroir mental de l’univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. » Bertrand Russell, Science et religion.

6 Le projet de l’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot naissait de leur volonté de diffuser ces nouvelles idées auprès du peuple. A leurs yeux, tous les hommes étaient doués de raison et, de ce fait, tous pouvaient accéder aux vérités de la science. Pour que ces vérités deviennent accessibles au plus grand nombre, il était nécessaire de faire un effort de vulgarisation et de guider le lecteur dans l’apprentissage d’une méthode de raisonnement adéquate. Le peuple ainsi instruit pouvait avoir confiance dans les nouvelles connaissances, et résoudre des problèmes importants concernant l’agriculture ou la lutte contre les maladies. Diderot et D’Alembert étaient convaincus que la science était le ferment du progrès de l’humanité et que sa diffusion auprès du peuple, au-delà de son intérêt pratique, aurait également contribué à développer ses vertus morales, sociales et politiques. La connaissance aurait aidé les hommes à s’affranchir des tyrannies, les poussant vers la liberté et l’égalité.

7 « L’idéal d’un gouvernement serait un gouvernement scientifique où des hommes compétents et spéciaux traiteraient les questions gouvernementales comme des questions scientifiques et en chercheraient rationnellement la solution » Ernest RENAN (L’Avenir de la science- 1890

8 -Marcellin Berthelot (Science et morale-1895): « la science possède désormais la seule force morale sur laquelle on puisse fonder la dignité de la personnalité humaine et constituer les sociétés futures ».

9 -A l’image de la plupart de ses contemporains, Zola montre une confiance aveugle dans les vertus de la science en faisant dire à Bertheroy (Paris, 1898) : « Est-ce que la science ne suffit pas ? A quoi bon vouloir hâter le temps, lorsqu’un pas de la science avance plus l’humanité vers la cité de justice et de vérité, que cent ans de politique et de révolte sociale ? Allez, elle seule balaie les dogmes, emporte les dieux, fait de la lumière et du bonheur… C’est moi, le membre de l’Institut, renté, décoré, qui suis le seul révolutionnaire. »

10-La première leçon du Cours présente la « loi des trois états » qui résume, selon Comte, le développement de la pensée humaine. Dans son développement, la connaissance passe par trois âges. – L’âge théologique (ou fictif) est celui de l’enfance de l’humanité. L’esprit recherche la cause des phénomènes soit en attribuant aux objets des intentions (fétichisme), soit en supposant l’existence d’êtres surnaturels (religion polythéiste) ou d’un seul Dieu (monothéisme). « L’esprit humain se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux. » C’est le temps des croyances magiques, des fétiches, des esprits, des religions ; un monde où « les morts gouvernent les vivants ». – L’âge métaphysique (ou abstrait) est celui de l’adolescence de la pensée. Les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites : la Nature de Spinoza, Le Dieu géomètre de Descartes, la Matière de Diderot, la Raison du siècle des Lumières. Cette époque marque un progrès par rapport à la pensée anthropomorphique antérieure. Mais la pensée reste prisonnière de concepts philosophiques abstraits et universels. – Enfin vient l’âge positif que Comte décrit comme « l’état viril de notre intelligence ». L’esprit positif rejette la recherche du « pourquoi ultime » des choses pour considérer les faits, « leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude ». Le recours aux faits, à l’expérimentation, à l’épreuve de la réalité est ce qui permet de sortir des discours spéculatifs. C’est le premier principe du positivisme. Alors que l’esprit métaphysique recourt à des concepts éternels et universels qu’il ne soumet pas à la réalité, l’esprit positif confronte les hypothèses au monde réel.

11-« Oui, il viendra un jour où l’humanité ne croira plus, mais où elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphysique et moral, comme elle sait déjà le monde physique ; un jour où le gouvernement de l’humanité ne sera plus livré au hasard et à l’intrigue, mais à la discussion rationnelle du meilleur et des moyens les plus efficaces de l’atteindre. Si tel est le but de la science, si elle a pour objet d’enseigner à l’homme sa fin et sa loi, de lui faire saisir le vrai sens de la vie, de composer, avec l’art, la poésie et la vertu, le divin idéal qui seul donne du prix à l’existence humaine, peut- elle avoir de sérieux détracteurs ? Mais, dira-t-on, la science accomplira-t-elle ces merveilleuses destinées ? Tout ce que je sais, c’est que si elle ne le fait pas, nul ne le fera, et que l’humanité ignorera à jamais le mot des choses ; car la science est la seule manière légitime de connaître, et si les religions ont pu exercer sur la marche de l’humanité une salutaire influence c’est uniquement par ce qui s’y trouvait obscurément mêlé de science, c’est-à-dire d’exercice régulier de l’esprit humain ». (Renan E. L’avenir de la science)[1].

12 L’appel de Heidelberg en est encore une forme d’exemple : en anticipation du sommet de la terre de Rio en 1992, ce texte, signé par de nombreux scientifiques, est une déclaration dénonçant la « naissance d’idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement scientifique et social ».  L’Appel d’Heidelberg est un court texte d’une dizaine de phrases qui plaide pour une écologie scientifique dans laquelle « le contrôle et la préservation soient basés sur des critères scientifiques et non sur des préconceptions irrationnelles», et défendent l’idée d’une « nécessité absolue d’aider les pays pauvres à atteindre un niveau de développement durable [...], de les protéger contre les problèmes et dangers engendrés par les pays développés ». Il se termine par la conclusion suivante : « Les plus grands maux qui accablent notre Terre sont l’ignorance et l’oppression, et non la Science, la Technologie et l’Industrie dont les instruments, lorsqu’ils sont adéquatement gérés, deviennent les outils indispensables à un futur façonné par l’Humanité, par elle-même et pour elle-même, lui permettant ainsi de surmonter les problèmes majeurs tels que la surpopulation, la famine et les maladies répandues à travers le monde. »

13- «  Je crois que le contrôle de nos actes par notre intelligence est en fin de compte la chose la plus importante, qui seule permettra à la vie sociale de rester possible, tandis que la science augmente nos moyens de nous faire du mal les uns aux autres.  L’éducation, la presse, la politique, la religion – en un mot, toutes les grandes forces du monde -, sont actuellement du côté de la non-raison ; elles sont entre les mains de ceux qui flattent le roi Démos (le peuple)  afin de le conduire hors du droit chemin. Il ne faut pas chercher le remède à cette situation dans des solutions héroïques et cataclysmiques, mais dans les efforts des individus pour une conception plus saine et plus harmonieuse de nos rapports avec nos voisins et avec le monde. C’est à l’intelligence, de plus en plus répandue, que nous devons nous adresser pour trouver la solution  des maux dont notre monde souffre ».  Essais sceptiques  p. 61, Bertrand Russell.

14- La science, en somme, puisqu’elle est devenue technologie présente la nature comme un objet infiniment manipulable et quantifiable, soumis à la volonté humaine et véhicule donc un projet de domination technologique du monde : il s’agit en effet, depuis la naissance de la science moderne, d’agir sur le monde, de servir des projets techniques, politiques, militaires ou commerciaux… Le chercheur en somme n’est pas innocent : il ne travaille pas dans une tour d’ivoire mais participe d’un système social, d’une demande collective qui oriente et influence sa pratique. « La science moderne, écrit Marcuse, qui conçoit la nature comme un ensemble d’instruments potentiels, la matière du contrôle et de l’organisation, se développe, guidée par l’a priori technologique. Et appréhender la nature en tant qu’instrumentalité, c’est une démarche qui précède toute création d’une organisation technique particulière » (op. cit. p.195).  Cet a priori technologique tend alors à devenir également un a priori politique car la transformation de la nature engendre celle de l’homme : le système technologique produit le machinisme, la société technologique… On peut certes dire que le machinisme est indifférent à la politique (un calculateur électronique peut servir aussi bien un dictateur, un système totalitaire ou une démocratie) et l’énoncé de Marx, selon lequel « le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain, le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel » reste contestée… mais « quand la technique devient la forme universelle de la production matérielle, elle circonscrit une culture tout entière : elle projette une totalité historique –un monde », écrit Marcuse (op. cit. p. 196). Il s’agit donc de constater que le caractère instrumentaliste de la science interdit de voir en elle un simple savoir neutre en soi. Il existe une relation étroite entre la pensée scientifique et son application, entre l’univers du discours scientifique et l’organisation de la vie sociale.

15 -« Jusqu’à présent la science était sous ses différents aspects une affaire individuelle et il y avait entre l’enseignement et la recherche une certaine unité qui en elle-même ne faisait pas problème –(ce n’est plus le cas maintenant, et avec cet état de choses disparaît aussi le contact spontané qui autrefois allait de soi entre le chercheur individuel et un public assez étendu, constitué soit d’étudiants soit de profanes cultivés. L’intérêt tout à fait déterminé du chercheur intégré à une grande entreprise qui est tourné vers la solution de problèmes étroitement circonscrits ne va plus d’emblée nécessairement de pair avec la préoccupation pédagogique ou journalistique de communiquer ses idées à un public d’auditeurs ou de lecteurs. Car maintenant, au sortir de cette recherche organisée, ce n’est plus à un public d’étudiants ou au débat public que sont destinées les informations scientifiques mais en général à un commanditaire qui s’intéresse au produit de la recherche en vertu de l’utilisation technique qu’on peut en faire ; auparavant l’exposé littéraire de la recherche était un tâche qui allait encore de pair avec la réflexion elle-même ; dans le système de la recherche à grande échelle, cela fait place au mémoire centré sur un projet précis et au protocole de recherches tourné vers des recommandations d’ordre technique»[2]

16- Milhail Roco et William Bainbridge, en 2002 aux Etats Unis, qui affirmait que les nanosciences nous promettent paix, bonheur, et vérité : « Les nanosciences permettront une compréhension exhaustive de la structure et du comportement de la matière depuis l’échelle nanométrique jusqu’au système le plus complexe découvert à ce jour, le cerveau humain, et elles auront la capacité d’unifier les sciences et les techniques, d’assurer le bien-être matériel et spirituel universel, l’interaction pacifique et mutuellement profitable entre les humains et les machines intelligentes, la disparition complète des obstacles à la communication généralisée, en particulier ceux qui résultent ceux qui résultent de la diversité des langues, l’accès à des sources d’énergies inépuisables ou encore la fin des soucis liés à la dégradation de l’environnement »[3].      

17 – « Il existe alors un curieux mouvement propre à la technique : son accroissement autonome tend à produire l’illusion d’un progrès appelé par des fins qui ne sont en fait que des justifications après coup d’une croissance aveugle, l’homme se prêtant spontanément à ce jeu de la prolifération brute métamorphosée par l’illusion d’un progrès final. La considération instrumentaliste de la technique devient impossible dès que l’on prête attention, soit aux percées techno-scientifiques capables de modifier fondamentalement le sujet humain lui-même, soit à l’ensemble du phénomène technique devenu universel, devenu un système englobant nos existences, quelque chose qui est sans dehors, qui croît et, comme l’univers, qui créée un espace-temps par sa croissance même, qui devient une totalité dynamique, qui, parce qu’elle et totalité englobante, ne peut plus être rapportés à l’une ou l’autre finalité qui lui serait extérieure. […]

Pour que l’on puisse parler d’une prise en charge par l’homme de son évolution future, il faudrait que la technique ne soit pas cette créativité inanticipable, il faudrait que l’on puisse savoir à l’avance quelles seront les conséquences et les formes de tel ou tel essai sur l’homme. Or, il est précisément impossible de prévoir ce que fera, comment évoluera une humanité partiellement ou globalement transformée par les moyens que met en œuvre la technique. Que serait une société entièrement débarrassée de ses “ déviants génétiques ” ? Que sera une société entièrement informatisée ? Quel serait notre rapport à l’histoire, à l’action, au savoir d’une collectivité dont l’espoir de longévité aurait doublé ou triplé ? Comment se comporterait une société pacifiée, libérée de toute agressivité par des moyens neuro-chimiques ? Que deviendrait l’homme s’il levait tous les freins de la technologie de la procréation ? Bien des réponses sont possibles. Mais cette diversité n’est que la face apparente d’une opacité absolue : nous n’en savons rien. Et nous savons encore moins s’il faut se décider pour tel ou tel scénario. En réalité, nous ne sommes pas sûr de pouvoir décider vraiment. Qui décide de l’évolution de l’informatisation en cours de la société ? Qui décide du développement des bio-technologies ? Il n’y a pas de réponse simples à ces questions, et on a l’impression, ni tout à fait fausse, ni tout à fait fondée que cela se fait en dépit de tout ce que nous pouvons décider. L’humanité sait infiniment moins où elle va qu’il y a un millénaire (ou du moins elle a l’illusion de le savoir). L’évolution historique est aussi aveugle, en dépit des apparences, que l’évolution biologique ”[4].

18 “ Les instruments de la violence ont désormais atteint un tel point de perfection technique qu’il est devenu impossible de concevoir un but politique qui soit susceptible de correspondre à leur puissance destructrice ou qui puisse justifier leur utilisation au cours d’un conflit armé. Ainsi les affrontements guerriers qui, depuis des temps immémoriaux, avaient constitué l’arbitre suprême et impitoyable des conflits internationaux, ont perdu une bonne part de leur efficacité et presque tout leur fascinant prestige. La partie d’échecs “ apocalyptique ” qui s’est engagée entre les superpuissances, c’est-à-dire entre celles qui évoluent au niveau le plus élevé de notre civilisation, respecte la règle selon laquelle “ si l’un ou l’autre gagne c’est la fin des deux ” : il s’agit là d’un jeu totalement différent des jeux guerriers des précédentes périodes. Son objectif rationnel n’est pas de remporter la victoire mais de provoquer un effet de dissuasion, et la course aux armements, qui n’est plus une préparation à la guerre, ne peut plus se justifier que par le fait que la dissuasion toujours renforcée de l’adversaire est la meilleure garantie de la paix.  Comment pourrons-nous échapper en fin de compte à l’évidente absurdité de cette situation, voilà une question à laquelle il est impossible de répondre. […]

En outre, alors que les hommes s’avèrent incapables de contrôler les conséquences de leurs actions, un surcroît d’arbitraire est inséparable de la violence elle-même : nulle part la bonne ou la mauvaise “ fortune ” n’a pour les hommes de plus fatales conséquences que sur un champ de bataille, et il ne suffit pas de qualifier de fait dû au hasard ” de tels évènements et d’en dénoncer les éléments suspects pour éviter l’intrusion de l’inattendu sous la forme la plus radicale, pas plus qu’il ne pourra suffire, pour l’éliminer, de la théorie des jeux, des scénarios, simulations et autres techniques du même genre. En cette matière, il n’existe pas de certitude, pas même la certitude absolue de la destruction finale. Le fait même que ceux qui se sont efforcés de perfectionner les moyens de destruction aient réussi à leur faire atteindre un niveau de perfection technique tel que la puissance de ces moyens est sur le point de conduire à l’élimination de l’objectif poursuivis [5], c’est-à-dire des opérations de guerre, peut nous rappeler ironiquement cet élément d’imprévisibilité totale que nous rencontrons à l’instant où nous approchons le domaine de la violence ».[6]

19-« L’habitude de fonder les opinions sur la raison, quand elle a été acquise dans la sphère scientifique, est apte à être étendue à la sphère de la politique pratique. Pourquoi un homme devrait-il jouir d’un pouvoir ou d’une richesse exceptionnels uniquement parce qu’il est le fils de son père ? Pourquoi les hommes blancs devraient-ils avoir des privilèges refusés à des hommes de complexions différentes ? Pourquoi les femmes devraient-elles être soumises aux hommes ? Dès que ces questions sont autorisées à apparaître à la lumière du jour et à être examinées dans un esprit rationnel, il devient très difficile de résister aux exigences de la justice, qui réclame une distribution égale du pouvoir politique entre tous les adultes, à l’exception de ceux qui sont fous ou criminels. Il est, par conséquent, naturel que le progrès de la science et le progrès vers la démocratie aient marché la main dans la main ». [7]

20 -« le pouvoir de disposer techniquement des choses ne suffit pas à dissoudre la substance de la domination. Elle peut même au besoin se retrancher derrière lui. L’irrationalité de la domination qui a pris maintenant les proportions d’un danger mortel collectif ne pourrait être surmontée que par la formation d’une volonté politique, liée au principe d’une discussion générale et exempte de domination »[8].

21 -« …en reconnaissant le droit aux groupes concernés de s’engager aux côtés des experts dans la production de savoir, de savoir-faire, de techniques qui permettront de lever des doutes, de répondre aux questions. En un mot, ce qui compte c’est la remise en cause du grand partage entre spécialistes et profanes. En situation d’incertitude, lorsque les problèmes ne sont pas bien identifiés, lorsque les demandes et les attentes des groupes concernés sont mal connues et peu stabilisées, la seule solution est de les associer à l’entreprise de recherche. Et les expériences de plus en plus nombreuses qui commencent à s’accumuler montrent que ceci n’est pas utopique. La recherche confinée, celle qui s’enferme dans les laboratoires pour accroître son efficacité, doit s’ouvrir et collaborer avec ces vrais chercheurs de plein air que sont les membres des groupes qui se sentent concernés »[9].

22-« Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui. La promesse de la technique moderne s’est inversée en menace, ou bien s’est indissolublement alliée à celle-là. Elle va au-delà du constat d’une menace physique. La soumission de la nature destinée au bonheur humain a entraîné par la démesure de son succès, qui s’étend maintenant également à la nature de l’homme lui-même, le plus grand défi pour l’être humain que son faire ait jamais entraîné». (Il ne s’agit, ni plus ni moins, que de protéger l’homme de lui-même…)

23-« le principe de précaution est un principe d’action publique qui autorise les pouvoirs publics à prendre les mesures nécessaires pour faire face à des risques éventuels, alors même que l’on ne dispose pas encore des connaissances scientifiques nécessaires pour établir l’existence de ces risques. Comme le principe de précaution autorise (et de plus en plus oblige) à prendre des décisions politiques en l’absence de l’information scientifique qui les guiderait, on peut considérer que le principe de précaution autorise un transfert de décision du scientifique (qui ne peut se prononcer avec certitude, mais formule des hypothèses qui restent encore à être vérifiées, et sont sujettes à controverse) au politique (qui décide) »[10].

24- « Tel est la vertu du catastrophisme actuel, précise Anne Dalsuet. Aujourd’hui, les menaces concernent la totalité des habitants de la planète (réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles) ce qui inaugure d’une nouvelle ère : les traditionnelles divisions entre spectateurs et victimes, moi et autrui, le proche et le lointain, perdent considérablement de leur pertinence. A présent, il nous faut penser à partir d’une communauté d’affection et de vulnérabilité ».[11]

25-« On nous a traité de semeurs de panique, affirme G. Anders. C’est bien ce que nous cherchons à être. C’est un honneur de porter ce titre. La tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer la peur légitime. Mettre en garde contre la panique que nous semons est criminel. La plupart des gens ne sont pas en mesure de faire naître en eux-mêmes cette peur qu’il est nécessaire d’avoir aujourd’hui. Nous devons par conséquent les aider »[12].   


[1] Ainsi pour Ernest Renan, les savants, qui constituent une élite intellectuelle, doivent s’efforcer, comme des prêtres, d’élever la foule vers eux, de la faire participer à la vie supérieure, à l’idéal. La transformation des sociétés doit être l’oeuvre de la science et de ses représentants.

[2] Jürgen Habermas, La science et la technique comme idéologie, op.cit.  p.125.

[3] Cité par Etienne Klein, « La reconfiguration des relations science –société », in La science en jeu,  Actes sud, 2010, p.193.

[4] G. Hottois, Le signe et la technique, 1984.

[5] Comme le dit le général Beauffre, dans “ la guerre classique ”, la guerre n’est encore possible que dans “ les régions du monde où la dissuasion nucléaire ne joue pas ”.

[6] Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, coll. Agora, p. 105-108.

[7] Bertrand Russel in « Fact and fiction », cité par Jacques Bouveresse, in La science et le débat public, acte sud, 2012, p. 46

[8] Habermas, La science et la technique comme idéologie, op. cit. p. 96.

[9] Michel Callon, Yannick Barthe et Pierre Lascoumes, Revue Sciences humaines, La société du risque, Février 2002.

[10] Le principe de précaution et ses critiques par Catherine Larrere. De Boeck Université. Innovations, 2003/2 – n° 18.

[11] Anne Dalsuet, Philosophie et écologie, Gallimard, 2010, p. 139.

[12] Cité par Philosophie magazine : Voir à ce sujet le très bon numéro de novembre 2009 consacré à la peur et intitulé « Avons-nous raison d’avoir peur ? ».

Publié dans prepa IEP | Pas de Commentaire »

L’idée de bonheur selon Pascal Bruckner (corrigé du résumé du texte).

Posté par chevet le 7 décembre 2012

 

« Rien de plus vague que l’idée de bonheur, ce vieux mot prostitué, frelaté, tellement empoisonné qu’on voudrait le bannir de la langue. Depuis l’Antiquité il n’est rien d’autre que l’histoire de ses sens contradictoires et successifs : déjà Saint Augustin en son temps dénombrait pas moins de 289 opinions diverses sur le sujet, le XVIIIè siècle lui consacrera près de cinquante traités et nous ne cessons de projeter sur les époques anciennes ou sur d’autres cultures une conception et une obsession qui n’appartient qu’à la nôtre. Il est dans la nature de cette notion d’être une énigme, une source de disputes permanentes, une eau qui peut épouser toutes les formes mais qu’aucune forme n’épuise. Il est un bonheur de l’action comme de la contemplation, de l’âme comme des sens, de la prospérité comme du dénuement, de la vertu comme du crime. Les théories du bonheur, disait Diderot, ne racontent jamais que l’histoire de ceux qui les font. C’est une autre histoire qui nous intéresse ici : celle de la volonté de bonheur comme passion propre à l’Occident depuis les Révolutions française et américaine.

Le projet d’être heureux rencontre trois paradoxes. Il porte sur un objet tellement flou qu’il en devient intimidant à force d’imprécision. Il débouche sur l’ennui ou l’apathie dès qu’il se réalise (en ce sens le bonheur idéal serait un bonheur toujours assouvi, toujours renaissant qui éviterait le double piège de la frustration et de la satiété). Enfin il élude la souffrance au point de se retrouver désarmé face à elle dès qu’elle ressurgit. Dans le premier cas l’abstraction même du bonheur explique sa séduction et l’angoisse qu’il génère. Non seulement nous nous méfions des paradis préfabriqués mais nous ne sommes jamais sûrs d’être vraiment heureux. Se le demander, c’est déjà ne plus l’être. De là que l’engouement pour cet état soit lié aussi à deux attitudes, le conformisme et l’envie, les maladies conjointes de la culture démocratique : l’alignement sur les plaisirs majoritaires, l’attraction pour les élus que la chance semble avoir favorisés.

Dans le second le souci du bonheur est contemporain en Europe, dans sa forme laïque, de l’avènement de la banalité, ce nouveau régime temporel qui se met en place à l’aube des temps modernes et voit triompher la vie profane, réduite à son prosaïsme, après le retrait de Dieu. La banalité ou la victoire de l’ordre bourgeois : médiocrité, platitude, vulgarité. Enfin un tel objectif, en visant à éliminer la douleur, la replace malgré lui au coeur du système. Si bien que l’homme d’aujourd’hui souffre aussi de ne plus vouloir souffrir exactement comme on peut se rendre malade à force de chercher la santé parfaite. Notre temps raconte d’ailleurs une étrange fable : celle d’une société tout entière vouée à l’hédonisme et à qui tout devient irritation, supplice. Le malheur n’est pas seulement le malheur : il est, pire encore, l’échec du bonheur. Par devoir de bonheur, j’entends donc cette idéologie propre à la deuxième moitié du XXè siècle et qui pousse à tout évaluer sous l’angle du plaisir et du désagrément, cette assignation à l’euphorie qui rejette dans la honte ou le malaise ceux qui n’y souscrivent pas. Double postulat : d’un côté tirer le meilleur parti de sa vie ; de l’autre s’affliger, se pénaliser si l’on n’y parvient pas. Perversion de la plus belle idée qui soit : la possibilité accordée à chacun de maîtriser son destin et d’améliorer son existence. Comment un mot d’ordre émancipateur des Lumières, le droit au bonheur, a-t-il pu se transformer en dogme, en catéchisme collectif ? Telle est l’aventure qui nous tenterons de retracer ici.

Si multiples sont les significations du Bien suprême qu’on le fixe alors sur les quelques idéaux collectifs : la santé, la richesse, le corps, le confort, le bien-être, comme autant de talismans sur lesquels il devrait venir se poser à la manière d’un oiseau sur un appât. Les moyens prennent rang de fins et révèlent leur insuffisance dès lors que le ravissement recherché n’est pas au rendez-vous. Si bien que, cruelle méprise, nous nous éloignons souvent

du bonheur à travers les moyens mêmes qui devraient nous permettre de l’approcher. D’où les bévues fréquentes à son sujet : qu’on doit le revendiquer comme un dû, l’apprendre comme une matière scolaire, le construire à la façon d’une maison ; qu’il s’achète, se monnaye, que d’autres enfin le possèdent de source sûre et qu’il suffit de les imiter pour baigner tout comme eux dans la même aura. (…).

Le nouveau bonheur implacable cumule deux intimidations : il a le pouvoir discriminant de la norme et la puissance imprévisible de la grâce. C’est une bénédiction d’autant plus sournoise qu’elle n’est jamais sûre et que ses titulaires provisoires – les beaux, les heureux, les fortunés – peuvent en être dépossédés à chaque instant. A la petite minorité des reçus s’oppose la grande masse des recalés, des hérétiques stigmatisés comme tels. Injonction d’autant plus féroce qu’elle est approximative et se dérobe à mesure que nous nous inclinons devant elle. Il faut souffrir pour afficher le sourire carnassier des vainqueurs qui en ont eux-mêmes bavé pour arriver jusque-là et redoutent d’être à leur tour détrônés. C’est d’ailleurs le rôle de la presse prétendue frivole, masculine ou féminine, que de nous rappeler semaine après semaine ce précepte. A la fois récréative, éducative et coercitive ou pour parler son langage « pratique, drôle et sympa », elle soutient en permanence deux choses contradictoires : que la beauté, la forme, le plaisir sont à la portée de tous si l’on veut bien en payer le prix. Mais que ceux qui les négligent seront seuls responsables de leur vieillissement, de leur laideur, de leur manque à jouir. Versant démocratique : nul n’est plus condamné à ses défauts physiques, la nature n’est plus une fatalité. Versant punitif : ne vous tenez jamais pour quitte, vous pouvez faire mieux, le moindre relâchement vous précipitera dans l’enfer des ramollis, des avachis, des frigides. Cette presse dite légère alors qu’elle est terriblement sévère bruit page après page d’impératifs catégoriques discrets mais prégnants : non contente de nous offrir des modèles d’hommes et de femmes toujours plus jeunes, plus parfaits, elle suggère à chacun un contrat tacite : fais comme je le dis et tu t’approcheras peut-être de ces êtres sublimes qui peuplent chaque numéro. Elle joue sur des peurs bien naturelles, vieillir, s’enlaidir, grossir, et ne les apaise que pour mieux les réveiller.

Tant qu’il restait un « superbe article de foi » (Cicéron), le bonheur pouvait faire rêver, demeurer le point de fuite d’un désir toujours vivant et vorace. Devenu le seul horizon de nos démocraties, relevant du travail, de la volonté et de l’effort, il angoisse nécessairement. Que la rédemption passe désormais par le corps et non plus seulement par l’âme ne change rien à l’affaire : il faut se racheter d’être ce que l’on est ; à quelque âge que ce soit l’organisme est toujours une mécanique défaillante à réparer. Dans tous les cas mon bonheur m’inquiète, empoisonne mon existence par toutes sortes de commandements irréalisables. Tels ces hauts fonctionnaires de la maison royale de Thaïlande qui doivent demander au roi, lorsqu’ils sont à l’agonie, une autorisation de mourir accompagnée de fleurs et d’un bâtonnet d’encens, nous nous en remettons aux bonimenteurs de la béatitude pour nous dire si nous sommes sur la bonne voie. Notre hédonisme, loin d’être un épicurisme de bon aloi ou un dionysisme orgiaque, est habité par la disgrâce et la faillite. Si bons élèves que nous soyons, notre corps continue à nous trahir, l’âge de nous marquer, la maladie de nous frapper à tort et à travers et les plaisirs de nous traverser ou de nous fuir selon un rythme qui ne doit rien à notre vigilance ou à notre résolution. Nous ne sommes ni maîtres ni possesseurs de nos félicités lesquelles ne cessent d’éluder les rendez-vous que nous leur fixons et surgissent quand nous ne les attendons pas. Et la détermination d’expurger ou de désinfecter tout ce qui est faible, friable dans le corps ou l’esprit, la tristesse, le chagrin, les passages à vide, bute sur notre finitude, sur cette inertie de l’espèce humaine qui ne se laisse pas manipuler comme un matériau. Autrement dit, il est en notre pouvoir d’éviter et de corriger certains maux. Mais de même que la paix n’est pas le simple arrêt de la guerre, bien plutôt un état positif (Spinoza), le bonheur n’est pas l’absence d’adversité, il est une autre qualité d’émotion qui ne dépend ni de notre bon vouloir ni de notre subtilité. Nous pouvons ne pas être affligés sans baigner pour autant dans l’euphorie. Nous pouvons au sein d’une grande dévastation connaître des moments d’extase inouïe.

Le bonheur vécu comme une malédiction : c’est le versant ténébreux du rêve américain dont témoignent tant d’oeuvres. Travailler à recréer le paradis sur terre à l’écart des désordres de la planète, le découvrir à son tour impur, contaminé et que « la terre promise est déjà une terre éternellement compromise » (Jankélévitch). Mais ce rêve ne défaille que pour mieux renaître de ses cendres : ceux qui l’attaquent en réactivent malgré eux la promesse. Car nos sociétés versent dans la catégorie du pathologique ce que les autres cultures considèrent comme normal, la prépondérance de la douleur, et versent dans la catégorie du normal voire du nécessaire ce que les autres vivent comme exceptionnel, le sentiment du bonheur. Il ne s’agit pas de savoir si nous sommes plus ou moins heureux que nos ancêtres d’utopies, c’est changer de contraintes. Mais nous constituons probablement les premières sociétés dans l’histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux.

Bel exemple de « la déconcertante facilité avec laquelle la poursuite d’un idéal peut déboucher sur son contraire « (Isaiah Berlin). Nous autres, les damnés de la Joie, les galériens du Plaisir, sommes parvenus à recréer de petits enfers avec les armes du paradis. En vouant chacun de nous à être enchanté sous peine de mort sociale, on transforme l’hédonisme en pensum, en chantage, on nous place sous le joug d’une félicité despotique. Dans cette configuration, le malheur prend la dimension fantastique de ce qui est nié et subsiste pourtant : celle du revenant, du spectre qui terrorise d’autant plus qu’on ne sait le nommer. Laissons aux intoxiqués de l’Eden leurs dogmes et leurs diktats. Nous ne visons ici qu’à déculpabiliser, alléger la charge : que liberté soit laissée à chacun de ne pas être heureux sans en avoir honte ou de l’être de façon épisodique comme il l’entend. Ne pas trancher, ne pas légiférer, ne pas imposer. Si l’on ne veut pas qu’une aspiration légitime dégénère en châtiment collectif, il faut traiter l’impitoyable idole du bonheur avec la plus extrême désinvolture ».

Pascal BRUCKNER L’euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur. (2000)

PROPOSITION DE RESUME :

L’idée de bonheur est très imprécise et par nature indéterminée, chacun pouvant lui donner un contenu différent. Sa concrétisation semble alors improbable. Une fois satisfaits nous risquons en outre de basculer dans l’ennui et le bonheur peut également sembler fragile tant le malheur peut aussi ressurgir à tout moment. La recherche du bonheur génère donc chez l’homme moderne des incertitudes sur la possibilité même  de se réaliser.

Il est vrai que les sociétés hédonistes contemporaines, qui valorisent la recherche du bien-être, font du bonheur un impératif. Mais cette injonction qui fait progressivement de ce qui était droit un devoir,  nous fait basculer de l’euphorie à l’inquiétude. Nos efforts à ce sujet finissent par échouer : le bonheur s’éloigne d’autant plus que nous le recherchons.

Le bonheur si fragile paraît en effet imprévisible et semble réservé à une petite minorité. Mais l’insolente réussite de ceux qui sont  comblés rappelle aux autres qu’ils sont responsables de leur insatisfaction : il faut savoir faire son bonheur. Mais cette volonté de repousser par tous les moyens l’adversité nous afflige et, obsédés, nous nous rendons malheureux de ne pas réussir à être heureux .Tel est le paradoxe actuel d’une recherche de la félicité devenue despotique.

209 mots

Publié dans résumés de textes | Pas de Commentaire »

 

Le site de la ville chauvin |
Le p'tit coin des Cheveux G... |
De l'opinion à la vérité |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | boumboumjames1
| CHIHUAHUA-PASSION
| PEPITO mon dragon d'eau