Accueil résumés de textes Texte d’Alain Ehrenberg, extrait de « La fatigue d’être soi ».

Texte d’Alain Ehrenberg, extrait de « La fatigue d’être soi ».

32 min lues
1
0
7

 texte d’Alain Ehrenberg  à résumer entre 180 et 220 mots:

« L’action aujourd’hui s’est individualisée. Elle n’a alors plus d’autre source que l’agent qui l’accomplit et dont il est le seul responsable. L’initiative des individus passe au premier plan des critères qui mesurent la valeur de la personne.

Au début des années 80, deux événements symboliques en France: la gauche arrive au pouvoir, et son projet collectif échoue; le chef d’entreprise est érigé en modèle d’action pour tous. Ces deux événements sont liés parce que les deux grandes utopies réformistes et révolutionnaires qui étaient au cœur de l’idée de progrès déclinent : la société assurancielle et l’alternative au capitalisme. L’image du chef d’entreprise se détache de celle du gros dominant les petits ou du rentier qui profite, elle se convertit en un modèle d’action que chaque individu est convié à employer. L’action entrepreneuriale constitue également une réponse à la crise de l’action étatique qui, en France, prend traditionnellement en charge l’avenir de la société. La notion d’entrepreneur sert de référence pour dynamiser l’ensemble socio-politique. Nette inflexion pour un pays comme le nôtre : l’action privée reprend des missions collectives, tandis que l’action publique réutilise des modèles privés. Les entreprises « citoyennes » doivent s’allier à des administrations fonctionnant comme des entreprises.

Gagneurs, sportifs, aventuriers et autres battants envahissent le paysage imaginaire français. Ils sont trouvé leur incarnation dans un personnage aujourd’hui déchu, mais qui a symbolisé l’entrée de la société française dans une culture de la concurrence : Bernard Tapie. Se souvient-on encore qu’il animait sur TF1 en 1986 une émission de variétés entrepreneuriales au titre éloquent d’Ambitions? Il ne s’agissait pas seulement d’un show. La première vague de l’émancipation invitait chacun à partir à la conquête de son identité personnelle, la deuxième vague à celle de la réussite sociale par l’initiative individuelle.

Dans l’entreprise, les modèles disciplinaires (taylorien et fordien) de gestion des ressources humaines reculent au profit de normes qui incitent le personnel à des comportements autonomes, y compris en bas de la hiérarchie. Management participatif, groupes d’expression, cercles de qualités,etc., constituent de nouvelles formes d’exercice de l’autorité qui visent à inculquer l’esprit d’entreprise à chaque salarié. Les modes de régulation et de domination de la force de travail s’appuient moins sur l’obéissance mécanique que sur l’initiative : responsabilité, capacité à évoluer, à former des projets, motivation, flexibilité, etc., dessinent une nouvelle liturgie managériale. La contrainte imposée à l’ouvrier n’est plus l’homme-machine du travail répétitif, mais l’entrepreneur du travail flexible. L’ingénieur Taylor au début du 20è siècle, visait à rendre docile et régulier un « homme-bœuf », selon sa propre expression, les ingénieurs en relation humaine d’aujourd’hui s’ingénient à produire de l’autonomie. Il s’agit moins de soumettre les corps que de mobiliser les affects et les capacités mentales de chaque salarié. Les contraintes et les manières de définir les problèmes changent: dès le milieu des années 1980, la médecine du travail et les recherches sociologiques en entreprise notent l’importance nouvelle de l’anxiété, des troubles psychosomatiques ou des dépressions. L’entreprise est l’antichambre de la dépression nerveuse.

A l’accroissement du degré d’engagement dans le travail qui s’impose au cours des années 1980 se surajoute à partir de la fin de la décennie une nette diminution des garanties de stabilité : elle concerne d’abord les non qualifiés, puis remonte la hiérarchie jusqu’à toucher les cadres au cours des années 90. Les carrières deviennent plus volatiles. Le style des inégalités se modifie, ce qui ne va pas sans conséquence sur la psychologie collective : aux inégalités entre groupes sociaux s’en rajoute d’autres internes aux groupes. L’accroissement des inégalités de réussite à diplôme et origine sociale équivalents ne peut qu’augmenter les frustrations et les blessures d’amour-propre, car c’est mon voisin et non mon lointain, qui m’est supérieur ou inférieur. La valeur que la personne s’accorde à elle-même est fragilisée avec ce style d’inégalité.

L’école connaît des transformations qui ont des effets analogues sur la psychologie des élèves. Dans les années 60, la sélection sociale s’opérait largement en amont de l’école. Aujourd’hui, comme le montre la sociologie de l’éducation, la massification de la population lycéenne conduit à ce que la sélection s’opère tout au long du cursus. Parallèlement, une exacerbation des impératifs de réussite individuelle et scolaire s’abat sur les enfants et les adolescents. Les exigences qui pèsent sur l’élève s’accroissent tandis qu’il assume lui-même la responsabilité de ses échecs, ce qui va engendrer des formes de stigmatisation personnelle.

Les fonctions institutionnelles de socialisation exercées par la famille se reportent en grande partie sur l’école à partir des années 60. L’épanouissement des enfants, largement encouragé par la psychologie, devient une mission parentale de la plus haute importance. L’autonomisation du couple et de la famille, qu’enregistre le processus de « démariage », conduit à une précarisation nouvelle brouillant souvent les places symboliques des uns et des autres. L’égalisation des rapports entre genres sexuels, mais aussi entre génération, conduit à un balancement entre contractualisme et rapport de force. Quand les frontières hiérarchiques s’effacent, les différences symboliques avec lesquelles elles étaient confondues s’effacent également.

Quel que soit le domaine envisagé (entreprise, école, famille) le monde a changé de règles : elles ne sont plus : obéissance, discipline, conformité à la morale mais flexibilité, souplesse, changement, rapidité d’action, etc. Maîtrise de soi, souplesse, psychique et affective, capacité d’action font que chacun doit endurer la charge de s’adapter en permanence à un monde qui perd précisément sa permanence, un monde instable, provisoire. La lisibilité du jeu social est brouillé. Ces transformations donnent l’impression que chacun, y compris le plus humble, doit assumer la tâche de tout choisir et de tout décider.

Le changement a pendant longtemps été une chose désirable parce qu’il était lié à l’horizon d’un progrès qui devait se poursuivre indéfiniment et d’une protection sociale qui ne pouvait que s’étendre. Il est appréhendé aujourd’hui de façon ambivalente, car la crainte de la chute et la peur de ne pas s’en sortir l’emporte nettement sur l’espoir d’ascension sociale. Nous n’aurions plus que les méfaits du changement. Cette civilisation du changement stimule une attention massive à la souffrance psychique. Elle sourd de partout et s’investit dans les multiples marchés de l’équilibre intérieur. C’est dans les termes de l’implosion, de l’effondrement dépressif (ou ce qui revient au même de l’explosion de violence et de rage) que se manifeste aujourd’hui une large part des tensions sociales. La psychiatrie nous le montre : l’impuissance personnelle peut se figer dans l’inhibition, exploser dans l’impulsion ou connaître d’inlassables répétitions comportementales dans la compulsion. La dépression est ainsi au carrefour des normes définissant l’action, d’un usage étendu de la notion de souffrance ou de mal-être dans l’abord des problèmes sociaux et des réponses nouvelles proposés par la recherche pharmaceutique.

On comprend que l’énergie promise par des antidépresseurs ayant peu d’effets gênants sur la qualité de vie quotidienne suscite des espoirs que l’on attendait pas il y a seulement quinze ans. Leur marketing répond aux contraintes et aux aspirations à agir par soi-même, tandis que le cabinet du médecin est le lieu où s’opère la jonction entre ces problèmes et l’offre médicale.

A la fin des années 70, certains publicités, et surtout pour des antidépresseurs stimulants, font référence au thème de l’action à stimuler plutôt qu’à la pathologie à guérir. La période ne voit-elle pas le lancement de nouvelles molécules dont le statut hésite entre psychostimulant et redresseur de l’humeur? L’une de ces publicités évoque à la fois la douleur morale et l’action (« ce malade à qui vous voulez redonner une vie professionnelle et familiale normale »), tandis qu’une autre est uniquement centrée sur la performance (« retrouver le goût d’agir et la liberté d’entreprendre »). Vingt ans plus tard, « claire a retrouvé le goût d’entreprendre » grâce à un IMAO (antidépresseur  inhibiteur de monoamine oxydase), tandis qu’une campagne pour un ISRS (antidépresseur inhibiteur de la recapture de la sérotonine) qui « éveille la force intérieure » met en exergue un « moi c’est moi », mariant ainsi le plus hightech et le plus naturel.

En 88 paraît en France un guide des 300 médicaments pour se surpasser. Il fait scandale. Les auteurs anonymes plaident pour un « droit au dopage » dans une société de compétition exacerbée. Ils différencient le fait de se droguer, qui consiste à se replier sur son propre univers, du fait de se doper, qui permet de mieux se confronter aux contraintes croissantes. La montée en puissance des drogues comme des médicaments psychotropes est frappante, y compris dans le cas des anxiolytiques, parce que la diminution de l’angoisse joue une rôle désinhibiteur : la personne calmée peut agir. [...].

Le confort intérieur est en effet indispensable à l’action ; ne faut-il pas mobiliser ses affects pour agir? Les gens peuvent-ils se permettre d’attendre de régler leur conflit alors que les exigences d’action et d’adaptabilité s’accroissent?

C’est dans ce contexte qu’est lancé le Prozac avec une campagne de marketing s’adressant aux médecins généralistes : un dossier du magazine américain Newsweek de mars 1990 intitulé « the promise of prozac » donne le signal de départ de la polémique publique sur la dépression : il décrivait des gens venant voir leur médecin pour lui demander de leur prescrire cette pilule leur permettant d’assumer les difficultés de l’existence sans en payer le coût psychique. Peter Kramer s’interroge également sur cet idéal de maîtrise chimique. Son livre n’est pas consacré aux moyens d’obtenir le bonheur sur ordonnance comme le laisse entendre le titre français (Prozac: le bonheur sur ordonnance?). Il est une réflexion pratique sur le type de maîtrise qu’exige aujourd’hui le « capitalisme higtech »: « confiance en soi, souplesse, rapidité se monnayent à prix d’or ». Disons plus prudemment, que ces qualités permettent de rester dans la course. Ce produit a ainsi acquis la réputation d’améliorer l’humeur et de faciliter l’action, mais aussi de transformer la personnalité dans un sens favorable dans la mesure où il agit sur des gens qui ne sont pas vraiment déprimés. Les patients décrits par Kramer « assurent » en Prozac. Mais en quoi la possibilité de gérer d’une façon fine nos humeurs est-elle un problème?

Le Prozac n’est pas la pilule du bonheur, mais celle de l’initiative. De là à penser qu’elle puisse être une drogue stimulante, il devrait y avoir un monde. Les antidépresseurs, comme le remarquaient déjà les psychiatres dans les années 60, ne rendaient-ils pas les patients « mieux que bien »? C’est d’ailleurs de cette manière que Daninos décrit l’effet des IMAO qui l’ont sorti du tunnel. Pharmacologues, chimistes et psychiatres, tous espéraient pourtant, dès les années 60, des molécules de ce type, plus maniables sinon plus efficaces. Le pas fut franchi aisément, et l’on se demanda si l’on n’allait pas mettre fin au « sujet » car, facile d’usage, cette molécule réduirait l’homme à son corps.

«Le débat ne peut être limité au seul monde médical, écrit-on dans l’Encéphale en 1994, ce qu’on oublie souvent. Les patients ont des exigences de résultats étayées sur la dureté des temps et de leurs obligations ; ne pas y répondre ne pourrait-il pas les exposer à des difficultés socio-professionnelles ouvrant sur des complications dépressives ? ». Ces remarques ouvrent le débat : les médecins accueillent une clientèle qui demande des suppléances pharmacologiques et psychologiques pour mieux maîtriser ses multiples difficultés.

Ralentissement psychomoteur, inhibition, impulsivité, asthénie, ces notions portent toutes sur l’action pathologique. L’action arrêtée sculpte l’univers dépressif : le figement est comme une syncope du temps. L’impulsivité est un raté de la temporalité. L’apathie se substitue à la douleur morale. La panne dépressive accompagne l’individu comme son ombre. Catégories psychiatriques, moyens thérapeutiques et normes sociales reconfigurent l’individualité.

Les miracles annoncés répondent aux aspirations à mieux fonctionner, mais ils sont surtout le fait de campagnes promotionnelles. Si quelques chercheurs prestigieux participent de ces croyances, la plupart d’entre eux ne font pas publiquement de tels éloges car depuis les années 50, les progrès de la pharmaco-thérapie sont modestes. Beaucoup de gens sous prozac attendent en vain les effets miraculeux du produit. Une enquête montre que l’efficacité du prozac est très variable et que la déception n’est pas rare.

La maîtrise de l’esprit humain par l’action pharmacologique n’est ni pour demain ni pour après-demain. En 1964, François Dagognet avait consacré de belles pages aux mythologies anciennes de la guérison. L’antidépresseur idéal en est le rejeton moderne. Il nous plonge dans la magie des pouvoirs thaumaturgiques, celle du « chamane qui guérirait d’un souffle avec une potion, une mixture ». Qu’il nous suffise, ajoute-il, d’écarter la croyance insensée qui pourrait germer : que tel comprimé redresserait l’âme, véhiculerait le goût de vivre, susciterait la jubilation soudaine ». Aucun médicament, psychotrope ou non, n’est un philtre tout puissant qu’il suffirait d’appliquer à une maladie pour y mettre fin.

La toute puissance annoncée des antidépresseurs est donc le cache-misère d’une maladie inguérissable. Tout devient dépression parce que les antidépresseurs agissent sur tout. Tout est soignable, mais on ne sait plus ce qui est guérissable et la vie se transforme en maladie identitaire chronique ».

 corrigé du résumé:

Depuis les années 80, notre société, traditionnellement hiérarchisée et relativement disciplinaire, a profondément modifié nos règles de vie et nos comportements. Dans le monde de l’entreprise, on valorise davantage l’autonomie et notre capacité d’adaptation à des situations instables, génératrices d’anxiété. Avec l’accroissement de la précarité sociale, la réussite scolaire devient un impératif pour tous, ce qui engendre des formes d’inégalités nouvelles et un plus grand sentiment de frustration. Enfin, les repères symboliques différenciant les générations s’effacent progressivement. Cette nouvelle situation donne alors l’impression qu’il appartient à chacun de se choisir et de s’assumer entièrement.

Mais ces changements sont ambivalents car, s’ils sont bien le signe d’un certain progrès social, ils ont considérablement fragilisé notre psychologie en provoquant la peur de ne pas réussir, en stimulant davantage notre souffrance psychique. Cette nouvelle société nous rend plus vulnérables et augmente le risque de la dépression.

Dans ce contexte, on comprend l’espérance suscitée par les antidépresseurs présentés parfois comme des psychostimulants miraculeux susceptibles de redonner aux malades l’énergie nécessaire, et aux autres, un certain confort psychique. Mais nous savons désormais que l’efficacité thérapeutique des antidépresseurs demeure très relative et que l’idée d’une maîtrise de l’esprit par la chimie reste aujourd’hui encore une utopie.

220 mots.

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par chevet
Charger d'autres écrits dans résumés de textes

Un commentaire

  1. Jessica dorel

    27 novembre, 2012 à 1:24

    Texte et thème très intéressants qui,selon moi, montrent bien que tous les individus ne sont pas capables de supporter de la même façon les nouvelles contraintes de vie qui s’installent au cours du temps. Certains survivent plutôt qu’ils ne vivent face à ces pressions qui leur pèsent. Quand on voit les nombreux suicides, on peut être ammené à avoir une vision pessimiste de l’avenir : serons-nous ammenés à devoir choisir entre le bien-être des êtres-humains et la productivité de notre pays ? Autrement dit, devons-nous nous attendre à ce que la productivité du pays se fasse au détriment de la vie de ses citoyens ? La question peut paraître absurde à première vue, et pourtant il semble que ce soit l’Homme qui doive être capable de s’adapter à l’évolution de la société, et non l’inverse.

Laisser un commentaire

Consulter aussi

« Du bonheur » par Fréderic Lenoir.