Cours sur l’histoire. (Première partie : sur la science historique).

Posté par chevet le 18 octobre 2012

plan du cours  (première partie)

Introduction : L’histoire, une notion à double sens.

- Approche épistémologique : l’histoire comme science du passé humain (le récit de ce qui est arrivé). Naissance de l’histoire dans l’antiquité ; les sociétés  » sans histoire « . La question de l’objectivité et de la vérité en histoire.

- Approche philosophique : l’histoire comme réalité du devenir de l’humanité (histoire universelle). La question du sens de l’histoire globale.

I  LA SCIENCE HISTORIQUE ET SES PROBLEMES (Epistémologie de l’histoire).

A)    Valeur et utilité de la connaissance historique.

1)      L’histoire est-elle un remède ou un poison ?

- L’histoire comme condition de la connaissance du présent (témoignage et histoire, journalisme et histoire, le problème de la nouveauté en histoire, continuité ou discontinuité).

- Les « leçons de l’histoire ». Approche critique : texte de Hegel extrait de La Raison dans l’histoire.

- Mémoire et identité collective : l’histoire comme lien social.

- Le devoir de mémoire : rendre justice aux victimes du passé (Négationnisme et débat sur les lois mémorielles).

2) Les abus de la mémoire et le droit à l’oubli (Texte de Nietzsche : étude d’un extrait de La Seconde Considération intempestive). Y a-t-il une vertu de l’oubli ?

3)  La science historique comme remède aux « pathologies » de la mémoire.

-          L’opposition de la mémoire et de l’histoire.

-          Un devoir d’histoire plutôt qu’un devoir de mémoire.

B) Histoire et vérité : le problème de la connaissance historique.

1) Qu’est-ce qu’un fait historique ?

- Opposition entre « fait scientifique » et « fait historique » (texte de Cournot). La critique historique.

- Qu’est-ce qu’un évènement ? La nouvelle histoire, critique de l’histoire traditionnelle.

2) Objectivité et subjectivité de l’historien.

- la subjectivité de l’historien, obstacle ou condition de la science historique ?

(Texte de P. Ricoeur extrait de Histoire et vérité – explication).

- Comprendre ou expliquer ? Classification des sciences.

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INTRODUCTION

« Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé ». W. Faulkner.

« Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter » Santayana.

           Comme le précise, très bien Raymond Aron, dès les premières pages de Dimensions de la conscience historique, le terme d’histoire connaît deux acceptions que la langue allemande distingue: l’ histoire est d’abord l’enquête et le discours écrit élaboré par l’historien, la connaissance que nous prenons du passé par l’intermédiaire d’un récit (« Historie« ), et d’autre part, l’histoire désigne le processus historique réel de transformation de la vie sociale, les mouvements même des actions humaines à travers le temps, la réalité historique (« geschehen« ) indépendamment du discours que l’on peut tenir sur eux [1]. « Le mot histoire désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé : l’histoire est donc soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements », précise encore Paul Veyne dans l’article « histoire » de l’Encyclopedia Universalis [2]. Il ne faut donc pas confondre les actions des hommes dans le passé, l’ensemble de l’évolution historique (dont la connaissance totale nous échappera toujours), et le récit que nous pouvons faire de ces actions, ce qui serait confondre la réalité de sa simple retranscription[3], la réalité et sa représentation. Il y a là une insuffisance du langage qui n’existe pas pour les autres sciences puisque nous disposons toujours d’un mot pour désigner ce qui est étudié et d’un autre pour nommer la discipline qui étudie (le vivant pour la biologie, la nature pour la physique… etc.). On peut donc bien séparer la « réalité historique » et la « connaissance historique » pour lever l’ambiguïté et distinguer ce que Hegel désignait par « histoire objective » et « histoire subjective ». Mais, bien entendu, et c’est bien là que commence la difficulté, cette distinction n’est pas absolue puisque la réalité historique et la conscience que nous avons se révèlent toujours indissociables pour l’homme : comment distinguer clairement ce qui relève de la représentation et ce qui relève de la réalité ? [4] Ou plus exactement, comment différencier, dans nos représentations, ce qui relève bien du réel et ce qui n’est que supposition sur le réel, interprétation subjective ou idéologique, erreur ou illusion ? Ces deux éléments ne sont-ils pas inévitablement liés, voire même impossible à distinguer ? Les récits élaborés par l’historien se trouvent d’ailleurs peut-être inévitablement dépendants des compréhensions théoriques de l’histoire et la science historique dépend peut-être, dans sa constitution même, consciemment ou inconsciemment, d’une certaine vision philosophique concernant la signification même du devenir de l’humanité. L’histoire en tant que science humaine, peut-elle se constituer comme savoir sur l’homme sans aucune référence implicite à des présupposés philosophiques ? L’historien peut-il véritablement faire l’économie d’une philosophie de l’histoire ? C’est là une question posée à l’histoire mais aussi, peut-être, à toute science de l’homme. Il semble qu’il soit difficile à l’historien de se passer totalement d’une certaine « vision de la  réalité de l’histoire » dans la construction de son récit, d’une certaine conception ou interprétation de l’histoire qui dépasse le cadre factuel de la science empirique, ce qu’on pourrait nommer une « méta-histoire ». Il n’est sans doute pas de science historique possible sans corpus théorique minimal, sans qu’il n’y ait un certain nombre de visions préalables au fondement de la pratique scientifique elle-même donnant sens à la recherche et étant constitutive d’une conception du rapport de l’homme à l’historicité inhérente à toute interprétation du passé. La question de la frontière entre narration scientifique et discours philosophique sur l’histoire devient par-là bien difficile à établir, à supposer qu’une telle frontière existe véritablement.

         Le mot histoire ayant donc deux sens, l’expression « philosophie de l’histoire » en possède deux également. Elle désigne soit une réflexion philosophique de type épistémologique sur le travail et les méthodes des historiens, une philosophie des sciences, « métalangage » analysant la connaissance historique et sa prétention à la vérité (une « épistémologie » de l’histoire si l’on préfère), soit une réflexion philosophique sur la réalité historique elle-même et ses processus d’évolution, sur ses significations éventuelles et sur les modèles théoriques élaborés par les hommes pour penser non pas seulement la compréhension des faits, des événements ponctuels, mais des mouvements historiques globaux (le devenir humain dans sa totalité pour en saisir le sens éventuel ou justement l’absence de sens, la logique ou l’absence de logique). En ce second sens la philosophie de l’histoire est la philosophie spéculative de l’histoire. Cette distinction est parfaitement éclairée par Cournot qui souligne la différence qui existe entre ce qu’il nomme une critique historique et une philosophie transcendante de l’histoire, plus ambitieuse, davantage hypothétique. Selon lui, une relève de l’étiologie, l’autre de la téléologie de l’histoire[5].

          Pour résumer nous pouvons donc dire que le mot histoire désigne tout d’abord le récit du passé humain, la science historique, qui tente de reconstruire la causalité à l’œuvre dans l’histoire pour rendre la succession des évènements intelligible. L’histoire, en ce sens, commence donc avec les premiers historiens, pendant la Grèce antique (Hérodote, Thucydide…) et suppose donc  à la fois l’écriture et un affranchissement de la conscience mythologique, l’âge mythique de l’humanité où l’histoire n’existait pas (c’est en ce sens qu’on peut dire qu’il y a des « peuples sans histoire », c’est-à-dire des peuples qui ne se rapportent au passé qu’à travers les fables de la mythologie ou qui ne disposent pas d’une écriture qui leur permettrait d’aller au-delà d’une mémoire orale forcément limitée). Nous nous interrogerons donc, tout d’abord, sur la science historique et ses finalités : quel est le rôle social des historiens ? L’oubli est-il dangereux et pourquoi est-il nécessaire de s’intéresser au passé ? D’autre part nous nous interrogerons sur la scientificité de l’histoire et sa prétention à l’objectivité : si l’histoire n’est pas une science exacte, l’historien peut-il prétendre à l’impartialité ou bien est-il toujours forcément subjectif ? Quel est l’objet de l’histoire et comment peut-elle se construire ? Comment expliquer que l’histoire soit à la fois une science mais ne cesse en même temps de se réécrire ? Bref, il s’agirait de s’interroger sur la rationalité historique et sa prétention à la vérité.

            Puisque le mot histoire désigne en second lieu le devenir de l’humanité (histoire universelle), il faudra donc ensuite essayer d’appréhender l’histoire philosophiquement comme totalité. La question sera alors de se demander comment est-il possible de lire cette longue marche des civilisations à travers le temps : l’évolution de l’humanité n’est-elle que le fruit du hasard ? Y a-t-il au contraire une logique à l’œuvre dans l’histoire qui donnerait sens à l’ensemble du parcours que le philosophe prétendrait découvrir ? Quel est le « sens de l’histoire » au double sens du mot sens (direction et signification) ? Ce questionnement ouvrira alors la seconde partie consacrée à la question de ce qu’il est convenu d’appeler la « philosophie de l’histoire ».

I  HISTOIRE ET VERITE : LA SCIENCE HISTORIQUE ET SES PROBLEMES (Epistémologie de l’histoire).

A)    Utilité et valeur de la connaissance du passé (Pourquoi s’intéresser au passé ?)

 ( » Tout combat pour la liberté est un combat contre l’oubli  » Kundera).

            On entend souvent dire qu’il y a un « devoir de mémoire » et qu’il est important pour une société de ne pas oublier. On souligne aussi, lorsque l’actualité nous invite à nous retourner vers certaines périodes de notre histoire, qu’il est vital d’entretenir ou de restaurer le souvenir toujours menacé d’érosion. On insiste encore, à l’occasion de certaines commémorations, sur leurs vertus pédagogiques. N’est-il pas en effet parfois désastreux d’avoir la mémoire trop courte, d’oublier nos crimes, d’occulter certains évènements qui nous culpabilisent? L’exploration du passé apparaît donc toujours comme positive, utile soit pour l’individu, soit pour les collectivités.

        La conservation et l’étude du passé semblent ainsi relever d’un impératif et les sociétés modernes actuelles, préoccupées par le rythme rapide de leurs transformations, consacrent beaucoup d’efforts à cette lutte contre l’amnésie (y compris par le système des « lois mémorielles » qui visent lutter contre le révisionisme ou le négationisme). C’est là, apparemment, une exigence forte des Etats qui organisent l’enseignement de l’histoire. Les historiens, dans nos sociétés en mutation, n’ont-ils pas un rôle culturel important lorsqu’ils reconstruisent notre conscience historique et façonnent notre identité? Chacun ne doit-il pas admettre qu’il faut lutter contre l’oubli et les falsifications, les effacements volontaires de la mémoire? Il y a sans doute bien des dangers, en effet, à ignorer l’histoire, à ne pas essayer de préserver suffisamment la vérité historique contre toutes ses altérations, ses radiations, ses manipulations idéologiques. 

         Outre l’intérêt suscité par la conservation du patrimoine, on peut donc noter que les sociétés actuelles éprouvent donc le besoin d’institutionnaliser le souvenir collectif, de mieux l’organiser à travers des lieux de mémoire, des lieux topographiques (archives-monuments-musées-cimetières bibliothèques…), des lieux symboliques (cérémonies commémoratives (faut-il dire des rituels?), des lieux fonctionnels (manuels scolaire) et des structures sociales (associatives, étatiques) de plus en plus nombreuses, signes d’un désir de réappropriation toujours plus grand du passé. La mémoire demeure bien alors un des socles sur lesquels repose notre existence sociale (à travers le récit des mythes fondateurs) puisqu’elle est au fond la seule manière de faire triompher la vie sur la mort, et par là d’établir la continuité des générations, de donner du sens à notre évolution sociale à travers l’ensemble de nos transformations. 

         Selon l’historien et philosophe K. Pomian, (Sur l’histoire, Gallimard, Folio Histoire, Paris 1999), on constate actuellement un intérêt croissant pour la mémoire et la connaissance du passé : nos sociétés portent une attention toujours plus grande au patrimoine (l’intérêt du public à ce sujet ne cesse de se confirmer), et on assiste à la multiplication des musées, au désir de conserver les traces du monde d’hier. Il y a également une attention plus grande également aux victimes de l’histoire dont les témoignages sont peu à peu sortis de l’oubli. K. Pomian parle d’ailleurs à ce sujet d’un « retour vers le passé » (Cf. p. 265), comme s’il y avait aujourd’hui une volonté plus forte de comprendre le monde d’hier. Sans doute est-ce parce que les sociétés modernes, du fait de la vitesse de leur transformation (par exemple l’Europe) éprouvent le besoin de retrouver une part de leur identité et de préserver le sentiment de la continuité de leur existence à travers leurs multiples transformations (ce qui peut vouloir dire que plus une société change et plus elle peut éprouver simultanément le besoin de conserver son passé). Dans les pays de l’est, après la chute du communisme qui avait censuré le passé, on assiste également à une « remonté des mémoires » (p.266), ce qui signifie que, dans beaucoup de parties  du monde, l’intérêt pour la mémoire traduit la « sortie de l’âge des totalitarismes » impliquant la fin d’une certaine forme de censure, une libération de la mémoire. Le contexte historique explique donc également. Mais cela s’explique aussi par des inventions techniques nouvelles permettant de diffuser et de conserver beaucoup plus facilement qu’avant, les textes, les images, le son. Mise à portée de tous, la mémoire circule et s’organise différemment, ce qui peut expliquer son inflation et l’idée que nous serions arrivés à la volonté d’obtenir une « mémoire totale ».

         De cet intérêt pour le passé on pourrait en déduire que la mémoire est toujours bonne, et même aussi la nostalgie et la « mode rétro » qui l’accompagnent, pour le plus grand plaisir des marchands de mémoire qui commercialisent les objets du passé. Pourtant, on peut s’interroger  sur l’utilité de la mémoire et sur le rôle de l’historien et se demander si nous ne pouvons pas aussi être victimes d’un excès de mémoire, si la mémoire collective ne peut pas devenir malade et si une certaine forme d’oubli n’est pas aussi un besoin essentiel des hommes. Quel est, en effet notre juste rapport au passé ? On peut  se demander s’il  n’y a pas certaines pathologies de la mémoire qui rendent le passé obsessionnel et difficile à surmonter et à dépasser, à digérer. Sans doute, la référence au passé est-elle souvent nécessaire et profondément utile, et nous reviendrons sur les raisons qui rendent indispensables les récits de l’histoire à travers lesquels nous nous identifions. Mais d’un autre coté, il y a peut être aussi des anomalies dans notre façon de vivre le passé (le refoulement comme l’obsession) qui nous empêchent de nous en détacher, de tourner la page et de l’intégrer à notre culture. Certains dénoncent d’ailleurs, ce qu’ils estiment être un « excès de mémoire » :

         « Il ne se passe pas de mois sans que l’on commémore quelque événement remarquable, au point qu’on se demande s’il reste suffisamment de journées disponibles pour que s’y produisent de nouveaux événements…. à commémorer au 21ème siècle. [...] La France se distingue par sa « maniaquerie commémorative », sa « frénésie de liturgies historiques ». Les récents procès pour crimes contre l’humanité, comme les révélations sur le passé de certains hommes d’Etat incitent à proférer des appels à la « vigilance » et au « devoir de mémoire » ; on nous dit que celle-ci a des droits imprescriptibles » et qu’on doit se constituer en « militant de la mémoire ». Cette préoccupation compulsive du passé peut être interprétée comme le signe de santé d’un pays pacifique où il ne se passe, heureusement, rien. [...] ou comme la nostalgie pour une époque révolue où notre pays était une puissance mondiale ; mais [...] ces appels à la mémoire n’ont en eux-mêmes aucune légitimité tant qu’on ne précise pas à quelle fin on compte les utiliser, nous pouvons aussi nous interroger sur les motivations spécifiques de ces militants. Commémorer les victimes du passé est gratifiant, s’occuper de celles d’aujourd’hui dérange ; « faute d’avoir une action réelle contre le « fascisme » d’aujourd’hui, qu’il soit réel ou fantasmé, on porte l’attaque, résolument sur le fascisme d’hier ». [...] Si personne ne veut être une victime, tous en revanche veulent l’avoir été, sans plus l’être; ils aspirent au statut de victimes ». Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire, 1995.

         Ainsi, au sujet du rapport entre histoire et mémoire, on peut se demander en quoi peut-il y avoir une maladie de la mémoire collective et partant, s’il existe des thérapies que l’on puisse administrer à cette mémoire malade. Nous verrons alors que collectivement, la mémoire correspond à un équilibre fragile entre l’ignorance et le ressassement, l’effacement et la rumination qu’il faut sans cesse essayer de préserver. Penser le rapport de l’histoire et de la mémoire c’est aussi penser la question de la régulation de cette mémoire qui doit aboutir à un juste rapport au passé. On pourra alors essayer de montrer que le but même de la mémoire savante des historiens, que l’on doit distinguer de la mémoire collective est précisément d’essayer d’instaurer cet équilibre entre le souvenir et l’oubli dont a besoin chaque société.

1) L’histoire : remède ou poison ?

- L’histoire comme condition de la connaissance du présent (témoignage et histoire, journalisme et histoire, le problème de la nouveauté en histoire, continuité ou discontinuité).

           Revenons tout d’abord à ce besoin si évident qu’ont les hommes de regarder dans le rétroviseur et de stocker massivement des informations, au risque d’ailleurs de « fossiliser » un peu trop nos souvenirs. Pourquoi donc s’intéresser aux traces du passé?

      La connaissance du passé est tout d’abord le moyen de satisfaire notre désir de comprendre, de satisfaire notre curiosité et l’histoire offre, de ce point de vue, un champ d’investigation sans limite pour l’esprit qui découvre alors une matière dont la richesse est infinie. Avant même la dimension morale ou pédagogique que l’on pourrait trouver dans l’étude de l’histoire, elle est d’abord un objet de science, une connaissance qui nous  éclaire, nous instruit et constitue un plaisir pour l’esprit qui se penche sur l’épaisseur du temps, et tente de s’aventurer dans l’incroyable densité des siècles qui nous ont précédés.

          L’histoire est également et fondamentalement la condition de la compréhension du présent. L’actualité n’est en effet pas immédiatement compréhensible par elle-même et pour saisir le sens d’un évènement, dont nous pouvons être les témoins, nous avons besoin de reconstituer les causalités qui lui ont donné naissance : tout évènement doit être compris par  rapport aux « mécanismes » historiques qui ont rendu possible son apparition, sans quoi il est sans doute impossible de comprendre le cours des choses. L’histoire offre alors une mise en perspective, un cadre temporel à l’intérieur duquel les évènements trouvent un sens : chaque évènement peut ainsi être resitué dans une géographie, dans un contexte et une époque qui l’éclaire. L’histoire est en ce sens étudie des causalités et mise en perspective, ce qui la différencie radicalement du journalisme qui trop souvent se contente de décrire ce qui advient. Un fait actuel n’est donc pas immédiatement déchiffrable si l’on ne possède pas un minimum de culture historique et la connaissance du passé est une prise de recul temporel nécessaire à la reconstruction du sens des évènements ; si les évènements sont imprévisibles et si leur immédiate saisie fait que l’on demeure trop proche pour pouvoir le lire correctement, l’histoire est la prise de distance nécessaire à la rationalisation des actions humaines. Le passé a donc besoin d’être expliqué par un avenir qui lui donnera son sens : nous réécrivons donc toujours l’histoire en fonction du présent à travers lequel nous relisons le passé. Sans doute peut-on dire qu’on ne comprend vraiment que le passé et non le présent, et celui-ci ne trouve ses différentes significations à travers le filtre de nos questions actuelles auxquelles il répond.  Le témoignage ne suffit donc pas à la science historique qui doit reconstruire une connaissance et non se fonder sur une simple perception du présent :

« Les contemporains, écrivait Raymond Aron dans son Introduction à la philosophie de l’histoire, sont partisans et aveugles face à l’histoire, soit comme acteurs, soit comme victimes ».

         On peut d’ailleurs s’interroger sur la part de continuité ou de discontinuité qui détermine l’évolution historique ; on peut certes lire l’histoire comme une suite nécessaire d’enchainement d’évènements mais une telle vision de l’histoire risque de la réduire à n’être qu’un processus  causal (un déterminisme en somme). Si le propre de l’histoire est de rendre possible l’action et la liberté humaine, alors le passé ne détermine pas entièrement le présent : il faut aussi savoir reconnaître la part de rupture, de nouveauté, bref de discontinuité qui caractérise l’évolution historique de l’humanité.      

- Les « leçons de l’histoire » : texte de Hegel extrait de La Raison dans l’histoire.

         L’histoire est aussi ce par nous pourrions parfois éviter de recommencer les erreurs du passé, de tirer les leçons de l’histoire (on dit parfois qu’un peuple est condamné à revivre ce qu’il a oublié). Mais cette idée est discutable ou plutôt est à nuancer. Sans doute avons-nous parfois pu tirer des enseignements du passé (la construction européenne, par exemple, est née de la terrible leçon que nous avons reçue des deux guerres mondiales) mais le plus souvent il n’est pas certain que les recettes du passé puissent être appliquées dans la spécificité des situations présentes qui restent singulières. Chaque époque historique, chaque évènement a ses particularités et il est parfois nécessaire, comme le disait Hegel dans la Raison dans l’histoire, d’avoir à inventer à chaque fois de nouvelles actions adaptées aux circonstances nouvelles :

« C’est le moment d’évoquer les réflexions morales qu’on introduit dans l’histoire : de la connaissance de celle-ci, on croit pouvoir tirer un enseignement moral et c’est souvent en vue d’un tel bénéfice que le travail historique a été entrepris. S’il est vrai que les bons exemples élèvent l’âme, en particulier celle de la jeunesse, et devraient être utilisés pour l’éducation morale des enfants, les destinées des peuples et des Etats, leurs intérêts, leurs conditions et leurs complications constituent cependant un tout autre domaine que celui de la morale (…).

    On dit aux gouvernants, aux hommes d’état, aux peuples de s’instruire principalement par l’expérience de l’histoire. Mais ce qu’enseignent l’expérience et l’histoire c’est que peuples et les gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, et n’ont jamais agi suivant des maximes qu’on en aurait pu retirer. Chaque époque se trouve dans des conditions si particulières, constitue une situation si individuelle que dans cette situation on doit et l’on ne peut décider que par elle. Dans ce tumulte des événements du monde, une maxime générale ne sert pas plus que le souvenir de situations analogues, car une chose comme un pâle souvenir est sans force en face de la vie et de la liberté du présent. (L’élément qui façonne l’histoire est d’une toute autre nature que les réflexions tirées de l’histoire. Nul cas ne ressemble exactement à un autre. Leur ressemblance fortuite n’autorise pas à croire que ce qui a été bien dans un cas pourrait l’être également dans un autre. Chaque peuple a sa propre situation, et pour savoir ce qui à chaque fois est juste, nul besoin de s’adresser à l’histoire). A ce point de vue, rien n’est plus fade que de s’en référer souvent aux exemples grecs et romains, comme c’est arrivé si fréquemment chez les Français à l’époque de la Révolution. Rien de plus différent que la nature de ces peuples et le caractère de notre époque (…). Seule l’intuition approfondie, libre, compréhensive des situations et le sens profond de l’idée (comme, par exemple, dans L’Esprit des lois de Montesquieu) peuvent donner aux réflexions de la vérité et de l’intérêt.

Hegel. La Raison dans l’histoire. 1821.

          On peut noter, à la lecture de ce texte, que pour Hegel, il n’y a pas de leçons de l’histoire parce que les peuples n’apprennent rien de l’histoire mais aussi parce que leur mémoire est impuissante à changer ce qui advient et reste sans force face à la puissance de l’histoire en marche : que peut un souvenir contre le cours des choses, le tumulte du monde ? La thèse des « leçons de l’histoire » repose en effet sur un présupposé selon lequel la construction du présent est en notre pouvoir. Mais la mémoire, par elle-même ne suffit pas à cette possibilité et une chose est de se souvenir, une autre est de pouvoir agir dans le présent. Il ne suffit pas en effet d’agiter sa conscience d’exemples du passé car, comme le dit Hegel, « un pâle souvenir est sans force en face de la vie et de la liberté du présent. (L’élément qui façonne l’histoire est d’une toute autre nature que les réflexions tirées de l’histoire) ». Si tel est le cas, si l’élément qui fait l’histoire n’est pas relié aux réflexions que nous pouvons en tirer, alors il se pourrait bien que l’homme reste impuissant face à une histoire qu’il ne contrôle pas et qui fondamentalement le dépasse et lui échappe (c’est la thèse hégélienne de la « ruse de la raison » nous y reviendrons).

- Mémoire et identité collective : l’histoire comme lien social.

           Ainsi l’histoire est-elle surtout cet héritage qui permet à une communauté de se stabiliser face aux changements,  de jeter un pont entre la tradition et la modernité et de vivre la synthèse de ses anticipations et de ses souvenirs, avant peut-être d’être une leçon qui nous permettrait d’éviter de reproduire nos erreurs. Il n’y a sans doute pas de stabilité sociale sans une stabilisation de la mémoire collective. On peut donc en cela montrer pourquoi nous avons besoin de nous enraciner par le souvenir, pourquoi nous avons besoin de croire à des mythes fondateurs, bref en quoi le passé n’est jamais dépassé mais bien une source qui nous donne une certaine vitalité. Si l’historien a une fonction sociale importante c’est que la mémoire participe à la construction de l’identité collective. Connaître le passé,  et d’abord un passé proche et vivant, celui des généalogies et des savoir-faire, des contes et des traditions locales, mais aussi un passé plus large, un passé national, c’est alors retrouver la continuité, la richesse restituée de la profondeur du temps, autant d’éléments qui, nous identifiant, nous permettent de savoir qui nous sommes et de mieux nous penser dans l’avenir. La connaissance du passé conditionne notre identité collective : l’histoire rassemble autour d’un passé commun et constitue donc une forme essentiel du lien social. Connaître l’histoire c’est alors plonger dans des racines individuelles ou collectives, c’est faire revenir à la surface des ancrages dans des traditions, un « roman national ». Le passé nous permet donc de savoir qui nous sommes, de relire une identité qui peut souder une communauté pour consolider un vivre-ensemble (ce qui est alors l’enjeu clairement politique de l’enseignement de l’histoire à l’école). Plus les sociétés se transforment et plus elles sont sans doute simultanément besoin de conserver les traces de leurs histoires pour rester elles-mêmes malgré leurs transformations. Le problème étant sans doute de trouver un équilibre entre passé et futur, tradition et modernité, conservation et rupture : si un excès de conservatisme peut conduire à l’immobilisme, à l’archaïsme, un excès de rupture (« faisons du passé table rase ») risque de faire basculer les sociétés dans une autre forme d’illusion qui consiste à croire que l’on peut se débarrasser entièrement du passé. Disons que chaque société doit trouver son rythme et son tempo de modification selon ses choix politiques mais la question de la synthèse entre le passé et le présent demeure pour chaque nation ou chaque groupe humain.

- Le devoir de mémoire : rendre justice aux victimes du passé (Négationnisme et lois mémorielles).

          Reste enfin à dire que s’il existe un devoir de mémoire, c’est que l’on considère que l’oubli serait une faute, voire un crime et qu’il est moralement nécessaire de ne pas oublier. Mais en quoi l’oubli peut-il être une faute ? Pourquoi pouvons-nous penser à la mémoire comme ce qui est moralement obligatoire ?

2) Les abus de la mémoire et le droit à l’oubli (Texte Nietzsche : étude d’un extrait de La Seconde Considération intempestive). Y a-t-il une vertu de l’oubli ?

          Pour autant, il faut dire qu’il existe un droit à l’oubli et qu’il est aussi vital que des générations apprennent à « tourner la page », pourquoi pas à rompre avec le passé et à ne pas rester toujours focalisées sur certains évènements antérieurs. Il a en effet une positivité de l’oubli qui est nécessaire, l’oubli au sens non pas d’une ignorance, mais d’un détachement du passé. Une mémoire qui n’oublierait jamais rien serait comme anormale, invivable et obsessionnelle.  Mémoriser c’est d’ailleurs en partie sélectionner les évènements que l’on souhaite retenir en laissant les autres de coté. Nietzsche a d’ailleurs très bien montré dans ses Considérations inactuelles, quelle pouvait être l’utilité de l’oubli pour le bonheur des hommes et quels pouvaient être les risques d’une mémoire archaïsante, qu’il appelle « momumentale », qui empêche la culture de se tourner vers le futur et d’être active. Il existe aussi une hypertrophie de la mémoire qui peut nous envahir, nous scléroser, nous encombrer. On peut être accablé par le souvenir, et il peut y avoir un risque d’excès de mémoire, la dérive d’une pathologie de la mémoire.  Il est temps de préciser alors en quoi consiste exactement cette pathologie.

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur: la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême: un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir.  Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Tout action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation ». Nietzsche Considérations inactuelles. 1874

          La Seconde Considération Intempestive de Nietzsche, publiée en 1872, a pour sous-titre « de l’utilité et des inconvénients de l’histoire  pour la vie » et pose la question de la valeur de la culture historique des sociétés modernes. Nietzsche se demande en effet si l’oubli n’est pas nécessaire au bonheur, à l’action, et si, l’homme ne peut être victime d’un excès de mémoire: « trop d’histoire tue l’homme » nous dit-il dans ce livre; cette thèse est discutable, il faut l’examiner. Dans cet extrait ici proposé, l’auteur ne dit pas qu’il ne faut pas étudier le passé, mais il cherche à montrer qu’un excès de mémoire nuit à l’être vivant: il y a pour tout homme (ou pour toute société, pour toute civilisation) un besoin d’histoire (pour se référer à la grandeur du passé, pour s’en inspirer, on peut trouver dans les traditions une certaine utilité … ect), mais il s’agit aussi de penser les limites de cette utilité et de trouver le juste rapport au passé: entre d’un côté un manque de mémoire (amnésie et refoulement de certaines périodes de l’histoire, survalorisation du présent ou du futur), et de l’autre une exacerbation de la mémoire, une vénération du passé (nostalgie trop forte) il doit y avoir un équilibre : « quant à savoir jusqu’à quel point la vie a besoin des services de l’histoire, c’est là une des questions les plus graves concernant la santé d’un peuple ou d’un individu car trop d’histoire fait dégénérer la vie» dit Nietzsche aussi dans le même ouvrage. La vie ici est prise au sens de puissance créatrice, de force vitale, de capacité d’action. On peut supposer alors qu’un excès d’histoire nous accable au lieu de nous stimuler : l’homme a besoin du passé mais pour le dépasser, pour le digérer, pour construire un présent dans sa nouveauté et se projeter vers l’avenir, non pour en rester dépendant. Nietzsche va alors chercher à dénoncer les sociétés modernes qui sont « rongées de fièvre historienne » car pour lui il existe une maladie historique qui provoque une saturation, un écoeurement puisque l’homme reste accroché au passé en le ruminant sans cesse. Nietzsche va donc utiliser dans ce texte un vocabulaire médical pour dénoncer une hypertrophie de la mémoire qui empêche la culture de se tourner vers l’avenir, ce qu’il appelle une mémoire archaïsante qui nous rend prisonniers et passifs de notre temps: ce que Nietzsche veut dénoncer c’est une sorte de dépendance à l’égard du passé qui peut agir comme un spectre, un sortilège qui nous hante et dérange la quiétude du présent: « l’homme reste sans cesse accroché au passé, quoiqu’il fasse, qu’il s’en aille courir au loin, qu’il hâte le pas, toujours la chaîne court avec lui ». Pour le bonheur nous allons le voir, il y a donc une nécessité, une vertu de l’oubli qui est une force permettant à l’homme de se détacher de ce qui l’encombre.

Analyse du texte: On définit trop souvent l’oubli comme une défaillance, comme un manque, une perte, un affaiblissement. L’intérêt du texte de Nietzsche c’est qu’il tente de montrer que l’oubli, qu’il définit comme « la faculté de sentir les choses en dehors de toute perspective historique », c’est-à-dire la capacité de voir les choses uniquement dans leur immédiate présence sans se les représenter dans la perspective du temps, n’est pas seulement un manque mais aussi une force par laquelle l’homme peut se libérer de sa mémoire pour vire au présent et peut-être le savourer davantage. L’oubli serait donc nécessaire au bonheur, à une certaine forme de sérénité ou une forme de repos par lequel pour pouvons-nous consacrer à la situation actuelle, à l’instant, aux choses qui nous arrivent dans le présent. L’auteur oppose alors deux images: l’une qui est l’image de l’homme du présent « debout et victorieux » qui est sans crainte et qui affirme sa propre existence, et l’autre qui est celle de l’homme qui « voit en toute chose un devenir » où tout est mouvant, et qui se laisse submerger par le fleuve de l’histoire (comparé ici à un torrent) et qui finalement perd pied, ne peut plus agir. Cette série de métaphores tend à illustrer l’idée que l’affirmation de soi dans le présent suppose une perspective sur le réel qui ne soit pas seulement historique: une rumination excessive du passé (que Nietzsche compare ici à une privation de sommeil) correspond à un degré d’insomnie néfaste à la vie. Le sommeil est réparateur; de même l’oubli sans lequel on ne peut vivre: il est au fond constitutif de la conscience et de la mémoire). Ingrédient du bonheur, ingrédient également de l’action (« toute action exige l’oubli »), l’oubli s’impose comme une nécessité à celui qui souhaite vivre pleinement sa vie, sans quoi on reste prisonnier du passé ou on se projette vers des espérances futures qui peuvent être illusoires. Celui qui veut vivre heureux doit savoir goûter l’instant présent c’est-à-dire qu’il dit savoir s’installer « au seuil de l’instant » sans se placer dans la perspective du temps. Tant que dure notre bonheur nous devons apprendre à le savourer pour lui-même, à le sentir vraiment tant qu’il dure sans nous perdre dans la conscience du passé ou du futur, sans quoi on passe à côté des bons moments, à côté de ce qu’il y a d’unique dans l’instant. Ainsi on voit avec ce texte que le bonheur suppose une sorte d’ « art de vivre » au présent, sans quoi le souvenir nous dévore et nous empêche d’acceuillir le présent dans sa nouveauté. L’auteur prend alors l’exemple de l’animal qui selon lui illustre à l’extrême cette idée que le bonheur est possible sans la conscience du temps: « il est possible de vivre heureux presque sans aucune mémoire, comme le montre l’animal » alors que par opposition, il est impossible de vivre sans oubli sauf à se condamner à une « rumination » permanente, une « insomnie ». On peut donc dire qu’un certain degré d’oubli est nécessaire non seulement pour un individu mais aussi pour « un peuple ou une civilisation ».

       Ce dernier terme de « civilisation » utilisé par l’auteur déplace alors le problème de la mémoire au niveau collectif. Les sociétés aussi ont une mémoire (et non seulement les individus). L’intérêt de ce texte est alors de nous permettre de penser l’idée d’une pathologie de la mémoire collective : de la même façon qu’un individu peut rester obsédé par le passé, une société peut rester focalisée sur un événement (traumatisant) qui la hante (qu’elle refoule ou qui l’obsède). Les sociétés aussi ont besoin aussi de se délivrer de leur passé, de leur histoire. Le rôle de la mémoire devait être alors de permettre aux sociétés de se tourner vers l’avenir en conservant le passé: on doit conserver le passé mais tout en se détachant de lui. Une certaine forme d’oubli est donc nécessaire aussi aux peuples, mais au sens désormais précisé d’une conscience sélective du passé, pour remédier à une forme pathologique de la mémoire qui nous enchaînerait à l’histoire, au passé. L’oubli est donc nécessaire, peut nous libérer du poids de notre propre passé. Cela est vrai pour un individu mais aussi pour un peuple. L’oubli (qui n’est pas la simple ignorance) est donc utile pour la liberté d’action et de création, par quoi nous pouvons répondre présent au présent, pour en épouser les possibilités nouvelles.

3)  La science historique comme remède aux « pathologies » de la mémoire.

-          La distinction entre mémoire et histoire.

         Il faut en effet se méfier d’un culte de la mémoire pour la mémoire parce qu’il y a, en réalité, plusieurs mémoires qu’il faut maintenant distinguer. Comme le précisait Pierre Nora dans son ouvrage Les lieux de mémoire, on doit distinguer la mémoire spontanée des groupes sociaux (c’est la mémoire collective affective, toujours victime d’oscillations entre l’oubli et la hantise et susceptible de toutes les manipulations) et d’autre part la mémoire savante, l’histoire critique des historiens. Il y a d’un côté la mémoire vécue des peuples, symbolique, mythique qui installe le souvenir dans le sacré, et d’autre part le travail prudent, « laïc » et relatif des historiens. Il y a là deux mémoires qui d’une certaine façon s’opposent ou se distinguent car le but de l’histoire savante est de déconstruire la mémoire, la critiquer puisqu’elle reste partielle est imprécise. La mémoire désigne tout d’abord un phénomène individuel ; il s’agit de la mémoire de chacun (nos souvenirs). Sans nier la valeur du témoignage, la mémoire individuelle est subjective et produit une vision purement personnelle : elle ne suffit pas en ce sens à faire de la science. La mémoire c’est aussi un fait collectif. Par « mémoire collective » on peut entendre une certaine vision commune du passé propre à un groupe, à une communauté ou une société qui rassemble, unifie une diversité de personnes autour d’un récit collectif, de rites, de commémorations. Cette mémoire n’est pas non plus scientifique dans le sens où elle installe le groupe dans une bonne image de lui-même et fonctionne aux mythes, à la censure, aux symboles. Elle peut avoir tendance à glorifier certains épisode d’un passé et passer sous silence ce qui gêne. Cette mémoire est donc potentiellement patriotique et dogmatique : elle se présente comme une version unique du passé mais oscille en réalité entre l’obsession et l’oubli. C’est cette mémoire que les groupes réactivent volontiers en cas de conflits et opposent à d’autres mémoires pensées comme des entités identitaires distinctes.

        L’histoire au contraire, désigne la science historique, le travail des savants qui est basé sur des récits critiques et non de simples témoignages ou perceptions du passé. L’histoire implique l’étude critique des documents, et impose un patient travail de reconstruction méthodique qui doit se méfier de la mémoire :la mémoire des peuples ne fait pas l’histoire savante qui, elle, refuse de se baser sur une connaissance immédiate : elle exige le débat des historiens, le dialogue et l’examen critique à travers plusieurs versions du passé qui refuse d’accorder par principe de la valeur au témoignage et préfère l’étude des archives et les processus de vérifications des donnés. Lorsque la mémoire installe un peuple dans la mythologie ou la censure, le refoulement ou une version unique du passé, alors le but de l’histoire est alors de déconstruire cette mémoire perfectible (la mémoire est une connaissance immédiate basée sur la perception et le témoignage qui donne lieu à une littérature- l’histoire est une connaissance médiate basée sur des documents donnant lieu à des interprétations produisant une science)[6].

           Le rôle de la mémoire dans une société est alors d’opérer une transition, de permettre aux hommes de se tourner vers l’avenir tout en conservant les traces du passé. Cette mémoire transitive doit donner aux hommes le moyen de se détacher progressivement du passé sans l’oublier en l’intégrant à la vie commune sous la forme de récits et de commémorations (sous une forme culturelle en somme). L’objectif du souvenir serait donc d’opérer une sorte de « travail du deuil » par lequel nous apprenons à partager le passé pour nous en libérer, à l’intérioriser comme objet de culture pour mieux le dépasser. Si parfois nous restons comme prisonniers de cette mémoire et ne parvenons pas à nous défaire de certains évènements traumatisants, s’il y a des blocages dans le travail des souvenirs qui nous hantent et dont nous restons les otages, alors, suite à certains chocs historiques, on peut donc s’enfermer dans un ressassement, une répétition compulsive, une stagnation ou bien à l’inverse une stratégie d’amnésie, d’oubli. L’obsession et l’oubli de fuite étant alors les deux formes que peuvent provoquer des évènements mal intégrés qui rendent difficiles notre identité et notre rapport au passé. Le problème est donc de guérir cette mémoire malade dont on ne parvient à se dégager ou que l’on cherche à éluder. Comment faire? C’est précisément aux historiens d’avoir à accomplir ce travail par l’élaboration d’une science historique. En quoi la science de l’histoire peut-elle guérir notre mémoire? C’est qu’il reste à expliquer.

-          Un « devoir d’histoire » plutôt qu’un « devoir de mémoire ».

            Lorsque notre mémoire collective est malade, parce qu’elle suscite les passions et nous hante (comme victime ou coupable), sous la forme de récits  idéologiques laissant peu de place à l’esprit critique, la science de l’histoire cherche des récits alternatifs, des points de vue différents sur nous-même, des réécritures de l’histoire par lesquelles nous pouvons nous raconter autrement et apprendre à relativiser notre rapport au passé. La science historique étant faite de controverses, de diversité, de multiples interprétations elle est capable, de redonner un sens nouveau au passé en nous apprenant à le regarder sans trop de passion. La vraie mission de l’histoire est alors de « détruire » la mémoire collective malade, de la refouler (Pierre Nora: « l’histoire est la délégitimation du passé vécu ») pour nous en libérer. Cette libération est possible parce que l’histoire n’est pas une science exacte et qu’elle laisse à d’autres que nous (des historiens étrangers par exemple) la possibilité de raconter notre propre histoire et par là de changer à nos yeux le sens du passé.

Conclusion : Il y a donc de mauvais usages de la mémoire desquels nous devons nous protéger pour que le passé soit un héritage constructif capable de nous transmettre ses promesses inaccomplies. Face à une mémoire malade et mythologique, il faut exiger une mémoire plurielle et critique. A l’impératif du devoir de mémoire, il faut substituer un devoir d’histoire. Comme le dit Antoine Prost dans ses Douze leçons sur l’histoire: « L’histoire ne doit pas se mettre au service de la mémoire. Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons tout d’abord besoin d’un devoir d’histoire« .

B) Le problème de la connaissance historique.

       Voltaire écrivait dans son Dictionnaire philosophique que « l’histoire est le récit des faits donnés pour vrais, au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux » : contrairement aux légendes, aux mythes, l’histoire se veut scientifique, méthodique et, bien qu’elle soit un récit construit sur une narration, elle souhaite atteindre une certaine forme de vérité. Mais justement, en quel sens peut-on dire de l’histoire qu’elle est une science ? L’historien peut-il relater en toute neutralité les évènements tels qu’ils se sont déroulés ? Le problème de l’objectivité en histoire est alors à considérer à un double niveau :

-au niveau de l’objet qui est à étudier : le fait historique.

- au niveau du sujet qui étudie (la subjectivité de l’historien).

1) Qu’est-ce qu’un fait historique ? 

- Opposition entre le « fait scientifique » et le « fait historique » (texte de Cournot). La critique historique. Critique du positivisme en histoire.

        L’historien n’analyse pas des faits purement naturels mais des évènements et des actions humaines. Contrairement aux sciences de la nature qui mettent à jour des phénomènes intelligibles, selon des lois physiques ou biologiques, et analysent des phénomènes réguliers ou expérimentables, quantifiables et directement observables (la propagation d’une onde sonore ou bien le mouvement d’une planète), l’histoire porte au contraire sur des évènements singuliers, uniques, non observables directement et non quantifiables (César franchit le Rubicon…). Les sciences de la nature sont déterministes (elles cherchent à établir des rapports de causalité entre les phénomènes) alors que l’histoire contingente (elle aurait pu être autre du fait de la liberté humaine) et ne peut pas être reconstruire selon une causalité nécessaire. Il y a donc une différence fondamentale entre la relation des sciences exactes à leurs objets d’étude et la démarche de l’historien. Si le fait scientifique des sciences de la nature est donc prévisible et conceptualisable (il s’éclaire par une théorie), le fait historique n’est pas accessible à l’observation, puisqu’il est éloigné dans le temps et ne peut être reconstruit qu’à travers des traces documentaires. Autrement dit, l’histoire ne permet pas de nous faire accéder au passé lui-même mais ne nous donne que des représentations du passé à partir d’éléments qui doivent être interprétés a postériori.

  »La description d’un phénomène dont toutes les phases se succèdent et s’enchaînent nécessairement, selon des lois que font connaître le raisonnement ou l’expérience, est du domaine de la science et non de l’histoire. La science décrit la succession des éclipses, la propagation d’une onde sonore, le cours d’une maladie qui passe par des phases régulières; tandis que l’histoire intervient nécessairement là où nous voyons, non seulement que la théorie, dans son état d’imperfection actuelle, ne suffit pas pour expliquer les phénomènes, mais que même la théorie la plus parfaite exigerait encore le concours d’une donnée historique.

S’il n’y a pas d’histoire proprement dite, là où tous les événements dérivent nécessairement les uns des autres en vertu de lois constantes par lesquelles le système est régi, il n’y a pas non plus d’histoire, dans le vrai sens du terme, pour une suite d’événements qui seraient sans aucune liaison entre eux. Ainsi les registres d’une loterie publique pourraient offrir une succession de coups singuliers quelquefois piquants pour la curiosité, mais ne constitueraient pas une histoire: car les coups se succèdent sans s’enchaîner, sans que les premiers exercent aucune influence sur ceux qui suivent, bien qu’ils se succèdent selon une certaine chronologie.

Au contraire, à un jeu comme celui du tric-trac (), où chaque coup de dé, amené par des circonstances fortuites, influe néanmoins sur les résultats des coups suivants; et à plus forte raison au jeu d’échecs, où la détermination réfléchie du joueur se substitue aux hasards du dé, de manière pourtant à ce que les idées du joueur en se croisant avec celle de l’adversaire, donnent lieu à une multitudes de rencontres accidentelles, on voit apparaître alors une ressemblance avec les conditions d’un enchaînement historique ». Cournot, Essai sur les fondements de la connaissance et sur les caractères de la critique philosophique (1852).

           Pour construire cette vision de « l’enchainement historique », l’historien doit donc faire face à des nombreuses difficultés qui introduisent de l’incertitude dans sa démarche. Si l’évènement étudié est lointain, si la distance temporelle est importante, alors l’historien pourra être confronté au manque de documents, ou à la difficulté de les vérifier soit dans leur forme- leur authenticité-, soit dans leur contenu. Les documents peuvent être très variables : il peut s’agit de monuments, d’œuvres d’art, de médailles, de monnaies, d’écrits de toutes sortes (articles de presse, archives administratives, papiers de famille, documents comptables, documents audio ou video… etc)… Il est donc ensuite nécessaire de pratiquer cette critique historique par le biais de sciences auxiliaires utiles en histoire (archéologie, épigraphie, paléographie, numismatique… etc). Ce travail déjà fort complexe, se complique encore lorsque l’historien est confronté aux témoignages puisqu’il faudra trouver les erreurs volontaires ou involontaires des récits pour juger de leur valeur probante et les recouper, les confronter. Il faut donc établir les faits (la critique historique) et vérifier l’authenticité, la véracité des documents.

            Reste encore à établir une synthèse au-delà des lacunes des documents, de leur insuffisance : le silence des documents ne permet, en effet, de conclure à l’inexistence d’un fait : ceux de l’antiquité sont, par exemple quasiment muets sur l’esclavage. D’une manière générale, les documents historiques, parce qu’ils sont les œuvres des classes favorisées sont enclins à exagérer l’importance des élites, des grands personnages de l’histoire alors que la vie quotidienne de la population est passée sous silence. De même les documents historiques accordent après des conflits toujours beaucoup plus de place aux vainqueurs qu’aux vaincus. Il faut ensuite regrouper les faits selon un ordre d’intérêt et de priorité et faire des choix (laisser tel fait de côté, l’autre non, juger que tel fait est révélateur ou marquant, et que d’autres sont sans importance : cela implique donc un jugement de valeur). On voit bien en ce sens que l’histoire n’est donc pas donnée à l’avance et qu’il suffirait de recueillir des « faits bruts » pour faire l’histoire en les compilant; en réalité l’historien ne fait pas une simple chronologie : il intervient en tant que sujet dans l’élaboration de la connaissance et de son objet. A partir de quand peut-on dire d’un fait qu’il est historique? La réponse peut varier selon les critères de réponse élaborés par l’historien lui-même.

          Tout ceci démontre donc que le fait historique n’est pas de l’ordre du « donné », du tout fait à l’avance que l’on devrait ensuite se borner à constater ; le fait historique n’est pas reçu passivement par l’esprit et connaître ce n’est pas seulement recevoir car la connaissance est une construction par l’esprit : l’historien intervient en tant que sujet dans cette démarche. Connaître l’histoire, ce n’est pas trouver des vérités brutes qui préexisteraient à notre analyse, mais c’est organiser la réalité que l’on veut éclairer selon ses propres choix, ses propres méthodes, ses propres questions. Autrement dit, les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, il faut les faire parler par des méthodes qui changent d’un historien à un autre. Un document historique n’a pas de sens en soi : il ne trouve sa signification que part une démarche interprétative toujours variable. Voilà pourquoi n otre perception du passé change toujours en fonction du présent. Comme le disait Benedetto Croce : « toute histoire est contemporaine », ce qui signifie que le passé est toujours vu avec les yeux du présent. La connaissance historique est donc relative. Elle n’est que la reconstruction dans l’esprit de l’historien du passé qui prendra forme dans son récit, sa mise en intrigue, son récit personnel qui même comporter une part d’imagination. L’historien fait l’histoire en ce sens.

          En ce sens il faut faire la critique du positivisme, c’est-à-dire de la croyance selon laquelle l’histoire peut être définitive, achevée et fondée sur des vérités purement objectives, sur des faits que l’historien se contenterait de recevoir et qui existeraient indépendamment de sa conscience (les faits parleraient d’eux-mêmes…). L’exploration du passé reste une tâche interprétative infinie. Cependant, même si l’histoire reste relative dans l’élaboration de ses connaissances, elle reste en même temps une science et n’est pas un simple roman. Comment dès lors eut-on dire que l’histoire est une science si elle dépend en même temps de l’historien ? Dire que l’histoire est une interprétation du passé ne risque-t-il pas de conduire à une forme de relativisme en matière de vérité ?

- Qu’est-ce qu’un évènement ? La « nouvelle histoire », critique de l’histoire évènementielle.

        L’opposition traditionnelle du fait scientifique et du fait historique est contestée par « la nouvelle histoire ». Ce terme désigne une école historique née en 1929 à Strasbourg et fondée par Lucien Febvre et Marc Bloch (voir son ouvrage Apologie pour l’histoire) avec la création de la revue « Annales d’histoire économique et sociale ». Selon cette école, l’opposition entre fait historique et scientifique que nous avons évoquée n’est valable que pour un certain type d’histoire, l’histoire évènementielle, qui met l’accent sur les grandes dates, les faits qui émergent, les grandes batailles, les révoltes, les traités entre nations, et les grands personnages du passé, les rois, les cardinaux, les héros, bref, les puissants. A la place de cette histoire traditionnelle faite de récits, la nouvelle histoire va préférer s’intéresser aux structures économiques de longue durée, à des réalités sociales profondes qui agissent sur le long terme et non simplement à des évènements ponctuels qui sont toujours plus ou moins accidentels et immédiat. L’évènement n’est qu’un phénomène de surface contingent, il n’est que « l’écume de l’histoire » pour reprendre la célèbre formule de G. Duby.  L’évènement n’est qu’un phénomène apparent qu’il faut resituer dans un ensemble plus vaste et plus global. Il faut plutôt étudier les rapports lents et réguliers et déplacer son attention vers des objets nouveaux (l’évolution du climat, la démographie, les régimes de fiscalité, les mentalités et les mœurs envisagés sur des siècles, les échanges économiques…etc) : on s’attachera alors non aux grandes chronologies politiques enseignées aux écoliers (« l’histoire-bataille » si l’on veut), mais aux conditions de vie matérielle et mentales des gens ordinaires (c’est en somme une histoire du peuple plutôt qu’une histoire de l’élite sur laquelle repose l’histoire narrative). A l’histoire ponctuelle on va substituer « l’histoire quasi immobile de l’homme dans ses rapports avec le milieu et l’histoire lentement rythmée des groupes et des groupements » (F. Braudel). Au temps individuel de l’histoire traditionnelle, on opposera le temps social et le temps géographique. La nouvelle histoire est donc bien économique et sociale et, comme telle, utilise de nouvelles méthodes (statistiques par exemple, voire l’informatique). On transforme donc l’histoire dans son objet mais aussi dans sa forme : de narrative et qualitative, l’histoire devient plus quantitative.  Il s’agit donc d’une école historique qui cherche à saisir la complexité du réel et en donnant naissance à une « histoire totale » : là où l’histoire traditionnelle ne retient que l’évènementiel et donc la discontinuité, la nouvelle histoire se veut attentive à la continuité des temps longs, des relations stables et des séries. L’histoire devient alors une véritable archéologie du social. C’est là une toute nouvelle conception du métier d’historien qui ne peut plus se fonder seulement sur des écrits et qui veut rompre avec l’histoire politique classique.

           Faut-il pour autant en finir avec l’histoire évènementielle ? Il est certain que la notion d’évènement est problématique. L’histoire narrative postule son existence objective, qu’il existe en soi comme un fait brut; mais en réalité, l’évènement est construit dans le sens où il émerge, dans son abstraction, de l’infinité de déterminations dont est fait le concret, et c’est la mise en récit qui rend son existence possible, révélant le fait et masquant son origine. Dans le récit, l’évènement, sort de l’épaisseur du temps pour entrer dans l’ordre de la narration. « Le fait historique n’est pas plus donné que les autres » nous dit Lévi-Strauss dans La pensée sauvage. L’approche quantitative de l’histoire est nécessaire mais elle ne doit pas totalement nous faire délaisser une approche qualitative par laquelle nous pouvons donner du sens aux phénomènes du passé : toute donnée quantitative devra rentrer dans un discours qui reposera sur une interprétation. On peut donc retenir qu’il y a en réalité non pas une mais des histoires qui naissent de la complexité et des différentes manières d’appréhender le passé et chaque histoire en ce sens est légitime. 

        Comme le souligne Fernand Braudel (Ecrits sur l’histoire, Flamarion, 1985), on peut distinguer plusieurs niveaux de l’histoire  puisque : « Le passé n’est pas fait d’une succession simple d’événements mais de simultanéité de temps différents ».  Il y a en effet le temps court du journaliste aux prises avec l’actualité, le temps du récit.  « Il y a un temps court économique, social, littéraire, institutionnel, religieux, géographique même, par exemple, un cyclone, une tempête. C’est le temps de la politique, au sens ordinaire du terme, et celui du fait divers ». « Et, à côté de ce récit, vous avez le passé par larges tranches, dominant l’événement, soit des périodes de dix, vingt ou cinquante ans. Cette étude du temps moyen, en général celui d’une vie ou d’une génération, est particulièrement nécessaire pour comprendre la vie économique et sociale qui évolue par cycles ». Les cycles à moyen terme concernent en économie les courbes des prix et des salaires et en psycho-sociologie la métamorphose des groupes sociaux. Enfin il y a « la longue durée, la tendance séculaire » que l’on observe dans la permanence liée aux contraintes géographiques et climatiques ou tout simplement aux contraintes de nos mentalités et de notre système économique. « Ce que révèle l’histoire sous l’angle de la longue durée, c’est un certain nombre de structures, de permanences qui permettent d’expliquer des faits de civilisations apparemment fort éloignés les uns des autres ou de notre vie ». L’histoire est donc la conséquence de ces trois niveaux (l’entremêlement du court, du moyen et du long terme). Il est nécessaire, si l’on veut véritablement la comprendre, de l’envisager constamment à un triple niveau. Comme le souligne Braudel : « Il y a donc trois temps qui se superposent et vivent simultanément. A l’étage supérieur, celui que l’on voit de nos yeux, le mouvement est très rapide. A l’étage moyen, la mobilité n’est pas aussitôt apparente ; il faut soulever ce qui la cache. Et puis vous avez cette nappe lente, ce temps presque immobile qui constitue le soubassement. La difficulté, c’est que nous sommes entourés d’événements brefs qui sont des signes mais il est difficile de voir si ce sont de simples choses éphémères, les fruits de l’instant ou les émergences masquées de cette nappe quasi immobile.”[7]

          Il serait alors possible de récuser les fausses alternatives : entre un récit évènementiel, considéré comme insignifiant, et d’autre part, la négation de l’évènement, entre une histoire politique et une histoire socio-économique, entre une histoire des individus et une histoire des masses, il faut sans doute imaginer une approche de l’évènement qui soit liée aux structures qui l’ont fait naître, l’ont rendu possible. Sans doute l’histoire doit-elle viser la globalité mais en conservant à la fois l’évènementiel et le structurel et combiner ces différents niveaux.

1)      Objectivité et subjectivité de l’historien.

        On peut définir l’objectivité comme étant la conformité aux faits : un récit ou une représentation sont objectifs s’ils traduisent fidèlement une réalité avec neutralité. En science de la nature, l’objectivité paraît forte puisque le physicien décrit des phénomènes naturels et explique des relations de cause à effet grâce à des lois universelles. Une telle froideur paraît plus difficile en histoire puisque l’historien est engagé dans son récit et n’est jamais tout à fait neutre. Il est vrai que l’historien a sa subjectivité et donc ses goûts, ses préférences, ses sentiments à l’égard d’une période de l’histoire ou d’un personnage qu’il étudie. Il a des sympathies ou des répulsions et son admiration pour tel ou tel grand homme peut transparaître. L’historien a aussi ses croyances religieuses, philosophiques, politiques et son idéologie peut donc le conduire à telle ou telle forme de lecture de l’histoire en fonction de certains « partis pris ». On peut en effet avoir une lecture politisée de certains évènements ou vouloir juger des épisodes de l’histoire qui ne laissent pas indifférents (la collaboration, la colonisation, la torture en Algérie…). L’historien se place souvent au cœur d’un débat qui peut réveiller ses croyances morales par exemple. L’historien a également un talent et un génie qui lui sont propres, dans son style, son écriture, sa narration et ses qualités intellectuelles, sa culture, autant d’éléments qui peuvent venir particulariser son récit, le singulariser. Enfin, l’historien est lui-même situé dans l’histoire et ne peut jamais parler du présent, abstraction faite du passé ; il voit toujours le passé à travers le présent et réécrit donc l’histoire en fonction du point de vue spécifique qu’il adopte dans son temps à lui. Chaque civilisation élabore un redéploiement sans fin du passé à trevars ses multiples lectures. Bref, comme le dit le philosophe Paul Ricoeur, l’historien va aux hommes du passé à partir de son expérience humaine propre : 

  »L’historien va aux hommes du passé avec son expérience humaine propre. Le moment où la subjectivité de l’historien prend un relief saisissant, c’est celui où par-delà toute chronologie critique, l’historien fait surgir les valeurs de vie des hommes d’autrefois. Cette évocation des hommes qui nous soit accessible, faute de pouvoir revivre ce qu’ils ont vécu, n’est pas possible sans que l’historien soit véritablement « intéressé » à ces valeurs et n’ait avec elles une affinité en profondeur; non que l’historien doive partager la foi de ses héros, il ferait alors rarement de l’histoire mais de l’apologétique (1) voire de l’hagiographie (2); mais il doit être capable d’admettre par hypothèse leur foi, ce qui est une manière d’entrer dans la problématique de cette foi en la « suspendant« ,tout en la « neutralisant » comme foi actuellement professée. Cette adoption suspendue, neutralisée de la croyance des hommes d’autrefois est la sympathie propre à l’historien. (…) L’histoire est donc une des manières dont les hommes « répètent » leur appartenance à la même humanité; elle est un secteur de la communication des consciences, un secteur scindé par l’étape méthodologique de la trace et du document, dont un secteur distinct du dialogue où l’autre « répond« , mais non un secteur entièrement scindé de l’intersubjectivité totale, laquelle reste toujours ouverte et en débat. (…) La subjectivité mise en jeu n’est pas une subjectivité « quelconque« , mais précisément la subjectivité « de » l’historien: le jugement d’importance, -le complexe des schèmes de causalité, -le transfert dans un autre présent imaginé,-la sympathie pour d’autres hommes, pour d’autres valeurs, et finalement cette capacité de rencontrer un autrui de jadis,- tout cela confère à la subjectivité de l’historien une plus grande richesse d’harmoniques que n’en comporte par exemple la subjectivité du physicien ».

Paul Ricoeur. Histoire et vérité. (1955).3

Explication du texte:

      Le problème de l’objectivité de la connaissance est posé par la nature même du travail de l’historien. En effet, est-il possible aux hommes qui veulent faire revivre le passé de le restituer dans sa vérité, sans le travestir, le déformer, tel qu’il s’est vraiment déroulé? L’historien, en effet, ne semble pas pouvoir prétendre à la même objectivité que celle d’un physicien étudiant la nature puisqu’il doit ressusciter un passé absent et que, pour y parvenir, il doit faire des choix, interpréter personnellement des documents. Ainsi, le récit de l’histoire risque-t-il toujours d’être subjectif, voire de manquer d’impartialité. On pourrait croire alors qu’il faudrait que l’historien soit « neutre » devant les faits qu’il examine, qu’il les analyse en toute froideur, sans idéologie, sans parti pris ni passion. « Un bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays » disait alors Fénelon en espérant que l’historien soit totalement objectif. Mais ce texte de P. Ricoeur, qui nous est ici proposé, va montrer à l’inverse qu’une totale neutralité de la part de l’historien vis-à-vis du passé est impossible (illusoire) et d’autre part que la subjectivité de l’historien n’est pas forcément un obstacle à la connaissance du passé mais au contraire sa condition: l’historien doit être « intéressé » par la vie des hommes d’autrefois pour en faire un récit, il doit rentrer en relation avec eux tout en essayant de rester, autant que possible, impartial. Parce que l’historien doit rentrer en « sympathie » avec les hommes du passé, il s’agira de comprendre que la subjectivité de l’historien est l’élément à partir duquel se construit le récit de l’histoire. Il s’agit donc de savoir si l’on peut connaître le passé en toute objectivité : la subjectivité de l’historien ne déforme-t-elle pas les faits ?

*

* *

L’historien se rapporte au passé mais toujours à partir de ce qu’il est dans le présent, toujours à partir de son propre vécu. Ainsi l’historien n’a-t-il pas accès à une vérité sur le passé qui serait définitive et stable, à des faits « bruts » qui préexisteraient à ses recherches, mais seulement à des représentations du passé, des reconstructions provisoires de ce qui s’est produit, et qui peuvent changer d’un historien à un autre, même si elles visent une certaine forme de vérité. L’histoire n’est donc pas une science exacte mais une construction interprétative. Selon Ricoeur en effet, « l’historien va aux hommes du passé avec son expérience humaine propre » et voit donc le passé à partir de sa mentalité présente, de sa subjectivité. L’histoire est inséparable de l’historien et relève d’interprétations et de méthodes multiples[8]. L’activité du sujet, de l’observateur, du chercheur, est essentielle dans le processus d’élaboration de la connaissance : l’historien ne se contente pas de recevoir et d’enregistrer passivement des faits comme le pense le positivisme[9]. Ainsi, n’est-il jamais totalement neutre (totalement objectif) puisqu’il observe les choses d’un point de vue particulier peut-être éloigné des mentalités qu’il veut étudier (d’où le problème de la distance temporelle). Le récit de l’histoire comporte ainsi inévitablement une part de subjectivité qu’il est impossible d’éliminer et le passé n’est donc jamais appréhendé en soi mais toujours à travers les catégories mentales du chercheur, de ses hypothèses, de ses questions (« toute conscience de l’histoire est une conscience dans l’histoire » disait Raymond Aron). Sans doute y a-t-il des faits indiscutables (dire l’inverse serait la porte ouverte à tous les révisionismes!), mais leur signification peut être considérée différemment. Il n’y a donc pas de vérité unique en histoire. Faut-il alors voir en cela une marque négative? Cela veut-il dire que l’histoire ne peut être une science rigoureuse? L’historien, malgré tout ne peut-il être impartial ?

Le but de l’historien, selon l’auteur,  est de faire « surgir la valeur de vie des hommes d’autrefois ». Cela semble signifier qu’il doit comprendre leur principe d’action, ce qui les motive, les croyances qui les animent psychologiquement. Pour cela, il faut essayer de se mettre à leur place, essayer d’être en affinité avec leur mode de pensée[10]. Autrement dit la connaissance historique est semblable à un dialogue engagé avec les hommes du passé, par le biais des documents dont nous disposons,  par lequel nous essayons de les comprendre. Cette connaissance n’est donc pas une simple reproduction de documents bruts mais une élaboration imaginative du passé, une sélection et une réorganisation par l’esprit des éléments documentaires, par lesquelles des subjectivités se rencontrent. La subjectivité de l’historien n’apparaît donc pas comme un obstacle à la connaissance du passé, mais bien plus comme sa condition sans laquelle l’histoire ne serait pas pensable. Par ailleurs, le récit élaboré par l’historien, dépassant le cadre d’une simple chronologie ou compilation de faits, n’est possible que si l’historien s’intéresse à son sujet, et seulement s’il est subjectivement motivé par ce qu’il étudie. La subjectivité de l’historien est donc triplement présente dans son récit, parce que l’histoire est toujours une vision subjective du passé, parce que l’historien doit rentrer en « affinité » avec les hommes dont il raconte l’histoire, et parce qu’il est subjectivement attiré par son objet d’étude [11].

Malgré tout, si l’histoire n’est pas une science « exacte » [12], elle doit rester une description raisonnée du réel dans sa complexité et doit faire preuve de rigueur, avoir des exigences de méthodes et de critiques: elle doit rechercher le maximum d’objectivité possible [13]. Si l’historien doit apprendre à exprimer « les croyances des hommes d’autrefois » comme le dit l’auteur, cela ne veut pas dire qu’il doit se laisser influencer par elles: l’historien ne doit pas forcément partager la foi de ses héros pour l’étudier et doit même se mettre à distance. Par prudence et pour préserver la rigueur de son jugement, l’historien doit admettre par hypothèse des croyances mais tout en les « neutralisant », tout en les « suspendant ». Cette adoption suspendue des idées des hommes du passé l’auteur l’appelle « la sympathie propre à l’historien », ouverture à l’autre par laquelle je reste malgré tout impartial. La neutralité absolue en histoire est donc impossible puisque l’historien est subjectivement impliqué dans son récit (surtout si le thème abordé le concerne personnellement par exemple), mais il doit s’efforcer d’atteindre malgré tout une certaine objectivité de la connaissance élaborée par des méthodes qui pour autant ne sera jamais celle des sciences physiques ou biologiques. En histoire, il semble donc que la neutralité soit impossible mais qu’il faille toujours rechercher l’impartialité. La science de l’histoire vise d’abord la restitution d’une certaine vérité, même relative, et doit rester vigilante sur son indépendance idéologique. L’impartialité n’est donc pas l’absolue neutralité.

Conclusion sur la question de l’objectivité en histoire : la distinction entre « expliquer » (sciences explicatives) et « comprendre » (sciences interprétatives).

           On peut donc dire que l’historien ne peut pas faire disparaître sa subjectivité dans ce dialogue avec les hommes du passé qu’est l’histoire puisqu’elle est en partie fondatrice du récit: le fait que l’historien doive sélectionner et hiérarchiser les faits qu’il analyse, qu’il ait pour but de restituer certains rapports de causalité entre les événements, qu’il doive imaginer en partie le passé et se mettre à la place de ceux qu’il étudie, tout cela confère à la subjectivité de l’historien une dimension fondatrice. Contrairement aux sciences exactes où la part d’interprétation personnelle est moins importante, cette science humaine suppose une lecture toujours singulière de l’objet à étudier[14]. Pour autant, on ne pourra pas admettre que toutes les opinions sur l’histoire se valent: cette discipline reste une science rigoureuse qui se donne pour but d’approcher la réalité du passé. Il ne faut donc pas donner une vision trop négative de ce qu’on nomme la subjectivité de l’historien car elle est en réalité la condition du récit qui, par ailleurs, s’efforce bien de traduire le réel (il y aurait donc une bonne et une mauvaise subjectivité en somme). Si l’histoire n’est possible qu’en vertu d’une certaine subjectivité, c’est que l’historien a affaire à des hommes, non à des choses, qu’il ne se contente pas d’expliquer des phénomènes naturels, qu’il travaille sur des intentions, des actions humaines et ne peut, pour les saisir, procéder à la manière du physicien. Il s’agit d’aller à la rencontre des hommes du passé, de dialoguer avec eux et cela diffère de la démarche des sciences exactes : « nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique » souligne Wilhelm Dilthey. « Expliquer » c’est vouloir dégager une loi universelle invariante permettant de comprendre des rapports de causalité nécessaires (sciences exactes) et « comprendre » c’est avoir affaire à des intentions et du sens qu’il faut interpréter.


[1] Sur ce point voir Aron, Leçons sur l’histoire, Cours du Collège de France. Coll. Biblio-Essais. Ed. De Fallois 1989, p. 114.

[2] Edition 1984, Tome 9, p. 352.

[3] H.I. Marrou, reprenant cette opposition entre « réalité historique et connaissance historique » va différencier, suivant en cela Henry Corbin dans sa traduction des paragraphes 46-76 de Sein und Zeit, «l’histoire » de « l’Histoire« , « la majuscule pour le réel, le passé vécu par des hommes de chair et de sang, la minuscule pour l’humble image que s’efforce d’en recomposer le labeur de l’historien… ». De la connaissance historique, Ed. du Seuil, 1954, coll. Point histoire, p. 36. Nous ne retiendrons pas dans cette étude cette distinction d’écriture: nous écrirons de la même façon le mot histoire, quel qu’en soit le sens.

[4] D’où la formule polémique de Nietzsche : «Tous les historiens racontent des choses qui n’ont jamais existé, sauf dans la représentation ».

[5] Dans ses Considérations sur la marche des idées et des événements, Cournot écrit en effet: « Quant aux idées qu’il nous plaît de nous faire des destinées du genre humain, du but final de la civilisation, du rôle de quelques peuples privilégiés en vue de la poursuite de ce but final, toutes ces idées qui ont déjà occupé tant d’esprits et sur lesquelles les esprits sont si peu d’accord, appartiennent bien, si l’on veut, à la philosophie de l’histoire, mais à une philosophie  transcendante, ambitieuse, hypothétique, qui n’est point la critique dont nous entendons parler et dont nous voudrions offrir, autant que le permet une esquisse rapide, quelques modestes essais. Si l’on nous permet de recourir au vocabulaire de Kant, nous dirons qu’autre chose est l’étiologie, autre chose la téléologie historique ».

[6]  Il s’agit donc pour l’historien d’acquérir une conscience du passé qui est indépendante du témoignage des individus. C’est par là que l’histoire devient scientifique. Le signe institutionnel de cela c’est l’apparition de l’histoire à l’université au 18è où l’écriture sur le passé devient le produit de la recherche : l’histoire n’est plus un art, une rhétorique, mais une méthode scientifique. C’est toute la logique de ce changement qui est évoquée ici. Ce n’est évidemment pas un processus rapide : il faut à peu près trois siècles pour que s’accomplissent « les changements du statut épistémologique de l’histoire » nous dit K. Pomian, et c’est très lentement que l’histoire parvient à devenir autre chose que de la littérature. Tâche immense d’ailleurs car il sera alors mise en oeuvre une relecture complète de tout le passé antique et médiéval.  Pomian signale aussi qu’un des facteurs importants de l’évolution de la connaissance historique fut l’accès aux archives qui n’ont été vraiment accessibles qu’au 19è siècle. On voit bien par-là que le processus de construction de la science historique  est très long. Même chose pour la connaissance des peuples non-européens et le passé de leur civilisation : ce n’est que depuis peu de temps que la science s’est ouverte à un espace plus vaste et plus complet (jusqu’alors inconnu) ; l’histoire devient peu à peu plus scientifique parce qu’elle enrichie ses méthodes, ses techniques, ses objets d’étude ; de là aujourd’hui une très grande variété dans la manière de faire l’histoire et de la rédiger. L’histoire est une science hétérogène et en mutation perpétuelle. Dire que l’histoire s’émancipe donc progressivement de la mémoire, c’est aussi dire que l’histoire peut alors étudier des domaines qui avaient disparu ou qui n’était pas pris en compte par cette mémoire initialement.

[7] On peut voir une vidéo de Braudel à ce sujet : http://www.ina.fr/fresques/jalons/fiche-media/InaEdu04649/fernand-braudel-et-les-differents-temps-de-l-histoire.html

[8] Ceci permet d’affirmer que la vision du passé est toujours relative au présent qui l’examine et que chaque siècle réinterprète le passé pour lui-même: le passé est un genre « d’écran » sur lequel chaque génération projette sa vision de l’avenir et relève de multiples interprétations: « La pluralité des historiens est évidente dès que l’on envisage le travail de l’historien. Car autant d’interprétations surgissent qu’il existe de conceptions de l’histoire. Bien plus, on peut dire que la théorie précède l’histoire » nous dit alors Raymon Aron dans son Introduction à la philosophie de l’histoire, p.111.

[9] L’historien intègre à ses oeuvres des contenus théoriques, affectifs, intellectuels, idéologiques. Il répond aux problèmes surgis de son présent, d’où le perpétuel inachèvement de l’histoire qui est réécrite en permanence.

[10] Un historien du Moyen-âge par exemple devra essayer de partager les croyances superstitieuses des hommes et des époques qu’il tente de comprendre, même si elles lui apparaissent invraisemblables. Par exemple, pour faire le récit de la vie d’un homme religieux, on pourra essayer aussi de comprendre sa foi en Dieu…

[11] Ce qui fait d’ailleurs que la richesse du récit est directement fonction de la qualité intellectuelle de l’historien.

[12] On peut d’ailleurs se demander ce qu’est une science entièrement exacte. Y a-t-il une science qui élabore sa connaissance en l’empruntant à 100% à l’objet étudié, sans introduction du sujet connaissant? Une science semble objective quand elle peut démontrer selon des méthodes rigoureuses que son discours a fait apparaître quelque chose de l’objet. En ce sens, l’histoire, qui élabore une pensée méthodique reste bien une science objective malgré la présence de la subjectivité de l’historien. Il n’y a donc pas d’un côté des sciences purement exactes et de l’autre des sciences inexactes : il n’y a que des degrés d’objectivité.

[13] Cf. sur ce point le texte de Paul  Ricoeur sur l’histoire dans votre manuel (Chapitre histoire).

[14] Pour approfondir le sujet on pourra lire: Qu’est-ce que l’histoire? Par E.H. Carr, coll. 10-18. Ed. La découverte, ou Antoine Prost : Douze leçons sur l’histoire.

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