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Texte de Jean Paul Sartre sur l’amour, extrait de l’Etre et le Néant (1943).

Posté par chevet le 28 novembre 2010

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Expliquez le texte suivant :

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

« Celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme, et si on veut l’humilier, il suffit de lui représenter sa passion comme le résultat d’un déterminisme psychologique : l’amant se sentira dévalorisé dans son amour et dans son être. […] Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose. Il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté.

Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « Je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même ? » Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’Autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela, non point seulement au commencement de l’aventure, mais à chaque instant – et, à la fois, que cette liberté soit captive par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains. Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte mais une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu ».

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant (1943), Gallimard, pp. 434-435

CORRIGE :

Est-il absurde et impossible d’aimer ? A la lecture de ce texte de J.P. Sartre, philosophe existentialiste français du 20ème siècle, extrait de l’Etre et le Néant (1943), on peut légitimement se poser la question. En effet, l’amour semble être un sentiment tout à fait paradoxal : bien qu’il soit souvent décrit à travers la littérature ou le cinéma comme un sentiment tyrannique, par son intensité, et passionnel (Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Phèdre de Racine, Cyrano de Bergerac…), Sartre s’interroge ici sur le rapport entre amour et liberté. Peut-on en effet aimer librement et peut-on désirer l’autre sans vouloir rendre captive la liberté de l’être aimé? Aimer, est-ce perdre sa liberté ? L’amant souhaite en effet enchaîner l’autre à ses propres sentiments et la « fusion » amoureuse peut alors prendre la forme d’un attachement aliénant, inexorable, et s’achever en tragique destin. L’amour ne serait-il alors qu’un état subit dans lequel le désir cherche à s’approprier autrui pour l’accomplissement de ses propres fins ? L’amour n’est-il pas au fond l’expression d’une dépendance, d’un total mouvement d’abandon de soi à l’autre ? Il y aurait alors une contradiction entre l’amour et la liberté. Mais dans ce texte J.P. Sartre insiste sur les paradoxes du sentiment amoureux qui ne peut se réduire ni à un pur déterminisme psychologique comme il ne peut pas non plus, relever uniquement d’un engagement simplement volontaire (le serment). Il semblerait donc que l’amour implique une impossibilité puisqu’il semble impliquer à la fois la passion et la raison, le déterminisme et liberté, tout autant que la volonté d’aimer une liberté qui ne soit plus une liberté : en aimant nous désirons posséder un être dont nous souhaitons en même temps qu’il s’attache à nous librement. L’amour reposerait donc sur une liberté mais sur une liberté qui n’est plus vraiment une liberté puisqu’elle devient « captive d’elle-même », sur un sentiment qui nous incombe mais qui en même temps s’impose nous. Il semblerait que l’amour soit alors comme le jeu d’une liberté qui simule le déterminisme. Une telle contradiction inhérente au sentiment amoureux semble alors poser la question de sa vraisemblance. L’amour n’est-il pas au fond un sentiment impossible ou illusoire du fait même de la contradiction qui l’anime par nature ? Dans une première partie nous tenterons d’expliquer la réponse de Sartre à cette question et nous essaierons ensuite de dégager l’intérêt philosophique de ce texte pour repenser le rapport de l’amour et de la liberté et de l’engagement.

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Tout d’abord Sartre pose à la fois la question de l’attitude l’amant à l’égard de l’aimé et d’autre part il pose aussi la question de l’origine du sentiment amoureux. « Celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé », dit-il pour commencer. Il ne veut pas simplement dire que l’amour implique la reconnaissance de la liberté de celui qu’on aime (sans quoi ce n’est plus de l’amour sans doute mais simplement une volonté de le dominer), mais au sens où celui qui est aimé ne désire pas l’être par un pur déterminisme ou simplement une mécanique passionnelle. On pourrait croire en effet que Sartre, à travers cette formule, refuse tout simplement que l’amour que je porte à l’autre ne se réduise à la stricte volonté de posséder l’autre, au désir de se l’approprier comme je pourrais m’approprier une chose, de le réduire à subir ma volonté (ce qui pourrait ouvrir à la critique de l’amour comme jalousie, volonté maladive de contrôler autrui). Mais ce que veut dire Sartre ici, c’est surtout que l’amour ne veut pas être pensé comme n’étant que le strict résultat d’un déterminisme ou d’une pulsion aveugle, «d’une passion débordante et mécanique ». L’amoureux  ne souhaite pas que l’amour qu’on lui porte ne soit que la conséquence d’un automatisme (le problème étant de savoir ce qu’est alors la cause ou l’origine de l’amour). L’amour ne peut être pur déterminisme mais il doit être l’expression d’un choix, d’une volonté libre.  L’amoureux réclame « un type spécial d’appropriation » écrit Sartre : il désire être aimé par une liberté en tant que telle et l’amour doit donc être la conséquence d’un choix qui exprime cette liberté d’aimer (il suffirait de présenter un sentiment amoureux comme un pur déterminisme pour le dévaloriser précise alors Sartre). Si l’amour n’est pas une mécanique il est donc un projet et non un strict enchaînement nécessaires de phénomènes involontaires. Il y a donc dès le début du texte deux idées bien distinctes ; l’une qui porte sur la question de la nature de l’amour (faut-il le réduire à un mécanisme aveugle ?) et l’autre qui porte sur le rapport à l’être aimé au sens où l’amour ne peut pas être simplement désir de posséder un être comme s’il n’était qu’une chose. Ainsi, si l’amour est bien désir de possession, comme le laisse entendre Sartre, il ne s’agit pas pour autant de posséder un amant comme on possède une chose (ce qui veut dire au passage qu’il est impossible d’aimer autrui en ignorant sa liberté et en voulant simplement lui imposer la nôtre), il s’agit de posséder « une liberté comme liberté » ce qui implique donc sans doute indirectement l’idée que l’amour est respect de la liberté d’autrui.

L’amour consiste donc à vouloir être choisit librement par celui qui nous aime, ce qui implique la reconnaissance de la liberté de celui qui aime et nous interdit d’y voir la manifestation d’un pur instinct. La liberté serait donc au cœur de la relation amoureuse comme condition de possibilité de la relation à l’autre (l’amour doit être un choix, une décision par laquelle j’accepte de me donner à l’autre volontairement). Je désire être choisit librement par celui qui m’aime : l’amour n’est pas une pure pulsion aveugle, un désir sans volonté, mais il se porte sur l’autre précisément par liberté et c’est encore librement que je veux être aimé. Ainsi l’amour est désir de possession de l’autre mais en tant qu’il est une liberté. Contre l’image classique de la passion fatale tragique et inexorable, Sartre semble faire ici de l’amour un choix, l’expression d’une décision qui a tout instant peut se reprendre. La question de l’amour est donc complexe : comment en effet puis-je prétendre posséder un être dont justement je viens de reconnaître la liberté ? Comment puis-je posséder une liberté comme liberté ? N’est-ce pas une contradiction même ?

Une telle présentation du sentiment amoureux révèle en effet une difficulté essentielle : car si le sentiment amoureux ne se pense pas comme pur mécanisme aveugle, il ne peut pas non plus se réduire à n’être qu’une décision purement volontaire qui réduirait l’amour à un simple engagement : « qui se conterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? ». On ne peut pas en effet faire de l’amour un pur serment, une simple fidélité, ce qui reviendrait au fond à faire de l’amour une attitude morale, une pure contrainte que je m’impose à moi-même en tant que fidélité par quoi je me forcerais tout au long de ma vie à respecter la parole donnée. L’amour ne peut pas se réduire à cette forme « éminente de la liberté qu’est l’engagement libre volontaire » et là encore cette solution envisagée au problème du désir que nous avons de posséder l’autre dans la relation amoureuse n’est pas satisfaisante car l’amoureux ne souhaite pas être rattaché à l’autre par simple volonté morale, par pur respect à la promesse: une relation basée sur le simple respect à la parole donnée n’est plus de l’amour mais une constance morale par laquelle on s’efforce de suivre un serment. En ce sens on peut rester fidèle à sa famille, ou à son dieu, fidèle à la parole donnée, au parti, ect… On peut s’efforcer d’être un père attentionné, ou un mari fidèle, mais tout cela consiste d’abord à remplir ses devoirs de père ou de mari… Il s’agit de suivre son engagement (il s’agit donc de la vertu au sens de l’effort (virtus) pour rester fidèle). Mais cette définition de la fidélité comme « bonne volonté » n’est pas suffisante pour définir l’amour : elle n’en est que l’apparence ou la forme extérieure. L’amour est forcément un sentiment spontané qui ne se réduit ni à une lutte morale, à une ascèse, une discipline (par conformisme ou devoir social), ni au contrat moral que l’on passe avec quelqu’un. Un époux qui s’efforce de rester fidèle par « devoir » sans plus n’éprouver aucun sentiment pour sa femme fabrique non pas de l’amour mais de l’hypocrisie, une comédie sociale, un mensonge qui ressemble à une contrainte en somme. On ne peut donc pas plus garantir l’amour ni s’approprier l’autre par serment et fidélité et personne ne voudrait entendre : « je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire » ce qui n’exprimerait qu’une fidélité à soi. L’engagement amoureux (le serment) n’est donc pas une solution au problème du rapport à la liberté de l’autre dans l’amour car l’amour implique un engagement renouvelé à chaque moment d’une histoire et non pas simplement à son début et l’amant souhaite que « la liberté de l’autre se détermine elle-même à devenir amour et cela non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant » écrit Sartre dans son texte. L’engagement est une contrainte volontaire par laquelle celui qui promet s’enchaîne lui-même à rester toujours tel qu’il était au moment où il s’engageait, ce qui est impossible puisque l’homme ne demeure jamais le même à travers le temps (ses sentiments peuvent changer). Je ne peux donc pas plus posséder l’autre par le serment,  qui fait obstacle à la liberté des amants, que par l’expression d’une passion aveugle. Voilà pourquoi « l’amant demande le serment et s’irrite du serment ».   

L’amour est-il alors un but impossible à atteindre ? Il semble en effet que l’amour ne soit ni déterminisme, ni liberté pure. Le désir de possession de l’amant se portant alors sur une liberté, il ne peut par définition jamais être satisfait en tant qu’il souhaite enchaîner l’autre (le posséder). Chacun des amants cherchant auprès de l’autre une confirmation de son amour ne pourra jamais la trouver à titre de garantie ou d’assurance, puisque l’autre étant libre peut évidemment toujours cesser d’être amoureux. De là l’éternel inquiétude des amoureux qui demandent toujours à être rassurés (« dis moi, est-ce que tu m’aimes ? »). De là l’éternel paradoxe de l’amour qui n’est ni pur déterminisme, ni pure liberté : l’amant selon Sartre « veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre ». L’amour est donc un désir de possession de l’autre mais en tant que je reconnais en l’autre sa liberté. En aimant je souhaite au fond une « liberté captive d’elle-même », ce qui est évidemment une contradiction qui fait ressembler l’amour à une sorte de « rêve » ou de « folie » dans la situation où une liberté se retournerait « sur elle-même comme dans la folie, comme dans le rêve pour vouloir sa captivité ». La thèse ici est que l’amour comme servitude volontaire est donc une sorte d’impossibilité, celle d’une liberté qui se veut captive et impossibilité d’un désir de possession de l’autre, possession d’un sujet libre qu’on ne peut au fond jamais posséder, justement parce qu’il est libre. L’amour ici semble une impasse.

A moins qu’il soit possible d’imaginer une sorte d’attitude amoureuse qui réussisse à synthétiser la passion et la raison, l’abandon à l’autre et la maîtrise de soi, l’impulsion et la lucidité. Il serait donc peut-être possible dit Sartre que l’amour soit ce jeu par lequel une liberté accepte de jouer le rôle de son propre déterminisme tout en sachant qu’elle est libre. Il s’agirait donc d’une sorte de rôle qu’on se donne à soi-même, et l’amour serait « une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu » consciemment ou peut-être inconsciemment d’ailleurs. La formule ici est intéressante car Sartre dit bien que l’amour n’est ni la pure passion aveugle, ni le simple « contrat »  moral que je passe avec l’autre mais un jeu par lequel je décide librement de céder à un sentiment et de le suivre mais en restant capable de fixer soi-même les règles du jeu. L’amour serait donc le résultat une volonté libre de jouer à son propre emprisonnement (ce que Sartre nomme « la mauvaise foi »), ce qui permet à la fois de goûter aux joies des plaisirs de l’amour sans se trouver par là même enchaîné tyranniquement à cet amour. Ni pur déterminisme, ni pure liberté l’amour pourrait donc être une sorte de comédie par laquelle nos libertés simulent un emprisonnement réciproque tout en sachant (ou en ignorant ?) que c’est un rôle qu’on se donne simultanément (comme un donné auquel on consent librement et plus ou moins clairement). La liberté consiste-t-elle alors à se donner des rôles tout en pensant maladroitement qu’il s’agit de nécessité ?

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La question majeure posée par le texte de Sartre est donc au fond la question du rapport entre l’amour et la liberté. Aimer en ce sens, est-ce être victime d’un déterminisme aliénant qui viendrait porter atteinte à notre libre arbitre ? L’amour comme affect, sentiment plus ou moins intense, n’est-il qu’un déterminisme qui viendrait altérer notre libre choix ?

Sans doute l’amour peut-il être compris comme une forte tendance, un désir qui prend toute la place, nous envahi sans nous laisser le choix : « la passion » (du latin patior) désigne étymologiquement l’idée que nous subissons quelque chose et en même temps que nous en souffrons (ce qui donne le mot patience, passivité, pathos…) : littéralement nous « tombons » amoureux c’est-à-dire que nous ne choisissons pas d’aimer (ce qui semble correspondre à l’image même du « coup de foudre », imposé soudainement). Un tel sentiment peut même être envisagé comme déterminé par des conditions préalables et inconscientes. Les « jeux de l’amour et du hasard », pour reprendre le titre de la pièce de Marivaux, ne sont pas peut-être pas, justement, autant le fruit du hasard que nous pourrions l’imaginer, mais plutôt le résultat de logiques en partie inconscientes qui influencent nos désirs. Peut-être nos manières d’aimer sont-elles conditionnées par des facteurs biologiques, puis sociaux, psychologiques et culturels.

D’autre part l’amour peut se faire vraiment tyrannique, peut nous aveugler par idéalisation et fascination de l’être aimé, et peut se transformer dès lors en souffrance (le chagrin d’amour), voire même en sacrifice (on peut être prêt à tout par amour), du fait même qu’elle est attachement intense à un être, de manière exclusive (« un seul être vous manque et tout est dépeuplé » dit Lamartine… : la passion implique une dimension obsessionnelle). L’amour peut être en ce sens illusion s’il survalorise l’être aimé (« cristallisation » selon Stendhal) et le voit à travers un imaginaire fabriqué par celui qui aime et qui déforme le réel. De là, la dimension tragique de l’amour si souvent évoquée par la littérature romantique, qui la décrit comme une forme de folie et de démesure (Goethe : « Les souffrances du jeune Werther » ; « Phèdre » de Racine) s’opposant à l’attitude rationnelle et objective d’un esprit lucide. Si la raison est ce qui permet en l’homme de pratiquer le discernement, de trouver des équilibres et de rester mesuré dans ses actes et ses pensées, le passionné lui est porté par une force démesurée qui le pousse à braver toutes les logiques sociales qu’on peut lui imposer. La passion est donc par principe transgressive et pathologique. La psychanalyse voit d’ailleurs dans la passion amoureuse une sorte de névrose obsessionnelle traduisant une incapacité à la sublimation: si Othello succombe aussi facilement dans le meurtre et bascule dans la jalousie funeste, sans motif valable, c’est parce que lui-même refoule des désirs d’adultère, refoulement dont il souffre. Il y a toujours alors, chez le jaloux, d’anciens désirs qui s’expriment à travers le fait même qu’il soupçonne l’autre d’infidélité mais sur lequel il projette ses propres envies. Bref, contrairement au désir qui reste toujours provisoire, la passion semble devenir définitive en se fixant sur une réalité dont on devient incapable de se délivrer. La passion se présente comme un destin, une fatalité qui annihile la volonté et notre liberté en nous rendant victime de notre propre passé.

Contre cette image d’une passion amoureuse purement fatale, ce que nous propose Sartre dans ce texte, c’est au fond l’idée que, quels que soient les déterminismes qui nous sont donnés et qui s’imposent à nous au départ, nous avons encore ensuite à inventer notre propre conduite par rapport à eux, malgré tout. De ce fait, la liberté demeure à travers les déterminismes qui sont les nôtres (au sens où seul un être libre peut-être aliéné, l’aliénation n’étant pas le contraire de la liberté mais plutôt son revers, ce qui l’accompagne nécessairement à titre de limite). Penser la liberté humaine ne consiste donc pas à vouloir nier l’existence des déterminismes (un sentiment amoureux par exemple) et certaines formes d’aliénations, mais il reste possible de penser que la liberté demeure à travers l’existence même de ces déterminismes qui s’imposent à nous, mieux même, que l’homme éprouve sa liberté à travers les obstacles qu’il rencontre effectivement dans les situations concrètes de sa vie en agissant vis-à-vis d’elles. Expliquons cette idée.

L’homme, selon Sartre, n’est pas amoureux (ou courageux ou père de famille ou ouvrier ou tout ce que l’on voudra) comme la pierre est une pierre, c’est-à-dire une fois pour toute : l’homme doit constamment reprendre pour lui-même son projet d’existence, qu’il reçoit de son passé, mais qu’il doit réinventer à chaque fois à travers ses propres choix. L’homme n’est pas déterminé à jamais à être ceci ou cela par une nature humaine prédéterminée (à être amoureux ou ouvrier) mais inversement, pour reprendre la célèbre formule de Sartre, dans l’Existentialisme est un humanisme, il est « condamné à être libre » parce qu’il est une existence qui est en rupture permanente avec son propre passé. La liberté n’est pas en nous-mêmes quelque chose que nous pourrions perdre, mais du fait que nous sommes une existence et une conscience nous devons nous choisir : en terme sartrien, nous dirons que notre existence précède notre essence. Nous avons donc bien une condition donnée (je suis amoureux, malade, prisonnier, ouvrier…)  mais à l’intérieur même de ces conditions je dois encore faire des choix et agir.

Ainsi rien ne nous détermine vraiment sinon ce que nous décidons car nous ne sommes pas quelque chose (amoureux, malade, prisonnier, ouvrier) au sens où la pierre est une pierre mais nous devons jouer à être cette chose que nous pensons être (je dois épouser le rôle de l’amoureux, de l’ouvrier ou du prisonnier). L’homme étant libre structurellement, il n’est jamais pleinement ce qu’il semble être et qui ne sont que des rôles (en tant qu’il est liberté et conscience, l’homme est toujours au-delà de soi, et il ne peut jamais coïncider pleinement avec lui-même et se faire chose). Dès lors si la liberté est une disposition structurelle chez l’homme, permanente et donc inévitable (l’homme ne peut pas cesser d’avoir à faire des choix quelle que soit sa situation), il est illusoire de penser que l’homme est amoureux simplement au sens où la pierre serait une pierre car en effet, l’homme doit transformer l’émotion amoureuse en un sentiment. Il doit soutenir par sa volonté (par un acte d’adhésion volontaire), chaque jour reconduit,  son désir amoureux.

C’est que le sentiment amoureux est sur la durée inévitablement fragile. Il peut, au fur et à mesure, se vider parfois de toutes les émotions qui le nourrissaient au départ « sans que l’on s’accorde le droit de reconnaître la mort même du sentiment, et on continue de jouer la comédie de l’amour pour les autres » (Nathalie Monnin, Sartre, Les Belles Lettres, 2008, p.76). Voilà pourquoi l’amour n’est pas seulement un simple désir, même intense, mais un choix orienté vers une espérance que nous décidons d’ancrer solidement en nous alors qu’il n’y a pas en la matière de pure nécessité : nous avons à nous convaincre de la valeur du choix que nous avons fait de partager notre vie avec telle ou telle personne et de donner tel ou tel sens à notre vie. De là la difficulté à choisir, ce qui provoque l’angoisse et révèle par là même notre liberté (il faut redire ici que l’expérience de l’angoisse est justement l’expérience qui révèle, selon Sartre, la liberté humaine). Cette foi que nous devons nous accorder à nous-mêmes d’avoir fait le bon choix reste une croyance qui par définition nous conduit à douter de nous-mêmes puisque précisément rien n’est strictement nécessaire dans notre vie (nous aurions pu faire des choix différents). Nous pensons certes que notre vie suit une logique, qu’elle a un sens, qu’elle se déroule selon une certains nécessité, que nous devons suivre telle voie ou que nous sommes déterminés à être ceci ou cela…(ce qui apaise notre sentiment d’angoisse qui provient de la liberté même) mais si l’homme est libre, ces idées sont littéralement fausses car notre vie est fondamentalement contingente et nous avons à nous inventer à chaque moment de notre existence.

Ce que Sartre dans l’Etre et le Néant nomme alors la « mauvaise foi » c’est une sorte d’illusion nécessaire que nous produisons au sujet de notre propre vie pour nous y adapter en croyant que nos actions suivent une certaine pente fatale. Ainsi les amoureux vont-ils se convaincre qu’ils étaient « fait l’un pour l’autre » ou qu’ils devaient nécessairement se rencontrer. La thématique de « l’âme sœur » explique bien cette idée d’un amour envisagé comme une sorte de destin inévitable. Mais en terme sartrien, il s’agit là d’une attitude de mauvaise foi par laquelle les amoureux cherchent à nier la contingence et la liberté qui les animent : rien au sens strict n’est nécessaire, tout reste possible du point de vue de l’action, en fonction des situations qui sont les nôtres, mais nous faisons comme s’il y avait nécessité stricte d’être amoureux (ce qui reste une illusion). On transforme un choix en déterminisme, c’est-à-dire qu’on se convainc soi-même qu’on n’est pas libre. Telle est la passion et sa mauvaise foi.

Voilà pourquoi l’amour vécu en ce moment reste indéterminé : rien n’indique combien de temps il tiendra et le serment n’est au fond qu’une tentative de parier sur l’avenir mais non de le garantir. Du point de vue de leur temporalité propre les amoureux croient, ou se font croire, qu’ils finiront leur vie ensemble et se jurent fidélité. Mais c’est l’évidence même : on n’exige de l’autre que ce qui justement reste incertain. Il n’y a pas à exiger des nuages qu’ils fassent naître la pluie. Donc tout semble se présenter dans l’amour comme une nécessité passionnelle, mais cette nécessité n’a de sens que si elle est reprise par la volonté humaine pour devenir serment. Cet engagement n’est pas alors une garantie sur l’avenir, mais il peut correspondre à la forme la plus « éminente » de la liberté humaine comme le dit Sartre. La promesse amoureuse serait donc la manifestation même de la liberté. Quand je prends un engagement, je pars en réalité toujours du principe que cet engagement ne sera pas remis en question et donc cela peut apparaître comme une contrainte (« la corde au cou »!). Mais la fidélité n’est pas une contrainte, c’est plutôt une obligation qu’on s’impose à soi-même, c’est est un pari sur l’avenir par lequel je tente de mettre ma vie en cohérence avec un choix initial et je pense avoir pour obligation d’y rester conforme. Est-ce là une atteinte à ma liberté ou sa forme la plus haute ? Comme le dit Gabriel Marcel, (Essai de philosophie concrète) « ma conduite sera colorée par cet acte qui a consisté à s’engager » (p. 233) et cela n’implique pas certes un savoir de ce qui va se produire. C’est plutôt au fond une forme de risque qui dévoile la liberté : il n’y a jamais d’assurance préalable en la matière, et on aimerait mieux avoir des « garanties » avant de s’engager, mais en même temps on ne se connaîtra vraiment que par l’engagement lui-même… L’engagement ne peut s’éclairer que de l’intérieur, se comprendre vraiment qu’en l’accomplissant : de l’extérieur il nous paraît fragile, illusoire ; de l’intérieur, lorsqu’on le vit soi-même, alors, une fois qu’on s’engage, on peut le penser comme « croissance, ascension », dit Gabriel Marcel (p. 235), ou approfondissement de sa propre vie. La liberté peut toujours détruire l’engagement et c’est bien là l’évidence (on peut se trahir ou faire de cette trahison sont salut) mais l’expérience de l’engagement elle-même n’est pas initialement illusoire : elle peut être pensée comme une découverte de sa propre liberté, comme bonheur du risque sans lequel l’homme ne parvient pas vraiment à l’éprouver. Le risque, en ce sens, le pari que nous faisons sur l’avenir en nous engageant, est donc sans doute une des manières quotidienne par laquelle nous faisons l’expérience de notre propre liberté. Fidélité à soi, aux autres et risques sont donc des modalités par lesquelles nous découvrons notre liberté.

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Il s’agissait donc dans ce texte de Sartre de repenser le rapport entre l’amour et la liberté et au fond de réfléchir le problème en l’homme de l’aliénation.  Ce que Sartre nous expose ici c’est l’idée que l’amour ne peut se réduire à n’être qu’un simple déterminisme fatal, mais il ne peut pas non plus se réduire à un simple contrat moral froidement consenti. Il relève d’une logique plus complexe qui implique l’idée d’un déterminisme repris et assumé par la volonté humaine qui accepte de jouer le jeu d’une certaine nécessité initiale mais qui, à elle seule, est incapable de donner du sens à nos conduites. L’amour est donc davantage un rôle que les amants se donnent librement mais à travers lequel ils simulent un conditionnement ( ce que Sartre nomme « la mauvaise foi »). Mais ce rôle reste volontaire, même s’il peut se manifester sous la forme de la passion. L’engagement en ce sens peut, comme le dit Sartre, apparaître comme la forme éminente de la liberté par laquelle je prends le risque d’assumer les déterminismes qu’il y a en moi en pariant sur l’avenir. La liberté en ce sens n’est pas l’absence de contraintes ou de déterminismes mais plutôt l’art de révéler mes propres choix à partir des déterminismes qui s’imposent à moi. 

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