Nietzsche et la doctrine du libre arbitre (explication de texte extrait du Crépuscule des idoles)).

Posté par chevet le 23 octobre 2010

 nietzsche.jpeg  Friedrich Nietzsche, 1844-1900.

« Il ne nous reste plus aujourd’hui aucune espèce de compassion avec l’idée de « libre-arbitre »: nous savons trop bien ce que c’est, le tour de force le plus mal famé qu’il y ait pour rendre l’humanité responsable à la façon des théologiens, ce qui veut dire rendre l’humanité dépendante des théologiens. Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. Partout où l’on cherche des responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’oeuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l’on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité. Toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté, n’existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, les chefs de communautés anciennes, voulurent se créer le droit d’infliger une peine ou plutôt voulurent créer ce droit pour Dieu. La doctrine de la volonté a été principalement inventé afin de punir, c’est à dire afin de trouver coupable. Les hommes ont été considérés comme libres pour pouvoir être jugés et punis, pour pouvoir être coupables, par conséquent toute action devait être regardée comme voulue et l’origine de toute action comme se trouvant dans la conscience ». 

                                                                                              W. F. Nietzsche.  Le Crépuscule des idoles.

INTRODUCTION. 

A la doctrine du libre-arbitre, Nietzsche oppose la question: quel type d’hommes a donc éprouvé le besoin de forger une semblable « mythologie »? Refusant l’idée d’une volonté libre de choisir selon l’idée d’une causalité intellectuelle fonctionnant de manière autonome, Nietzsche entend donc subordonner la conscience au dynamisme des instincts et remettre alors en question la philosophie traditionnelle de la volonté. Ainsi, selon ce principe d’un refus de la liberté de choix, et dans le texte qui nous est ici proposé, l’auteur ne cherche pas à se placer directement dans le débat traditionnel de la métaphysique pour essayer de savoir si l’homme est vraiment libre, s’il existe une preuve de la liberté ou si au contraire, comme le pensait Descartes la liberté peut faire l’objet d’un savoir sans preuve. Il s’agit plutôt semble-t-il d’un angle d’analyse qui est psychologique : « Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable » nous dit-il. En ce sens, il s’agit plutôt de déceler ce que cache l’affirmation même du libre vouloir, d’en comprendre l’origine, de comprendre ce qu’elle implique et présuppose. Nous verrons alors que paradoxalement, pour Nietzsche, et d’un point de vue généalogique, si l’on a cherché à considérer les hommes comme libres, ce n’était que pour mieux les dominer ensuite en inventant l’idée de faute: « les hommes ont été considérés comme libres pour pouvoir être punis et jugés ». Cette idée tend à montrer que l’affirmation de la liberté n’a pour seule finalité que la recherche d’une culpabilité et que la perte de l’innocence de l’homme. Cet angle d’analyse nous permettra de comprendre la philosophie des valeurs qui sous-tend la philosophie de Nietzsche et nous permettra de comprendre que, pour lui, la conscience morale s’enracine dans la cruauté: là où les philosophes classiques cherchaient la source de la morale dans la raison, Nietzsche la trouve dans la vie de l’instinct et montre en cela la confusion historique qui s’est opéré entre morale et religion. 

I LA CRITIQUE DU LIBRE-ARBITRE. 

Selon l’auteur, « la liberté de choix est absente des petites comme des grandes choses » (Volonté de puissance , I, 297). Plus proche de Spinoza en cela que des philosophes de la volonté, qui affirment l’autonomie du sujet conscient, l’auteur dans ce texte se présente comme le philosophe qui refuse l’idée même de libre-arbitre: « Il ne nous reste plus aucune espèce de compassion à l’idée de libre-arbitre ». Pour comprendre le refus Nietzschéen de ce principe métaphysique, il faut redéfinir ce qu’il signifie. Qu’est-ce que la liberté du « libre-arbitre »? Il s’agit de considérer; comme le fait par exemple Descartes, que l’action de l’homme trouve son origine dans la volonté capable d’arbitrer, c’est  à dire de choisir, de se décider sur des raisons fournies par l’entendement. Autrement dit, selon ce point de vue, la conscience est le fondement de l’action volontaire. Le libre arbitre implique un pouvoir de choix et de responsabilité, implique un pouvoir positif de détermination par la conscience. On retrouve cette idée chez Sartre qui parle de « la contingence absolue d’un libre-arbitre créateur », ou bien encore chez Kant lorsqu’il pense que l’homme a la capacité de se donner à lui-même par la raison les principes de son action. 

La philosophie de Nietzsche refuse cette idée: la volonté n’est pas l’expérience d’une autonomie du sujet mais le triomphe d’une force vitale qui s’est frayée un chemin à notre insu et l’illusion consiste à prendre ce sentiment de liberté pour une causalité libre. Le libre arbitre n’est rien d’autre que l’ignorance des causes qui nous font agir et ne veut rien dire d’autre que de ne pas sentir ses propres chaînes, comme le disait déjà Spinoza. Dès lors, il n’existe de volonté libre mais uniquement des volontés fortes et des volontés faibles. 

Ainsi, le texte proposé s’inscrit dans le cadre de la critique du libre arbitre et des philosophies qui font de la conscience le fondement de l’action. Mais la perspective de l’auteur dans ce passage est cependant plus particulière encore: il ne s’agit pas seulement d’affirmer que la liberté est une illusion, encore faut-il essayer de comprendre l’origine et la provenance historique de cette illusion. On quitte alors le débat métaphysique pour rentrer dans la perspective généalogique propre à Nietzsche, pour s’engager dans une psychologie des valeurs qui mettra en cause directement la religion. 

II ORIGINE DE L’IDEE DE LIBRE ARBITRE. 

Un des aspects de la philosophie morale de Nietzsche est d’examiner l’origine historique d’une valeur et d’en apprécier la signification, donc de se demander quelle est la valeur d’une valeur. Une valeur apparaît-elle spontanément ou ne dissimule-t-elle pas une origine historique qui l’expliquerait? Dans ce texte, l’auteur semble nous indiquer quelle est la provenance de l’idée de liberté de choix: il s’agit « du tour de force le plus mal famé qu’il y ait pour rendre l’humanité responsable à la façon des théologiens ». Bien que la religion ne soit pas uniquement visée ici par cette remarque, car ce ne sont pas nécessairement les théologiens qui réussissent ce « tour de force », mais d’autres qui agissent « à leur façon » (sans doute s’agit-il aussi des philosophes moralistes), il n’en reste pas moins que la religion semble ici directement désignée comme l’origine possible de l’affirmation de l’idée de libre arbitre car la conséquence directe est de rendre « l’humanité dépendante des théologiens ». 

Pour comprendre cette idée, il faut revenir à la philosophie de Nietzche à propos de la mauvaise conscience (le sentiment de culpabilité) et à la notion de pêché (y compris originel). 

L’esprit pour Nietzsche n’a pas d’origine transcendante: il ne vient que du corps et il se constitue par la vie de l’instinct. L’instinct, qui est pulsion, peut vivre de deux manières: soit il s’extériorise pour se défouler, soit il s’intériorise lorsque la société l’y contraint. Ainsi, les instincts de cruauté, de violence, d’hostilité qui existent au coeur de tout homme, peuvent se retourner contre lui: ce « refoulement » pour reprendre un terme freudien, engendre alors un sentiment de culpabilité que Nietzsche nomme « mauvaise conscience », étonnante maladie au coeur de l’homme qui rend l’homme malade de lui-même. Or, cette mauvaise conscience peut encore se dégrader en conscience pécheresse par l’influence de la religion et de la caste des prêtres qui installent la culpabilité au coeur de l’homme, qui se mêlent d’intervenir dans ce processus d’intériorisation des instincts afin de capter l’homme et de l’utiliser à son avantage. La notion de « pêché », cette invention religieuse, est destinée alors en réalité à satisfaire un instinct de domination, celle du prêtre: comme Nietzsche le souligne dans la Généalogie de la Morale dans un texte très semblable à celui qui est ici proposé: « le pêché est resté jusqu’à présent l’évènement capital dans l’histoire de l’homme malade. Il représente pour nous le tour de force le plus néfaste de l’interprétation religieuse ». 

On comprend mieux dès lors le texte lui-même. Le prêtre qui introduit au coeur de l’homme la notion de culpabilité par l’affirmation théologique du pêché originel, sanction divine contre l’homme déchu, a tout à gagner à cela: la culpabilité, conséquence de la responsabilité, c’est à dire conséquence de la liberté de choix, devient l’épreuve d’une angoisse que seul le prêtre peut soulager puisqu’il est le seul qualifié pour délivrer l’homme du pêché par la drogue douce de la religion. Ainsi, la caste sacerdotale établit durablement son pouvoir sur l’humanité en l’obligeant à se rendre au confessionnal. L’affirmation de la liberté par la religion est une stratégie de domination des faibles pour dominer l’humanité par le mécanisme de la mauvaise conscience. 

Cette analyse généalogique par laquelle Nietzsche nous livre une psychologie des valeurs met directement en cause la caste des prêtres considérés comme les inventeurs de la doctrine de la volonté (avec les chefs de communautés anciennes) qui au mon de Dieu satisfont inconsciemment leur désir de domination et de punition. Il s’agit donc là d’une analyse psychologique des instincts qui montre que le concept de responsabilité n’a que pour seul but de trouver des coupables, pour seule finalité d’infliger une peine, de punir et du juger comme le précise Nietzsche dans ce texte. C’est le principe même du dualisme des valeurs et le principe de la morale que Nietzsche remet en question en plus de l’idée de liberté de choix. Le paradoxe est donc frappant: c’est l’affirmation même de la liberté qui repose sur un désir de domination instinctif, comme la morale est le signe d’une décadence qui vise la domestication de l’homme. Dès lors, la critique de la religion devient évidente: c’est la caste sacerdotale qui, avec son attirail psychologique, avec son idéologie du pêché, s’est chargé de cette domestication humaine. 

III L’INNOCENCE DU DEVENIR: vers une autre idée de la liberté. 

La conséquence des critiques de Nietzsche contre l’idée de liberté et de moralité, dont le fondement est lui-même immoral, puisqu’il repose en réalité sur la cruauté, est qu’il faut anéantir la morale pour délivrer la vie, c’est à dire aussi pour redonner à l’homme sa pleine innocence. C’est en cela que Nietzsche est une philosophe immoraliste: il s’agit de supprimer toute obligation et donner à l’homme le moyen de retrouver sa naïveté et sa vraie liberté, qui n’est plus celle du libre arbitre, mais celle d’une affirmation de sa volonté de puissance. Là où toujours dominent l’indignation et la recherche des coupables, là où l’on cherche des responsabilités, « la vie est dépouillée de son innocence » (Volonté de puissance, 198). En retrouvant son innocence, nous n’avons plus besoin de céder à notre instinct de vengeance, de nous décharger sur un bouc-émissaire: nous pouvons avoir le regard purement affirmatif.  En ceci, comme le précise Karl Jaspers dans son Introduction à la philosophie de Nietzsche, « Nietzsche cherche la conscience de l’innocence » en retrouvant le sentiment de la totale irresponsabilité. C’est en effet lorsque l’on a plus honte de soi que l’on commence à atteindre la vérité, c’est lorsque l’on ne ramène plus un état de fait quelconque à la volonté et donc à la responsabilité humaine, c’est seulement lorsque l’on est parvenu au savoir de l’innocence, que s’ouvrent les possibilités: « C’est seulement l’innocence du devenir qui nous donne le courage le plus grand et la liberté la plus grande » (Volonté de puissance 222). 

 Il est à noter enfin que l’idée de l’innocence chez Nietzsche débouche donc sur une autre conception de l’idée de liberté. On pourra voir sur ce point l’article de Jaspers sur l’idée de liberté chez Nietzsche: « La création comme liberté sans transcendance » qui montre quelle est cette nouvelle idée d’une liberté qui affirme que « c’est seulement dans la création qu’il y a liberté ». 

CONCLUSION 

Nietzsche nous informe donc par ce texte d’une nouvelle surprenante en nous montrant  quelle est, selon lui, l’origine cachée de l’idée de liberté et en nous montrant comment discerner dans les principes de la morale et de la métaphysique la présence de la morale chrétienne et surtout en nous montrant que la conscience morale s’enracine dans un instinct de cruauté. Le fondement de la morale est donc immoral! Ce texte est sans doute un exemple de tentative pour dénoncer la confusion entre  morale et religion en soulignant leur ressemblance et en dévoilant l’enracinement réel de la moralité. Là où Kant cherchait le fondement de la métaphysique des moeurs au coeur de la raison humaine, Nietzsche opère un décentrement en considérant que ce fondement est l’instinct lui-même, instinct immoral qui nie la vie en tant qu’il cherche à culpabiliser l’homme et à le priver de sa liberté réelle qui est innocence. 

                                                                                           

2 Réponses à “Nietzsche et la doctrine du libre arbitre (explication de texte extrait du Crépuscule des idoles)).”

  1. jean louis dit :

    On pourrait soutenir une autre thèse, moins suspecte de ressentiment à l’égard d’un parti quelconque (ici le parti religieux), en faisant déjà remarquer que si :  » l’homme trouve son origine dans la volonté capable d’arbitrer, c’est à dire de choisir, de se décider sur des raisons fournies par l’entendement.  » alors il faut se demander si les raisons fournies par l’entendement nous permettent d’être libres.

    Cette thèse, qu’il serait trop long de développer ici, est celle selon laquelle la pensée, à travers le langage, ne peut avoir d’autre vocation, d’autre fonction que celle de construire une société, de concevoir une organisation sociale (ou des lois naturelles). Les mots veulent avoir un sens commun n’est-ce pas en se prétendant communs, en s’adressant à tous.
    En conséquence, on en vient tout naturellement à vouloir imposer à chacun un modèle de vie en mettant cette société au-dessus de lui. Evidemment, on rend celui (le sujet du sens) qui aurait dû se conformer à la société responsable de ne l’avoir pas fait.

    Ce n’est probablement pas une simple affaire de pulsions (?) réprimées, mais un conflit entre la puissance de la vie, de la nature et la puissance de la théorie ou du symbole.

  2. jean louis dit :

    Erratum dans la copie : « l’action de l’homme trouve son origine…. »

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