Histoire et mémoire (complément par rapport au cours sur l’histoire)

Posté par chevet le 14 septembre 2010

De l’intérêt pour le passé 

On entend souvent dire qu’il y a un « devoir de mémoire » et qu’il est important pour une société de ne pas oublier. On souligne aussi, lorsque l’actualité nous invite à nous retourner vers certaines périodes de notre histoire,  qu’il est vital d’entretenir ou de restaurer le souvenir toujours menacé d’érosion. On insiste encore, à l’occasion de certaines commémorations, sur leurs vertus pédagogiques. N’est-il pas en effet parfois désastreux d’avoir la mémoire trop courte, d’oublier nos crimes, d’occulter certains évènements qui nous culpabilisent? L’exploration du passé apparaît donc toujours comme positive. 

La conservation et l’étude du passé semblent ainsi relever d’un impératif et les sociétés modernes actuelles, préoccupées par le rythme rapide de leurs transformations, consacrent beaucoup d’efforts à cette lutte contre l’amnésie (y compris par le système des lois mémorielles). C’est là, apparemment, une exigence non discutable. Les historiens, dans nos sociétés en mutation, n’ont-ils pas un rôle culturel important lorsqu’ils reconstruisent notre conscience historique? Chacun ne doit-il pas admettre qu’il faut lutter contre l’oubli et les falsifications, les effacements volontaires de la mémoire? Il y a sans doute bien des dangers effectivement à ne pas essayer de préserver suffisamment la vérité historique contre toutes ses altérations, ses radiations, ses manipulations idéologiques. 

  Outre l’intérêt suscité par la conservation du patrimoine, on peut d’ailleurs noter que les sociétés actuelles éprouvent le besoin d’institutionnaliser davantage le souvenir collectif, de mieux l’organiser à travers des lieux de mémoire, des lieux topographiques (archives-monuments-musées-cimetières bibliothèques…), des lieux symboliques (cérémonies commémoratives (faut-il dire des rituels?), des lieux fonctionnels (manuels scolaire) et des structures sociales (associatives, étatiques) de plus en plus nombreuses, signes d’un désir de réappropriation toujours plus grand du passé. La mémoire demeure bien alors un des socles sur lesquels repose notre existence sociale (à travers le récit des mythes fondateurs) puisqu’elle est au fond la seule manière de faire triompher la vie sur la mort, et par là d’établir la continuité des générations, de donner du sens à notre évolution sociale.   

Problématisation. 

De cet intérêt pour le passé on pourrait en déduire que la mémoire est toujours bonne, et même aussi la nostalgie et la « mode rétro » qui l’accompagne, pour le plus grand plaisir des marchands de mémoire qui commercialisent les objets du passé. Pourtant, on peut s’interroger  sur l’utilité de la mémoire et sur le rôle de l’historien et se demander si nous ne pouvons pas aussi être victimes d’un excès de mémoire, si la mémoire collective ne peut pas devenir « malade » et si une certaine forme d’oubli n’est pas aussi un besoin essentiel des hommes. On peut  se demander, en effet, s’il  n’y a pas certaines pathologies de la mémoire qui rendent le passé obsessionnel (ou refoulé, ce qui est le même phénomène mais inversé) et difficile à surmonter et à dépasser. Sans doute, la référence au passé est-elle souvent nécessaire et profondément utile, et nous reviendrons sur les raisons qui rendent indispensables les récits de l’histoire à travers lesquels nous nous identifions. Mais d’un autre coté, il y a peut être aussi des anomalies dans notre façon de vivre le passé qui nous empêchent de nous en détacher, de le digérer, de l’intégrer à notre culture. Ainsi, au sujet du rapport entre histoire et mémoire, on peut se demander en quoi peut-il y avoir une maladie de la mémoire collective et partant, s’il existe des thérapies que l’on puisse administrer à cette mémoire malade. Nous verrons alors que collectivement, la mémoire correspond à un équilibre fragile entre l’ignorance et le ressassement, l’effacement et la rumination qu’il faut sans cesse essayer de préserver. Penser le rapport de l’histoire et de la mémoire c’est aussi penser la question de la régulation de cette mémoire.  On pourra alors essayer de montrer que le but même de la mémoire savante des historiens, que l’on doit distinguer de la mémoire collective est précisément d’essayer d’instaurer cet équilibre entre le souvenir et l’oubli dont a besoin chaque société. 

La fonction sociale de l’historien. 

Revenons tout d’abord à ce besoin si évident qu’on les hommes de regarder dans le rétroviseur et de stocker massivement des informations, au risque d’ailleurs de « fossiliser » un peu trop nos souvenirs. Pourquoi au fond s’intéresser aux traces du passé? Si l’historien a une fonction sociale importante c’est que la mémoire participe à la construction de l’identité collective. Connaître le passé,  et d’abord un passé proche et vivant, celui des généalogies et des savoir-faire, des contes et des traditions locales, mais aussi un passé plus large, c’est alors retrouver la continuité, la richesse restituée de la profondeur du temps, autant d’éléments qui, nous identifiant, nous permettent de savoir qui nous sommes et de mieux nous penser dans l’avenir. On pourrait d’ailleurs montrer que plus les sociétés se transforment et changent leur tradition au profit d’une modernité plus mouvante, plus elles éprouvent aussi le besoin de conserver des traces du passé pour rester elles-mêmes à travers la série de leur transformations. Si l’identité en ce sens est ce qui nous permet de rester nous-mêmes à travers l’ensemble de nos transformations, alors la mémoire est aussi notre identité. 

La mémoire est aussi bien sûr, par ailleurs, la condition de la compréhension du présent. Contrairement au journalisme (ou au témoin), qui relate l’évènement dans l’instant, sans prendre le temps de le resituer dans la perspective des causes qui lui donnent naissance, l’historien tente des reconstructions sur une durée suffisamment longue pour nous permettre de saisir les causalités à l’œuvre. L’histoire n’est pas forcément déchiffrable dans l’instant, et « les témoins sont parfois aveugles, soit comme acteurs, soit comme victimes », disait Raymond Aron. Il est en effet nécessaire de reconstruire ultérieurement le sens d’un évènement pour le comprendre : c’est le futur qui donne donc sens au présent et change notre vision de l’histoire. Voilà pourquoi nos visions du passé se réécrivent en permanence en fonction de la manière dont nous la voyons à travers le présent. Mais tout en histoire n’est pas non plus le résultat strict d’une causalité : sans doute l’histoire est-elle faite de nouveauté, d’imprévisible, qui ne se laisse pas forcément déduire logiquement du passé. Il s’agit donc aussi de saisir ce qu’il peut y avoir de radicalement nouveau et de singulier, en histoire et qui relève de la liberté. C’est sans doute est-ce là la limite de l’approche historique  Tout ne se laisse pas déduire du passé. 

L’histoire est aussi ce par nous pourrions parfois éviter de recommencer les erreurs du passé, de tirer les leçons de l’histoire (on dit parfois qu’un peuple est condamné à revivre ce qu’il a oublié). Mais cette idée est discutable. Sans doute avons-nous parfois pu tirer des enseignements du passé (la construction européenne est née de la terrible leçon que nous avons reçue des deux guerres mondiales) mais le plus souvent il n’est pas certain que les recettes du passé puissent être appliquées dans la spécificité des situations présentes. Chaque époque historique, chaque évènement a sa singularité et il est parfois nécessaire, comme le disait Hegel dans la Raison dans l’histoire, d’avoir à inventer à chaque fois de nouvelles actions adaptées aux circonstances nouvelles. Ainsi l’histoire est-elle surtout cet héritage qui permet à une communauté de se stabiliser face aux changements,  de jeter un pont entre la tradition et la modernité et de vivre la synthèse de ses anticipations et de ses souvenirs. Il n’y a sans doute pas de stabilité sociale sans une stabilisation de la mémoire collective. On peut donc en cela montrer pourquoi nous avons besoin de nous enraciner par le souvenir, pourquoi nous avons besoin de croire à des mythes fondateurs, bref en quoi le passé n’est jamais dépassé mais bien une source qui nous donne une certaine vitalité. 

Le droit à l’oubli. 

Mais à l’inverse, il faut peut être aussi dire qu’il existe un droit à l’oubli et qu’il est aussi vital que des générations apprennent à « tourner la page », pourquoi pas à rompre avec le passé et à ne pas rester toujours focalisées sur certains évènements antérieurs. Il a en effet une positivité de l’oubli. L’oubli est nécessaire. Une mémoire qui n’oublierait jamais rien serait comme anormale, invivable et obsessionnelle.  Mémoriser c’est d’ailleurs en partie sélectionner les évènements que l’on souhaite retenir en laissant les autres de coté. Nietzsche a d’ailleurs très bien montré dans ses Considérations inactuelles, quelle pouvait être l’utilité de l’oubli pour le bonheur des hommes et quels pouvaient être les risques d’une mémoire archaïsante, qu’il appelle « momumentale », qui empêche la culture de se tourner vers le futur et d’être active. Il existe aussi une hypertrophie de la mémoire qui peut nous envahir, nous scléroser, nous encombrer. On peut être accablé par le souvenir, et il peut y avoir un risque d’excès de mémoire, la dérive d’une pathologie de la mémoire.  Il est temps de préciser alors en quoi consiste exactement cette pathologie. 

Une pathologie de la mémoire. 

Le rôle de la mémoire dans une société est d’opérer une transition, de permettre aux hommes de se tourner vers l’avenir tout en conservant la trace du passé. Cette mémoire transitive doit donner aux hommes le moyen de se détacher progressivement du passé sans l’oublier en l’intégrant à la vie commune sous la forme de récits et de commémorations. L’objectif du souvenir serait donc d’opérer une sorte de « travail du deuil » par lequel nous apprenons à partager le passé pour nous en libérer, à l’intérioriser comme objet de science pour mieux le dépasser et le retrouver sous une forme seconde, qui est celle des symboles, de la culture, dont le rôel est alors de nous permettre de mieux vivre notre rapport au temps.

Mais parfois nous restons comme prisonniers de cette mémoire et ne parvenons pas à nous défaire de certains évènements traumatisants. Il y a des blocages dans le travail social des souvenirs qui nous hantent et dont nous restons les otages. Suite à certains chocs historiques, on peut donc s’enfermer dans un ressassement, une répétition compulsive, une stagnation ou bien à l’inverse une stratégie d’amnésie, d’oubli. L’obsession et l’oubli de fuite étant alors les deux formes  que peuvent provoquer des évènements mal intégrés qui rendent difficile notre identité. Le problème est donc de guérir cette mémoire malade dont on ne parvient à se dégager ou que l’on cherche à éluder. Comment faire? C’est précisément aux historiens d’avoir à accomplir ce travail par l’élaboration d’une science historique qui nous oblige à la vérité et nous aide au fond à mieux tourner la page. En quoi la science de l’histoire peut-elle guérir notre mémoire? C’est qu’il reste à expliquer. Pour faire cela il convient d’opposer la mémoire à l’histoire.   

Mémoire et histoire. 

Il faut en fait se méfier d’un culte de la mémoire pour la mémoire parce qu’il y a plusieurs mémoires. Comme le précisait Pierre Nora Les lieux de mémoire, on doit distinguer la mémoire spontanée des groupes sociaux (c’est la mémoire collective affective, toujours victime d’oscillations entre l’oubli et la hantise et susceptible de toutes les manipulations) et d’autre part la mémoire savante, l’histoire critique des historiens. Il y a d’un côté la mémoire vécue des peuples, symbolique, mythique qui installe le souvenir dans le sacré, et d’autre part le travail prudent, « laïc » et relatif des historiens. Il y a là deux mémoires qui, d’une certaine façon, s’opposent puisque l’une doit faire la critique de l’autre. La première est immédiate et repose sur le souvenir ou le témoignage, reste donc subjective, et donne lieu à une littérature; la seconde est médiate et se construit sur lacritique et la recherche documentaire, qui donne lieu à la preuve scientifique.

La guérison par le regard des autres. 

Lorsque notre mémoire collective est malade, parce qu’elle suscite les passions et nous hante (comme victime ou coupable), sous la forme de récits  idéologiques laissant peu de place à l’esprit critique, la science de l’histoire cherche des récits alternatifs, des points de vue différents sur nous-mêmes, des réécritures de l’histoire par lesquelles nous pouvons nous raconter autrement et apprendre à relativiser notre rapport au passé. La science historique étant faite de controverses, de diversité, de multiples interprétations elle est capable, de redonner un sens nouveau au passé en nous apprenant à le regarder sans trop de passion. La vraie mission de l’histoire est alors de « détruire » la mémoire collective malade, de la refouler (Pierre Nora: « l’histoire est la délégitimation du passé vécu ») pour nous en libérer. Cette libération est possible parce que l’histoire n’est pas une science exacte et qu’elle laisse à d’autres que nous la possibilité raconter notre propre histoire et par là de changer à nos yeux le sens du passé. L’histoire comme travail scientifique de recherche de la vérité, permet aux peuples de lire la page avant de la tourner. Cette lecture est nécessiare à une « saine » digestion du passé. 

Il y a donc de mauvais usages de la mémoire (obsessions-occultations) desquels nous devons nous protéger pour que le passé soit un héritage constructif capable de nous transmettre ses promesses inaccomplies. Face à une mémoire malade et mythologique il faut exiger une mémoire plurielle et critique. A l’impératif du devoir de mémoire, il faut substituer un devoir d’histoire. Comme le dit Antoine Prost dans ses Douze leçons sur l’histoire

« L’histoire ne doit pas se mettre au service de la mémoire. Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons tout d’abord besoin d’un devoir d’histoire« . 

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