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Introduction à la philosophie morale stoïcienne : le bonheur comme accord entre deux ordres …

Posté par chevet le 12 septembre 2009

Introduction à la philosophie antique stoïcienne.

« Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous nous en faisons. » Epictète

La philosophie, pour les stoïciens (Marc-Aurèle, Sénèque, Epictète, Cicéron, par exemple) doit d’abord être une compréhension du monde (une physique), monde qui est, selon eux, avant tout un ordre, un cosmos, une parfaite harmonie. Pour se représenter cette idée d’un « ordre cosmique » tel que le conçoivent les philosophes stoïciens, on peut se représenter le réel comme une sorte d’organisme animé. L’ordre du monde n’est pas seulement une structure merveilleuse mais c’est un ensemble dont toutes les parties sont en accord avec le tout comme dans un corps vivant où chaque organe trouve sa place et sa fonction dans l’organisme. Le monde est ainsi sans défaut, il fonctionne comme une totalité dont les éléments occupent une place prédéterminée qui obéit à une nécessité stricte. Donc l’univers apparaît aux philosophes stoïciens comme un ordre déterminé que le philosophe doit apprendre à contempler (grâce aux sciences, comme l’astronomie, qui nous montre que le monde est « bien fait » : qu’il s’agisse du mouvement régulier des planètes ou de la structure du moindre organisme vivant, il semble qu’il y ait en chaque chose une perfection et donc une beauté qui apparaît pourvu qu’on sache la regarder). Il n’ y a alors pas de place pour le désordre ou le hasard selon la philosophie stoïcienne : « rien n’est plus parfait que le monde » écrit Cicéron. Le philosophe exprime ainsi sa conviction que le monde cache une certaine logique et que derrière le désordre apparent des choses, il y a au fond un ordre caché à comprendre. Précisions importante, les stoïciens sont en fait panthéistes c’est-à-dire qu’ils pensent que Dieu et le monde ne font qu’une seule chose (tout est dieu en somme, qui est immanent et non une personne séparée et au-delà du monde) et cette perfection du monde n’est rien d’autre que la perfection de dieu… Pensée étrange pour nous modernes, qui sommes habitués à l’image d’un dieu personnel distinct du monde physique (un dieu transcendant et non un dieu immanent). Ainsi l’ordre du monde est aussi juste et bon. « Tout ce qui arrive, écrit Marc-Aurèle dans ses Pensées, arrive justement ». La nature c’est d’abord une gigantesque mécanique qui fonctionne bien et qui correspond à un ordre divin …et chaque chose y est au fond à sa place.
Certes, certaines choses paraissent laides ou catastrophiques ou semblent injustes dans cet ordre. Il faut cependant dépasser cette impression immédiate. Selon Marc-Aurèle, « la crinière du lion, l ‘écume qui coule de la gueule du sanglier et bien d’autres choses, si on les observe en détail, sont sans doute loin d’être belle, et pourtant parce qu’elles sont engendrées par la nature, elles possèdent leur charme, et si l’on avait une intelligence plus profonde, il n’est sans doute aucun d’entre eux qui ne paraîtrait une  agréable créature. Même chez les vieux et les vieilles, on pourra voir une certaine perfection, comme on verra la grâce enfantine, si on a les yeux d’un sage ».
Autrement dit, le monde n’est pas mauvais, (le mal n’existe pas dans le monde) ou laid, ou désordonné car il ne faut pas s’attarder au détail mais voir l’ensemble qui est bon. Si nous ne regardons que certaines réalités particulières (les monstres, les catastrophes), nous ne verrons pas la beauté de l’ensemble.

Après cette « physique », la philosophie peut donc aussi devenir ensuite une morale : à partir de cette théorie cosmologique, on en déduit qu’il faut vivre en conformité avec le cosmos, il nous faut nous ajuster avec le monde (« vivre en accord avec la nature »). Là encore cette pensée est contraire à notre vision actuelle des choses : pour un moderne, l’homme doit apprendre à se gouverner selon ses propres lois (la nature étant juste un moyen et restant neutre moralement), mais pour un stoïcien, l’homme doit se mettre en conformité avec un ordre « naturel ». Pour simplifier on peut dire que ce qui est bon est ce qui conforme à l’ordre cosmique et ce qui est mauvais contraire à cet ordre, l’essentiel étant de réussir dans la pratique à s’accorder avec l’harmonie des choses pour y trouver sa juste place (le gouvernement de soi doit être conforme au gouvernement du monde). C’est là la condition de la « sagesse ».
En quoi le stoïcisme est-il une sagesse ? Il est tout d’abord une acceptation du réel et donc la mort : Epictète écrit :
« Les feuilles tombent, la figue sèche, remplace la figue fraîche, le raisin sec la grappe mûre, voilà selon toi des paroles de mauvaise augure ! Mais il n’y a là que la transformation d’états antérieurs en d’autres ; il n’y a pas de destruction, mais un aménagement et une disposition bien réglée. L’émigration n’est qu’un petit changement. La mort en est un plus grand, mais il ne va pas de l’être actuel au non-être, mais au non-être de l’être actuel. Alors ne serais-je plus ? Tu ne seras pas ce que tu es mais autre chose dont le monde aura alors besoin ».

Ce texte signifie que parvenu à un certain niveau de compréhension du monde, la mort n’existe pas vraiment, elle n’est qu’une transformation d’un état à un autre. Pas un anéantissement, mais un changement. Par conséquent la peur de la mort n’est pas justifiée car en tant que fragment du monde, nous restons à jamais dans ce monde. La philosophie ici devient une façon de parvenir à plus de sérénité, d’échapper à ce qui nous trouble, par exemple, pour les stoïciens, l’attachement au passé ou la crainte de l’avenir, qui nous empêchent de savourer l’instant présent. Il faut, selon les stoïciens, nous exercer à vivre dans le seul temps qui soit le nôtre, c’est-à-dire le présent. Pour Marc Aurèle, par exemple, « il faut accomplir chaque action de la vie comme si c’était la dernière » (Les Pensées).
Il est donc essentiel d’apprendre à aimer le monde tel qu’il est, d’accepter le monde comme il va. Le message essentiel du stoïcisme est de nous inviter à nous réconcilier avec le monde, à accorder notre volonté avec les évènements de telle sorte que « nul événement n’arrive contre notre gré » dit Epictète. Nous vivrons alors une vie sans trouble. Il faut donc s’entraîner à penser que tout ce que nous avons, nous pouvons un jour le perdre et que si nous attachons à une chose, il faut aussi s’imaginer que nous pouvons à tout moment en être privé (ce n’est pas de l’indifférence mais le rappel que rien ne dure en ce monde). Cette philosophie est donc entièrement fataliste et croit que le monde est gouverné par la loi du destin. Mais l’idée est que lorsque le destin aura frappé, le sage sera celui qui s’y sera déjà préparé, lorsque la catastrophe adviendra (la mort, la misère, la maladie et tous les maux inévitablement liés au temps qui passe…), qu’elle aura eu lieu, je pourrais y faire face en vivant au présent et en aimant le monde quoiqu’il advienne. Le fou est celui qui veut que les choses arrivent comme il voudrait qu’elles arrivent, le sage est celui qui veut que les choses arrivent comme elles arrivent. C’est là le secret du bonheur stoïcien : en voulant le monde tel qu’il est l’homme ne se trouble plus de désirs impossibles, il apprend à « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde » (Descartes) et par là à rester serein (atteindre « l’ataraxie » : l’absence de trouble de l’esprit). Le bonheur ici devient une sorte d’accord entre deux ordres, l’ordre de nos désirs et l’ordre du réel et la liberté devient ici la compréhension et l’acceptation de la nécessité (nous ne sommes pas libres de changer le monde mais nous sommes libres de l’accpter ou de le refuser). Il faut donc apprendre à aimer le destin en toutes circonstances « Amor fati !» comme le dira plus tard le philosophe Nietzsche.

A lire : « Pensées pour moi-même » de Marc Aurèle
« Le Manuel » d’Epictète.

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Quelques consignes générales pour commencer l’année…

Posté par chevet le 8 septembre 2009

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PHILOSOPHIE : CONSEILS DE RENTREE POUR LES COURS.

 

-Apprendre à philosopher plutôt qu’apprendre la philosophie…

 

L’objectif de l’année est double : l’enseignement de la philosophie en classes terminales a pour but de favoriser l’accès des élèves à l’exercice réfléchi du jugement, ce qui veut dire penser par soi-même, c’est-à-dire libérer sa pensée de ses habitudes intellectuelles non interrogées, de ses préjugés, de ses opinons toutes faites : la philosophie commence par une mise en question de toutes ses croyances, par le fait de se défaire de ses idées reçues (et cela implique, comme le pensait Descartes, qu’on se libère des traditions, de toute forme d’autorité extérieure pour ne se servir que de sa propre raison). D’autre part, il s’agit aussi d’offrir à chacun une culture philosophique (connaître les théories de certains auteurs). Le but est donc d’apprendre à développer ses capacités de réflexion, de construire ses propres jugements, à propos d’un certain nombre de notions qui figurent au programme (l’art, la religion, la liberté, le bonheur…, etc.), et donc de viser une forme d’autonomie intellectuelle, mais aussi (et l’un ne va pas sans l’autre) d’acquérir des connaissances (et de faire un peu d’histoire des idées) que vous pourrez ensuite utiliser dans vos dissertations ou vos explications de textes. Culture et liberté sont donc liées : nous parviendrons à penser plus librement si nous faisons aussi l’effort d’acquérir d’autres manières de penser, de nouveaux savoirs. Nous apprendrons à penser d’autant mieux que nous apprendrons aussi à comprendre comment, dans l’histoire, de nombreux penseurs ont déjà posé, avant nous, des questions philosophiques et tenté de les résoudre. 

 

                Il ne s’agit donc pas seulement d’apprendre des connaissances déjà déterminées : le but de la philosophie (et donc d’une dissertation de philosophie) n’est pas de chercher à reproduire une pensée déjà faite, ou de réciter un cours ou la doctrine d’un philosophe, mais de développer son propre point de vue. Mais cela implique aussi que l’on sache utiliser des connaissances, pour tenter, par l’analyse et la résolution d’un problème, de soutenir une thèse qui vous soit personnelle. Ce que les professeurs de philosophie attendent (et cela sert de critères d’évaluation des copies), c’est que vous soyez capables de construire votre propre pensée, de vous confronter personnellement à un problème, tout en essayant aussi de faire usage d’un savoir spécifiquement philosophique (on doit pouvoir trouver dans des copies la trace d’un savoir proprement philosophique). Il ne faut pas en effet confondre l’acte de philosopher avec le fait de ce qui serait une simple « histoire des idées » :

 

« Jamais nous ne deviendrons mathématiciens, même en connaissant par cœur toutes les démonstrations des autres, si notre esprit n’est pas en même temps capable de résoudre n’importe quel problème ; et nous ne deviendrons jamais philosophes, si nous avons lu tous les raisonnements de Platon et d’Aristote, et que nous sommes incapables de porter un jugement assuré sur les sujets qu’on nous propose ; dans ce cas, en effet, ce ne sont point des sciences que nous aurions apprises, semble-t-il, mais de l’histoire ». Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, (1628). En résumé, comme le disait Kant, il ne s’agit pas d’apprendre la philosophie mais d’apprendre à philosopher (voir aussi  texte de Kant en fin de document).

 

- Prenez donc bien connaissance de la liste des notions du programme (voir doc distribué) : il faudra que vous ayez des connaissances au moins sur chacun de ces thèmes (la liberté, l’art, le bonheur, la religion, la vérité …etc) et que vous compreniez quelles sont les grandes problématiques qu’ils posent. L’objectif est que sur chaque notion vous puissiez identifier trois ou quatre grandes questions et que vous puissiez avoir des éléments pour y répondre. Prenez connaissance des repères du programme (liste de mots clefs dont il faut maîtriser le sens) et de la liste des auteurs (pouvoir situer ces auteurs dans l’histoire et essayer de s’intéresser à certaines de leurs doctrines est nécessaire). Regardez dans les annales des épreuves du bac les sujets que l’on donne en général dans les différentes séries. J’ai mis sur mon blog (« http://chevet.unblog.fr ») une rubrique consacrée à l’historique des sujets du bac (voir les sujets de 2015). Vous verrez que l’épreuve du bac propose au choix deux dissertations et une explication de texte en philosophie.

 

- Vous aurez cette année des documents de méthode (disponibles en ligne sur mon site). Il s’agit de règles formelles essentielles que l’on doit respecter pour construire un devoir – mais retenez qu’il n’y a aucune « recette toute faite » qui vous permette de réussir : l’essentiel c’est de prendre le temps de penser et de se cultiver pour nourrir son questionnement. La méthodologie, en ce sens, est celle qui vous donne aussi du contenu : d’abord la correction des devoirs et les cours, le fait de prendre connaissance d’exemples de bonnes copies d’autres élèves. Les progrès ne viennent alors que lentement, par l’habitude de se confronter aux difficultés soi-même : vous ne commencerez à maîtriserez la technique des devoirs seulement progressivement après en avoir fait plusieurs.

 

- Le manuel scolaire sert surtout à un travail personnel à domicile (les textes vus en cours sont photocopiés et sont en ligne ainsi que le plan des cours) : il faut partir du principe que lorsque nous abordons une notion du programme vous devez travailler cette notion de votre côté à partir de votre manuel ou d’autres livres et ne pas vous contenter du cours, mais avoir vos propres lectures. La philosophie est une aventure intellectuelle : elle ne se réduit pas à du simple « bachotage », au fait d’apprendre par cœur, comme nous l’avons déjà dit, un savoir déjà présent, mais elle vous invite à construire librement votre propre vision des choses (le cours n’est qu’une proposition…). La philosophie c’est l’art de produire soi-même sa propre réflexion et de clarifier ses propres idées: personne ne peut donc philosopher à votre place ! Il faut donc tenter de suivre son propre chemin. Le cours n’est donc pas fait pour vous imposer un point de vue mais vous proposera des problématiques et des manières de voir pour nourrir votre propre démarche. Il faut redire à ce sujet que le but d’un correcteur de philosophie n’est pas de juger la conception philosophique de tel ou tel élève à travers sa copie, mais de juger de la qualité de sa démarche (ce qui implique aussi le fait que l’évaluation n’est pas aléatoire comme on le croit souvent et ne se fonde pas sur « l’opinion des élèves », mais repose sur des normes rationnelles objectives et compréhensibles de tous : voir sur ce point la méthodologie qui sera distribuée).

 

- N’hésitez pas à m’interroger si vous ne comprenez pas un point du cours, si vous souhaitez des précisions, des compléments. Si vous voulez une aide plus approfondie, je répondrais à toutes vos questions par mail dans la mesure de mon temps libre (eric.chevet@infonie.fr).

 

- Les prises de notes en cours. Ni trop, ni trop peu. Partez du principe qu’il est nécessaire d’écrire pour pouvoir réviser et apprendre ensuite le cours mais qu’il est parfois plus utile d’écouter attentivement que d’écrire trop ou purement mécaniquement. Il faudra inévitablement faire des synthèses (fiches). L’objectif n’est pas de tout retenir mais de comprendre les problèmes traités dans le cours et les raisonnements qui y sont à l’œuvre, les connaissances utilisées. Les cours sont disponibles en ligne pour vous aider dans vos révisions.

 

- Vous pouvez commencer l’année par :

 

-          Des livres d’introduction à la philosophie. Si vous souhaitez avoir un cours complet, riche et précis sur l’ensemble de l’année et accessible pour un débutant, en livre de poche : vous pouvez lire Alain Renaut, Découvrir la philosophie aux éditions Odile Jacob (en 5 volumes – Le sujet, La culture, La raison et le réel, La politique, La morale). On pourrait aussi s’initier à la réflexion philosophique par la lecture de petits ouvrages  tels que celui  d’André Compte Sponville : Présentations de la philosophie, en poche également, ou aussi : Apprendre à vivre de Luc Ferry, Petit précis de philosophie ou de l’utilité de la philosophie par Bertrand Vergely. Il y a aujourd’hui beaucoup de livres d’initiation à la philosophie qui sont faciles d’accès… La collection « Que sais-je » ? offre également parfois des livres très accessibles : je vous conseille, par ex., « L’éthique aujourd’hui » de Michela Marzano.

-          Des manuels de philosophie (des cours de philo souvent fait pour les scolaires) : on pourra lire avec plaisir l’Antimanuel de philosophie de Michel Onfray). Il y a de bons ouvrages de synthèse avec des textes en abondance : Philosophie, le manuel, collection ellipses- Edition 2013.

-          Des magazines ou revues : Philosophie magazine est un mensuel ou la revue Sciences humaines (avec des Grands dossiers Hors série sur les grandes questions philosophiques).

-          Des livres d’histoire de la philosophie qui vous expliquent la pensée de certains auteurs, de leur œuvres (je ne conseille qu’avec réticence « La philosophie pour les nuls » de Christian Godin : on peut préférer aussi des ouvrages plus spécialisés sur des auteurs ou des périodes de l’histoire, par ex. Pierre Hadot, Qu’est-ce que philosophie antique ? ou bien des histoires intégrale de la philosophie (De platon jusqu’à Wittgenstein –par ex : histoire de la philosophie par Emile Bréhier, ou celle de François Chatelet sont accessibles en poche).  Si un sujet vous intéresse plus spécialement, je peux vous donner des conseils de lecture.

-          Vous pouvez aussi consulter les encyclopédies (par ex. l’Encyclopédie Universalis est une mine incroyable d’informations sur les grandes notions du programme) ou des dictionnaires (Le dictionnaire Lalande en philosophie est une référence : disponible au CDI).

-          Vous pouvez utiliser toute la littérature dite « parascolaire » : œuvres expliquées aux lycéens, recueils de textes, ouvrages sur des notions du programme (comme les « corpus » qui abordent toutes les notions du programme -disponibles au CDI).

-          Vous pouvez aussi essayer de lire directement les auteurs (certains sont parfois plus accessibles comme Freud, Epicure, Descartes) mais d’autres sont plus compliqués (Kant, Hegel, Spinoza), donc me consulter sur ce point à propos des thèmes ou des périodes de l’histoire qui attirent votre attention pour savoir quel ouvrage aborder.

-          Internet, enfin, est une source importante d’informations (on y trouve tout y compris des livres entiers accessibles par bibliothèque virtuelle) mais il y a du bon et du très mauvais donc il faut savoir sélectionner quelques sites de philosophie plus intéressants que d’autres (vous avez quelques liens sur mon blog). A noter que la philosophie est aussi présente à la radio et il y a quelques bonnes émissions sur France culture (par exemple, « Les nouveaux chemins de la connaissance ») et sur Arte (Raphael Enthoven). Les liens sont visibles sur mon site.

-          Il serait utile de vous fabriquer pendant l’année un petit lexique philosophique : parfois la philosophie utilise des termes ésotériques (comme théodicée, eudémonisme, empirisme, transcendantal, …) : il faut pouvoir connaître les principaux termes avec leur sens et définitions. Il y a des dictionnaires philosophiques au CDI qui sont de bons outils de travail.

-          Nous devrons étudier des œuvres philosophiques dans l’année (une en S-ES et deux en série L) : cela sert pour préparer l’écrit mais surtout l’oral du bac : si vous passez la philo à l’oral, vous serez interrogés sur les œuvres étudiées dans l’année).

-          N’hésitez pas à consulter régulièrement mon blog sur internet : vous y trouverez les corrigés, les plans des cours, les textes étudiés en classe, ect…

-          D’une manière générale il serait utile de connaître quelques pages les plus classiques de la philosophie et d’aller voir d’un peu plus près ces textes essentiels (voir la liste « textes classiques : conseils de lecture » sur mon blog). Vous trouverez d’ailleurs sur mon blog des explications de textes assez divers.

-    Chaque élève de la classe fera un exposé à l’oral sur une question philosophique (travail à faire seul ou à deux). Pour préparer ces exposés n’hésitez pas à vous mettre en relation avec la documentaliste et consulter le catalogue du CDI (à présenter en fin de premier trimestre). Vous trouverez des références d’ouvrages, de sites et d’articles par thèmes et mots clés. Vous avez quelques exemples d’exposés d’élèves sur mon blog.

-    Enfin, s’agissant des évaluations : vous serez notés sur vos devoirs (dissertation ou explication de texte), sur la connaissance que vous avez des cours (à l’oral parfois ou par écrit avec des questionnaires de révisions) et je pense proposer une note relative à la participation en classe. Pour finir: nous pouvons lire le texte 2 de Bertrand Russell (philosophe anglais du 20ème s) et faire un premier travail d’analyse de texte.

 

Bon courage à tous pour cette rentrée (merci de remplir la fiche de rentrée distribuée).

 

Textes :

« La philosophie n’est vraiment qu’une occupation pour l’adulte, il n’est pas étonnant que des difficultés se présentent lorsque l’on veut la conformer à l’aptitude moins exercée de la jeunesse. L’étudiant qui sort de l’enseignement scolaire était habitué à apprendre. Il pense maintenant qu’il va apprendre la Philosophie, ce qui est impossible car il doit apprendre à philosopher. Je vais m’expliquer plus clairement : toutes les sciences qu’on peut apprendre au sens propre peuvent être ramenées à deux genres : les sciences historiques et les sciences mathématiques. Aux premières appartiennent, en dehors de l’histoire proprement dite, la description de la nature, la philologie, le droit positif, etc. Or dans tout ce qui est historique l’expérience personnelle ou le témoignage étranger, – et dans ce qui mathématique, l’évidence des concepts et la nécessité de la démonstration, constituent quelque chose de donné en fait et qui par conséquent est une possession et n’a pour ainsi dire qu’à être assimilé : il est donc possible dans l’un et l’autre cas d’apprendre, c’est à dire soit d’imprimer dans sa mémoire, soit dans l’entendement, ce qui peut nous être exposé comme une discipline déjà achevée. Ainsi pour pouvoir apprendre aussi la philosophie, il faudrait qu’il en exista réellement une. On devrait pouvoir présenter un livre et dire : «Voyez, voici de la science et des connaissances assurées ; apprenez à le comprendre et à le retenir, bâtissez ensuite là-dessus et vous serez philosophes » : jusqu’à qu’on me montre un tel livre de Philosophie, sur lequel je puisse m’appuyer à peu près comme sur Polybe pour exposer un événement de l’histoire, ou sur Euclide pour expliquer une proposition de Géométrie, qu’il me soit permis de dire qu’on abuse de la confiance du public lorsque, au lieu d’étendre l’aptitude intellectuelle de la jeunesse qui nous est confiée, et de la former en vue d’une connaissance personnelle future, dans sa maturité, on la dupe avec une Philosophie prétendument déjà achevée, qui a été imaginée pour elle par d’autres, et dont découle une illusion de science, qui ne vaut comme bon argent qu’en un certain lieu et parmi certaines gens, mais est partout ailleurs démonétisée. La méthode spécifique de l’enseignement en Philosophie est zététique[1], comme la nommaient quelques Anciens, c’est-à-dire qu’elle est une méthode de recherche. Et ce ne peut être que dans une raison déjà exercée qu’elle devient, en certains domaines, dogmatique, c’est-à-dire dérisoire.

KANT, (1724-1804) Annonce du programme des leçons de M. E. Kant durant le semestre d’hiver 1765-1766, tr. fr. M. Fichant, Vrin, pp. 68-69.

 

« La valeur de la philosophie doit être cherchée pour une bonne part dans son incertitude même. Celui qui n’ a aucune de philosophie traverse l’existence, emprisonné dans les préjugés qui lui viennent du sens commun, des croyances habituelles à son temps et à son pays, et des convictions qui se sont développées en lui sans la coopération ni le consentement de sa raison. Pour un tel individu, le monde est sujet à paraître précis, fini, évident; les objets habituels ne lui posent aucune question et les possibilités non familières sont dédaigneusement rejetées. Dès que nous commençons à philosopher, au contraire, nous trouverons que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne conduisent à des problèmes auxquels nous ne pouvons donner que des réponses très incomplètes. La philosophie, bien qu’elle ne soit pas en mesure de nous dire avec certitude qu’elle est la vraie réponse aux doutes qu’elle élève, peut néanmoins suggérer diverses possibilités qui élargissent le champ de nos pensées et les délivrent de la tyrannie de la coutume. Tout en diminuant notre certitude à l’égard de ce que sont les choses, elle augmente beaucoup notre connaissance à l’égard de ce qu’elles peuvent être; elle repousse le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n’ont jamais pénétré dans la région du doute libérateur et garde vivace notre sens de l’étonnement en nous montrant les choses familières sous un aspect non familier ».

 

 Bertrand Russell, (1872-1970) in Problems of philosophy. 1912. Oxford.

 


[1] Ce terme peut signifier « l’art du doute ».

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« Un si fragile vernis d’humanité »

Posté par chevet le 6 septembre 2009

Voici une présentation globale des idées du livre.

1) le sens moral humain : altruisme et égoïsme.

Il s’agit tout simplement de partir de l’idée que nous ne sommes pas tous des égoïstes qui ne pensons qu’à notre intérêt propre, mais qu’il existe en l’homme des expériences fréquentes d’altruisme, de désintéressement, de don, de compassion, de charité. L’homme n’est pas toujours indifférent aux autres et à leur détresse mais possède le plus souvent un sens moral qui fait qu’il est capable de bienveillance. C’est ce qui d’ailleurs le différencie des animaux et le rend « humain », c’est-à-dire responsable. La conscience morale (qu’elle soit innée ou acquise peu importe) en ce sens est sans doute le propre de l’homme.

Toutefois, malgré cette bienveillance humaine quotidienne, on constate que, placés dans certains circonstances particulières, des hommes ordinaires et chez lesquels il n’existe pas semble-t-il de prédisposition à faire le mal, peuvent se transformer en criminels, en tortionnaires, en bourreau. Autrement le « vernis » de notre « humanité » semble bien fragile. En effet, l’histoire le montre, des hommes qui ne sont victimes d’aucune tendance pathologique (perversion, sadisme, folie, ect), bref des êtres sans profil particulier, peuvent devenir subitement capables des pires choses, se transforment en instrument dociles, passifs, et acceptent de se soumettre et d’accepter d’exécuter des ordres pourtant très cruels. Le problème est alors d’expliquer au fond pourquoi certains hommes, pourtant tranquilles d’ordinaire, acceptent de basculer dans la cruauté, l’assassinat de centaines, voire de milliers de personnes. Le livre dont je vous parle s’intéresse alors à quelques exemples : celui de Frank Stangl,  commandant du camp de Treblinka, qui en 1971, alors qu’il était encore en prison a Dusseldorf, a accepté de se confier à une journaliste et explique comment il est devenu responsable du meurtre de millions de personnes. Le livre s’intéresse aussi au 101e bataillon de réserve de la police allemande pendant la seconde guerre mondiale et dont un historien anglais, Christopher Browning, a retracé le parcours en Pologne entre 1942 et 43. On peut aussi évoquer les évènements qui ont lieu dans la prison d’Abou Grahib en Irak (et on pourrait multiplier les exemples avec les massacres du Rwanda).

2) Premier exemple, celui du commandant de treblinka : Franz Stangl. Il y a dans le livre un long chapitre sur sa personnalité. Le camp de Treblinka extermina 2000000 de juifs et 52000 bohémiens. Après la guerre, il parti vivre au brésil et ne fut pas inquiété pendant une quinzaine d’années. Ce n’est seulement qu’en 1961 qu’un mandat d’arrêt fut lancé contre lui grâce au travail du chasseur de nazis Simon Wiesenthal. Il fut extradé en Allemagne et jugé pour le meurtre de 9OO OOO personnes, condamné en 1970 à la prison à perpétuité. Son portait est intéressant car ce n’est pas un sadique ou un doctrinaire nazi. C’était plutôt un homme docile qui avait peur et qui se soumit progressivement au système nazi par un enchaînement de compromissions qui lui enleva la possibilité d’échapper à ses fonctions qu’il se cru contraint d’accepter pour préserver sa vie et celle des siens. Ce qui frappe dans son histoire, c’est que cet homme n’était pas du tout malveillant, et il n’y avait pas chez lui, de volonté délibérée de faire le mal. Au contraire, c’était un homme comme les autres, assez médiocre, et il est assez troublant de penser que ce sont des hommes très ordinaires comme lui qui ont accompli les crimes les plus monstrueux de l’histoire. Cela rappelle d’ailleurs les thèses d’Hannah Arendt sur la « banalité du mal » (Voir son livre : « Eichmann à Jérusalem » qui montre qu’Eichmann n’était au fond qu’un bureaucrate discipliné qui se déculpabilisait en répétant qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres). Il n’y avait pas en somme chez lui de « génie du mal ». Stangl ressemble à un fonctionnaire zélé qui se contentait de se soumettre et de faire ce qu’on lui disait. Au départ, c’était un policier puis, plus tard, il fut affecté, par les nazis, à la fondation des soins asilaires. On lui demanda de participer à l’opération d’extermination des handicapés mentaux et physiques (80000 furent tués, y compris des enfants) et d’accepter ce poste sous la menace (s’il refusait, on l’avait menacé d’être envoyé en camp de concentration). En 1942, il est nommé en Pologne au camp de Treblinka. Là encore, il dit qu’il « n’était pas fait » pour ce poste mais fut contraint d’accepter. Il avait pensé à l’époque à déserter mais en voulant protéger sa famille, finalement se résigna, demandait régulièrement un changement d’affectation, et pensait que s’il refusait de faire ce qu’on lui demandait, il serait fusillé ou déporté. Bref, voilà un homme qui savait qu’il faisait le mal mais n’a pas voulu risquer sa vie pour échapper à cela et ne sentait pas vraiment responsable de ce qu’il faisait (il disait se contenter d’obéir aux ordres comme Eichmann). Voilà donc un homme sans courage qui n’a cessé de se plaindre de son travail, qui savait qu’il faisait des choses épouvantables mais est resté docile et soumis au système sans jamais être capable de refuser. Donc l’image finale sans rentrer trop dans le détail de sa biographie, c’est celle d’un homme pris au piège de l’enchaînement d’évènements, de circonstances. On voit ici que le problème est la soumission à l’autorité, qui se construit comme un processus graduel : il n’y a pas d’étape vraiment décisive mais c’est petit à petit, soumission après soumission, lâcheté après lâcheté, que l’on devient capable du pire parce que l’on a renoncé à sa liberté. Le problème ici c’est l’incapacité de dire non. Il aurait fallu désobéir dès le début mais trop souvent le processus est déjà enclenché et se poursuit inexorablement. Il y a là une sorte d’incapacité à refuser de se soumettre à l’autorité, ce qui engendre un obéissance constante. La chose étrange est que l’on est en désaccord avec ce que l’on fait mais que l’on continu malgré tout à obéir. Comment expliquer cela ? En tous les cas ce n’était pas un sadique mais juste un homme avec peu de personnalité qui se contente d’obéir, une sorte de pantin prisonnier des nazis.

3) Second exemple : celui du 101 bataillon (voir article sur philophore).

Lors de la seconde guerre mondiale, un bataillon de 500 hommes de la région de Hambourg, de l’armée allemande (bataillon de réserve de la police, composé d’hommes plutôt âgés) a abattu en Pologne, en quelques mois, 38OOO juifs, et ont conduit 45000 personnes en camp de concentration. Qui étaient ces hommes qui ont massacré en masse des victimes innocentes ? Le livre de C. Browning retrace leur histoire. Quand les nazis ont demandé à ces hommes pour la première fois d’aller massacrer un village entier composé de 18000 personnes, certains refusèrent (ont leur donna le choix). Il s’agissait d’aller dans les forêts aux alentours et d’éliminer les hommes, les femmes, les enfants d’une balle dans la nuque. Quelques dizaines de soldats n’ont pas accepté mais très peu, au final, sur le nombre total. Disons que dans l’ensemble il leur avait été possible au départ de refuser de participer à de tels crimes sans que cela n’entraîne pour eux de conséquences terribles. Mais ce n’était que le premier massacre d’une longue série…

Quelle explication donner à ces comportements? : L’historien intitule un des chapitres de son livre « réflexion sur un massacre » et s’interroge. Pourquoi les soldats ont-ils massivement obéit ? On évoque l’effet de surprise (personne n’était préparé à être confronté à de tels ordres…), mais cela ne semble pas expliquer vraiment le fait que presque tout le monde, accepta. Il y a aussi « l’esprit de corps » dit-il, le fait de s’identifier au groupe et d’agir comme lui, la difficulté qu’il y a à faire cavalier seul, sans quoi l’on est traité de femmelette ou de lâche (c’est ce qui se produisit). Les soldats avaient souvent l’impression aussi qu’ils n’avaient pas le choix puisque c’était un ordre…. Voici plusieurs idée lancées par l’historien. Mais il reste surprenant qu’autant d’hommes se soient laissés entraîner. Ces hommes n’étaient pas habitués à de telles horreurs donc on ne peut pas dire qu’ils étaient des guerriers sanguinaires, ils n’étaient pas des bourreaux professionnels, mais des « hommes ordinaires » et qui ont vu, pourtant, leur victimes les yeux dans les yeux, et étaient face à face… mais  semblaient comme indifférents aux sort de leurs victimes. Comment expliquer une telle indifférence ? Ce n’est pas la distance qui l’explique (par ex. un militaire qui appuie de loin sur un bouton sans voir les victimes ou un gradé qui donne un ordre dans son bureau…). Alors quoi ?
La raison la plus fréquemment mise en avant par les soldats (il y eut un procès et leurs témoignages furent recueillis) était qu’il fallait obéir aux ordres sinon on risquait sa vie… Mais cette explication est fausse car il n’y eut aucun cas de soldat tué parce qu’il avait refusé d’obéir à de tels ordres. En fait, il n’y avait pas de situation de contrainte : les soldats avaient le choix. Il semble donc que les soldats n’ont agi ni par peur, ni par perversion. Browning repère trois facteurs : le respect de l’autorité et de l’ordre reçu qui fait qu’on abandonne toute volonté propre au profit d’une autorité supérieure, la volonté de ne pas se démarquer et de faire comme les autres, et les effets de l’endoctrinement idéologique.
Ces hommes n’étaient pas vraiment endoctrinés et n’étaient pas toujours inscrits au parti nazi. Ainsi, ce n’est pas leur idéologie, qui explique vraiment leur attitude. Selon Browning c’est surtout la soumission à l’autorité, tel que le psychologue Stanley Milgram l’a étudié, qui explique un tel phénomène, c’est-à-dire l’incapacité que des individus (par faiblesse personnelle) ont de fuir le conformisme d’un groupe. En effet, ce sociologue américain, s’est livré dans les années 60 à des expériences sur le mécanisme de l’obéissance, de la soumission chez des hommes ordinaires (nous allons décrire cette expérience après) et a montré que les hommes sont plutôt dans l’ensemble dociles et ont du mal à ne pas se conformer et à suivre ce qu’on leur demande et se soumettent facilement à l’autorité, au système dans lequel ils se trouvent. Dans le 101ème bataillon, on apprend que ceux qui refusaient de tirer risquaient ensuite l’isolement dans le groupe, le rejet, les moqueries. Refuser de tuer passait pour une sorte de manque de courage, de faiblesse et ceux qui tiraient, au contraire, démontraient leur virilité, leur force de caractère aux yeux des autres. Certains d’ailleurs, écoeurés par de tels massacres ont plutôt adopté des stratégies d’évitement (se cacher, rater leur cibles…) plutôt que de refuser d’obéir, mais n’avaient pas la force de dire non face au groupe. En fait, dans ce genre de situation, il fallait sans doute beaucoup de courage pour cela : il fallait accepter le refus de l’ordre et le mépris d’autrui.
Dans de telles circonstances, le courage n’est pas alors de tirer sur des innocents sans défense mais d’accepter de passer pour un faible aux yeux des autres. Mais cette forme supérieure de courage n’est pas reconnue comme telle : elle est contraire aux vertus militaires que sont la discipline et l’obéissance. Il faut donc une grande force personnelle, une sorte de puissance d’âme, de jugement libre, pour dire non et risquer d’être ensuite humilié par ses camarades. Le militaire se vante alors d’avoir agi par indifférence (surmonter ses émotions). Le récalcitrant passe pour un faiblard qui se laisse dominer par ses affects.
En fait ici le courage, c’est plutôt d’être fidèle à ses propres convictions en refusant la logique du groupe, c’est affirmer un principe moral (tu ne tueras point) qui soit assez fort pour résister à un ordre militaire, à la loi du groupe. Les morales qui insistent souvent sur la « virilité » ou sur l’inflexibilité de celui qui doit surmonter ses émotions par discipline, en fait, demandent aux hommes de se soumettre, de renoncer à eux-mêmes, de devenir des sujets obéissant à la loi du groupe. Au contraire la force ici, c’est d’avoir suffisamment d’autonomie, de liberté en soi et de surmonter la logique de la camaraderie pour chercher sa propre voie. Mais si un individu parvient malgré tout à trouver la voie de sa conscience, les autres l’interprètent dans ce cas là comme une lâcheté alors que c’est une forme de supériorité et de  force que de ne pas rester prisonnier du jugement d’autrui. Browning termine son livre en disant que la société conditionne les individus à obéir et à être dociles,  et dans chaque cas, les logiques de groupe exercent des pressions considérables sur les individus qui lui imposent leurs normes. Alors, si les hommes du 101ème bataillon de réserve de la police allemande ont pu devenir des tueurs se demande Browning, « quel groupe humain ne le pourrait pas » ? La question est donc : sommes nous donc tous des tueurs en puissance ? La réponse à cette question nous est donnée par les expériences de Stanley Milgram.

Il semble qu’une tendance dominante chez l’homme explique cette capacité à l’obéissance aveugle aux ordres : la tendance à se plier à la logique du groupe, à l’idéologie dominante, aux institutions, bref ce que la psychologie nomme « la soumission à l’autorité », la servilité. Un chercheur américain, Stanley Milgram s’est penché scientifiquement sur le sujet.

4) Récit de l’expérience de Stanley Milgram : A priori, personne d’habitude ne pense être un assassin potentiel. Tout le monde se dit agir selon des principes moraux, et nous ne supportons pas l’idée qu’on pourrait infliger une souffrance trop forte à autrui. Nous respectons les principes des Droits de l’homme…etc. Bref, nous ne sommes pas cruels. Et nous pensons aussi que si nous avions été dans le 101 bataillon nous aurions refusé. Mais le chercheur américain Milgram va nous montrer qu’en réalité, la propension humaine à obéir passivement est très importante chez l’homme et que, dans certaines circonstances, cela peut conduire n’importe qui à infliger aux autres des souffrances importantes. Nous ne sommes pas sadiques mais il y a chez les hommes une nette tendance à nous soumettre à des ordres qui parfois peuvent nous conduire à être cruels.

(Le récit de l’expérience de Stanley Milgram se trouve à partir de la page 120 du livre).

Analyse : ce n’est pas l’indifférence à la souffrance des autres qui fait que 80% de ceux qui ont participé à l’expérience obéissaient, ni non plus le fait qu’ils soient dénués de toute morale : pour la majorité, ils n’étaient pas à l’aise avec ce qu’ils faisaient et souffraient moralement, manifestaient de l’anxiété…etc. Donc ils n’étaient pas dénués de sentiment moral, mais en pratique ils n’agissaient pas en accord avec ce sentiment. Il  s’agissait plutôt de personnes qui n’agissaient pas en tant qu’agents autonomes mais en tant que sujets passifs (« état agentique », soumis à une volonté étrangère, dit Milgram qui s’oppose à l’état autonome, agir par soi-même selon ses principes). Les hommes qui ont participé à l’expérience agissaient pour la plupart comme des instruments d’un système d’autorité, non pas comme des individus libres et responsables. Il savaient accepté si facilement d’être soumis à une instance plus haute qui les dépasse, n’agissaient plus dès lors selon leurs propres émotions mais de manière efficace et rationnelle selon un système extérieur.

S’agit-il d’une situation exceptionnelle ? Sans doute non. La soumission passive à une autorité qui prétend agir pour notre bien correspond à un nombre incalculable de situations humaines. On pourrait dire que nos conduites sont souvent de ce type, qu’il s’agisse d’un policier qui tire une balle dans la nuque d’un « sous-homme » jusqu’à un directeur des ressources humaines qui licencie des milliers de salariés pour le « bien de l’entreprise ». Il y a beaucoup de situations où nous nous soumettons à des ordres. Cela implique une certain croyance qu’il faut suivre une logique et que cette logique s’impose quoiqu’il arrive.
Sans doute y a-t-il un certain avantage à se soumettre : l’effet de la soumission et de l’obéissance est de supprimer l’angoisse de la liberté (et procure un certain sentiment d’innocence). Mais c’est encore librement que l’homme aliène sa liberté. Il n’y a pas là en réalité de déterminisme ou de fatalité. Il n’y a pas de « mécanismes » qui excuseraient ceux qui agissent : ils font des choix et restent responsables (c’est volontairement qu’on s’abandonne à une autorité). C’est le paradoxe de l’aliénation volontaire : c’est librement que je me dépossède de ma liberté. Des individus eux-mêmes se placent en « état agentique ». Ce qu’il faut en retenir alors c’est que plus nous comprendrons alors pourquoi des individus acceptent de se placer dans cet état, plus nous pourrons être, nous-mêmes, préparés à ne pas succomber à cette tentation, à ce piège de l’obéissance dans la vie, plus nous nous placerons en état autonome, à défendre notre liberté (défendre son indépendance d’esprit). C’est parce que nous aurons réfléchi au mécanisme de la soumission que nous pourrons nous-mêmes prétendre y échapper et agir non pas docilité mais en accord avec nos valeurs les plus personnelles et intimes. Autrement dit, la liberté n’est pas donnée, elle doit se conquérir par une réflexion sur l’autonomie. Tous ceux qui ont participé aux expériences de Milgram avaient été choisit parce qu’il avaient tous affirmé qu’ils n’avaient jamais fait de mal à personne et qu’ils seraient incapables de devenir méchants. En théorie, ils avaient tous une morale… mais dans les faits ils ont agis totalement en contradiction avec elle.

Le plus inquiétant est que si vous recommencez aujourd’hui ce même type d’expérience vous aurez les mêmes résultats c’est-à-dire 80% de gens qui se transforment en tortionnaires si une autorité reconnue le leur demande : c’est ce que démontre de manière originale Christopher Nick avec son projet documentaire « zone xtrême » qui sera diffusé sur France 2 fin 2009. (Voir article sur internet).

5) L’expérience de la prison de Standford (Août 71) , qui a donné lieu à un film d’ailleurs (« l’expérience » ), démontre à peu près la même chose que Milgram. Un autre psychologue américain, Philip Zimbardo, est resté célèbre pour avoir organisé une expérience similaire en situation carcérale. L’université fait appel à des gens normaux contre rémunération. Ils sont sélectionnés pour leur profil sans problème (ni casier judiciaire, ni trouble particulier). Une moitié devient des gardiens de prison et l’autre des prisonniers et sont livrés à eux-mêmes dans une prison factice pendant onze jours. Ce qui est surprenant dans cette étude c’est la métamorphose rapide des hommes placés dans des circonstances particulières où il devient facile pour les gardiens d’abuser de leur autorité. L’étude cherche à montrer que les uns peuvent perdre très vite conscience de leur identité propre et les autres endossent facilement des fonctions qui les transforment en instrument dociles et cruels d’un système aliénant. Là encore on démontre que des hommes ordinaires peuvent se transformer en bourreaux, ce que l’on constate d’ailleurs souvent dans des milieux fermés comme les asiles, les prisons, les hôpitaux psychiatrique, à l’armée, …ect. En quelques jours les gardiens inffligèrent aux détenus de véritables humiliations et leur demandèrent d’accomplir des tâches de plus en plus dégradantes (par ex. nettoyer les toilettes à mains nues). Ce qui est frappant c’est que tous les participants ont vite perdu le sens des réalités et ne percevaient plus ce qu’ils vivaientt comme une expérience mais comme une situation réelle. Il y eut des brutalités. Les prisonniers étaient rapidement « détruits » en tant qu’individus autonomes dans ce système et subissaient tout dans une sorte d’obéissance aveugle ; les gardiens avaient obtenu assez vite un contrôle total de la prison mais se comportaient de façon sadique et pathologique. L’expérience fut arrêté quand on vit que  les prisonniers devaient aller aux toilettes, un sac sur la tête, les jambes enchaînées et devant poser leur main sur l’épaule de l’autre en file indienne. L’expérience pris fin au bout de 6 jours…au lieu des onze prévus.

Ce qui frappe dans cette histoire c’est la vitesse de transformation des comportements qui devient possible quand des individus peuvent exercer sur d’autres un sorte de pouvoir total ; dans ces situations un peu « totalitaires » la personnalité est détruite et les individus intègrent leur fonction sans plus aucune distance critique… Cette expérience est plus troublante encore que celle de Millgram car les gardiens agissaient par eux-mêmes (il ne devaient pas suivre les ordres d’une autorité présente mais organiser seuls la vie de la prison). Leur comportement paraissait donc spontané et « libre » : il n’y avait pas de contrainte directe. Mais difficile ici de parler de liberté car il semblent que les individus étaient plutôt conditionnés par leur environnement. En fait, tous les gardiens avaient parfaitement intégré leur rôle : il n’agissaient pas par pulsion sadique, mais se sont laissés entraîner par un système, par une institution et n’ont pas trouver en eux-mêmes la force de résister à une situation . Les gardiens, comme les prisonniers, sont allés vers une sorte de dépersonnalisation et étaient en fait incapables de se poser en tant que sujets vraiment conscients, libres, autonomes, complètement « présents à eux-mêmes ». Au lieu de cela ils ont montré leur fragilité, vulnérabilité, qui s’explique par leur docilité, leur soumission à une autorité et au système qui les englobe.

6) Le mytère de l’engagement altruiste.

Mais heureusement nous avons des expériences inverses : là ou certains hommes nous montrent le spectacle terrifiant d’un basculement très rapide dans la cruauté, nous avons des contre exemples : un très faible pourcentage de la population pendant l’occupation nazie décida de résister et de se dresser contre la passivité des uns, la cruauté des autres, en passant à l’action, au péril de leur vie, en sauvant des juifs de l’extermination. Quelques exemples étonnants sont racontés dans le livre :  l’histoire de Giorgo Perlesca qui sauva des milliers de juifs à Budapest ou encore celle du Pasteur André Trocmé, avec sa femme Magda, qui entraîna tout un village, à Chambon sur Lignon, à sauver des juifs et à devenir pour eux une « cité refuge » (plus de 5000 juifs furent sauvés). Il existe un téléfilm sur cette histoire (La colline aux mille enfants). Ces exemples montrent à l’inverse des comportements « altruistes ». La question est donc d’expliquer, de comprendre pourquoi, dans certaines circonstances, certains se soumettent, pourquoi d’autres résistent. Qu’est-ce qui peut expliquer « la personnalité altruiste » au lieu de la soumission à l’autorité ?

Mais ce n’est pas l’égoïsme des uns (le « souci de soi »), ou l’indifférence à autrui, et le désintéressement des autres (« le souci de l’autre ») qui expliquent ces différents comportements. Pourquoi certains sont-ils capables de risquer leur vies pour secourir des juifs alors que d’autres se transforment en bourreau ? Ce qui est frappant c’est que les enquêtes qui ont été faites par les historiens sur les « sauveteurs de juifs » pendant la guerre montrent que ces hommes et femmes capables de résister ne semblent pas avoir agit par héroïsme (cela leur semblait naturel d’agir ainsi) ou par pure conviction idéologique (au nom d’un devoir moral rationnellement formulées), ni même par simple compassion (sensibilité à la souffrance de l’autre) : tous disent que c’est plutôt par une sorte d’engagement immédiat qu’ils avaient agis, comme impulsivement, qu’ils avaient fait une chose qui allait de soi, et qui ne demandait pas de réflexion, qui ne leur semblait pas être un effort même s’ils risquaient leur vie. Cela veut dire que les sauveteurs de juif ont agit en fonction non d’un commandement moral extérieur, mais en fonction de la structure même de leur personnalité la plus profonde. De tels actes suppose ainsi une individualité autonome capable de faire des propres choix non dictés par les normes sociales en vigueur, ni par le besoin d’avoir l’approbation d’autrui. Tous déclarent avoir agi par une sorte de contrainte intérieure donc en fonction de leur structure intime. On peut donc en déduire que l’engagement dans l’action suppose une forte autonomie qui fait que l’on peut mettre en pratique ses propres valeurs, sans subir de trop fortes contraintes extérieures, qui fait qu’on se sent responsable et qu’il est possible d’agir même en risquant sa vie mais comme naturellement. C’est peut être là la forme la plus haute de la liberté : non pas agir en calculant rationnellement parmi plusieurs choix possibles (ce que l’on nomme la « liberté d’indifférence » qui correspond au pouvoir originaire qu’a notre volonté d’agir selon des options contraires), mais plutôt être porté spontanément vers ce qui correspond le mieux à nos valeurs.

Pendant la guerre, beaucoup de gens déploraient qu’on tue des juif et souffraient d’une telle situation mais ils la subissaient aussi sans se sentir responsables. Ainsi peu agissaient. La part d’acceptation, de passivité,  l’a souvent emporté et l’on admettait la situation comme un état de fait sans réagir. Le sauveteur altruiste au contraire passe à l’action, se sent responsable, et agit librement : on peut supposer qu’une telle disposition à la résistance s’enracine dans une éducation, une habitude d’agir par soi-même, de penser par soi-même (vient d’une « hexis » comme le dit Aristote, une disposition qui émane de la personnalité).

On peut être sensible à ce qui arrive aux autres pour des motifs affectifs, compassionnelles (pitié), on peut aussi protester face à une situation en fonction de certains principes (philosophiques, moraux),  mais pour passer à l’action (passer du rôle de spectateur à acteur) il faut sans doute quelque chose en plus, une capacité à se sentir complètement concerné par la souffrance de l’autre, une capacité à mettre la réalité en cause pour la refuser, il faut à la fois de la compassion, de la protestation contre une situation…. Mais ce n’est pas semble-t-il par simple « devoir », au sens d’une obligation morale (obéir par principe), que les sauveteurs de juifs ont agit. L’acte « altruiste » s’enracine plutôt dans un sentiment d’urgence qui va de soi. La thèse du livre c’est que ce sentiment là ne peut pas se réduire à une pure compassion (la pitié : je peux ressentir la douleur de l’autre sans rien faire), ni à un commandement de la raison (faire son devoir). Il demande une relation spéciale à l’autre qui fait qu’il éprouve son engagement comme naturel (c’est un sentiment qui s’impose comme évident)  bien qu’il ne s’agisse pas d’un acte contraint, déterminé, nécessaire au sens où il serait imposé. Il s’agit plutôt d’un engagement qui fait l’exception et qui apparaît donc toujours  comme un peu miraculeux.

L’auteur la décrit comme une « responsabilisation de soi », vécue d’ailleurs comme une jouissance (ce n’est pas ressentie comme un sacrifice mais au contraire comme une forme d’épanouissement de soi) qui donne le sentiment d’exister pleinement et intensément (c’est une joie et non une douleur). Ainsi cette expérience altruiste n’est pas un désintéressement vécu sur le mode de l’abnégation totale de soi au profit d’autrui (oubli de soi), mais c’est conformément à soi que l’on agit. Cela est donc vécu comme une forme de fidélité à soi, une fidélité qui engage toute sa personne. L’acteur altruiste parvient alors à l’intensification de sa vie parce qu’il s’ouvre complètement aux autres, et c’est peut-être pour cela qu’il peut affronter sans trouble la possibilité de la mort. La liberté ici devient comme une sorte de « fidélité à soi-même » c’est-à-dire un engagement. Cette liberté là est exactement l’inverse de la soumission à l’autorité. Elle ne peut pas s’acquérir en un jour, elle suppose une certaine forme d’éducation à la liberté, l’ancienne habitude d’agir par soi-même.

Si l’on reprend dès lors l’opposition évoquée par Millgram entre « l’état agentique » et « l’état autonome », on peut donc rappeler que le but de l’éducation et donc de la culture est de donner à chacun une puissance d’autonomie, une capacité à agir en accord avec ses propre principes indépendamment des forces sociales qui sont en jeu et dans lesquelles nous sommes situés. L’éducation n’a donc pas pour simple but d’aider les individus à intégrer la société mais éduquer c’est préparer les esprits à être capables de mettre en question la société (voilà pourquoi l’école n’est pas une entreprise !).

Conclusion : « présence à soi et absence à soi » .

Il y a chez l’être humain une propension à la docilité, à la passivité, à l’avilissement, qui ne provient pas toujours d’une intention de nuire, d’une volonté de faire le mal. Il s’agit plutôt de la conséquence d’une faiblesse, d’une sorte « d’absence à soi ». Il suffit alors que des individus soient passifs et subissent les mécanismes sociaux de la soumission à l’autorité pour basculer dans la cruauté par l’influence du groupe auquel on s’abandonne… Ce qui permet d’éviter cela, c’est le sens de son autonomie, c’est la capacité de poser son moi comme  indépendant face à tout système. Cela veut dire que c’est en nous-mêmes que se joue notre aliénation : on peut soit vouloir se délivrer du fardeau qu’implique la responsabilité (se laisser conduire -la servitude volontaire-) soit décider par soi-même, être autonome et éventuellement savoir résister pour être « présents à soi-même ».

Ceci suppose la quête de son indépendance spirituelle, et le fait de conserver un certain esprit d’indépendance qui place à la « fidélité à soi », à ses valeurs, plus haut que la quête du bonheur. Cette « présence à soi » fait qu’un être humain est suffisamment structuré moralement et peut opposer sa liberté à des pressions extérieures. Cette présence à soi, cette quête d’une indépendance spirituelle, c’est justement le but même de la philosophie. Il appartient à chacun par l’acquisition d’une pensée autonome de se prémunir contre sa propension à la docilité sociale ou au simple conformisme. La philosophie peut certes d’abord se définir comme une recherche de la vérité mais c’est surtout, comme le dit l’étymologie, « l’amour de la sagesse », c’est-à-dire, sur le plan de la vie concrète, une tentative de conquête de son indépendance spirituelle : « le sage » n’est pas celui qui agit par conformité à « la morale » mais celui qui accède à une « présence à soi » suffisante pour agir par lui-même.

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