Peut-on tout dire?

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Introduction:

Nous pouvons considérer que le langage est la faculté de symboliser c’est à dire la capacité que nous avons de représenter le réel par un signe et de comprendre ce signe comme représentant le réel. Mais précisément, le langage a-t-il le pouvoir de signifier toute chose? Le sujet qui nous est ici proposé nous demande de nous interroger sur la capacité du langage à dire, à signifier la réalité. Le langage peut-il en effet rejoindre la totalité du réel ou bien existe-t-il des choses qu échappent à la signification? Autrement dit, y a-t-il de l’inexprimable ou de l’ineffable, comme l’on remarque souvent que « les mots manquent pour le dire« ?. Pourquoi les mots feraient-ils d’ailleurs défaut? Il s’agit donc de penser les limites de la signification linguistique. Y a-t-il des choses hors des mots et que les mots ne pourraient rejoindre, une sorte d’au-delà du discours, ou bien pouvons nous tout signifier et tout dire? Gorgias, un sophiste de l’Antiquité, soutenait par exemple que le langage était incapable de nous permettre de connaître le réel et trahissait la pensée. Ainsi, c’est la question même de la vérité qui apparaît ici: si certaines réalités échappent à la possibilité d’une désignation, c’est qu’une partie du réel échappe aussi peut être à la possibilité que nous aurions de tenir sur elle un discours de vérité. Dès lors, le sujet doit nous conduire à une réflexion sur l’insuffisance des mots et sur d’autres modes d’expression qui tenteraient de remédier aux limites du langage ordinaire. Quel est, au fond, le pouvoir des signes et faut-il considérer comme le pensait Eluard que « les mots ne mentent pas« ? Enfin, si cette question se pose, c’est que sans doute l’effort de l’homme pour dire le monde scientifiquement, artistiquement, philosophiquement…, n’est jamais achevé et que peut être, tout n’a pas été encore vraiment dit. Cette idée justifirait alors le travail infini de l’expression.

I LA QUESTION DE L’INDICIBLE. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » Wittgenstein.

Le langage a-t-il le pouvoir de signifier toutes choses? Il ne s’agit pas ici la question en un sens exhaustif: tout au sens de la totalité équivaudrait sans doute à ne rien dire du tout, mais en sens authentique: dire correctement que l’on veut exprimer. Or, tout ne semble pas réductible au langage. Il semble qu’il existe de l’indicible qui ait un sens. N’y at-il pas un ineffable qui nous entraîne vers le silence, la contemplation ou l’intuition plutôt que vers une parole qui peut apparaître comme inadéquate à l’expression et vers un bavardage qui peut nous paraître futile?

A La pensée hors du langage.

Si je définis la pensée seulement comme raisonnement, jugement ou capacité de posséder des concepts, il semble que la pensée ne puisse ne se produire que dans et par le langage. Mais la pensée se limite-elle aux raisonnement logiques, c’est à dire à la capacité de juger en produisant des phrases? Selon Bergson, le langage, résultat de la pensée conceptuelle, est incapable d’exprimer la pensée pure que constitue la pensée intuitive qui est de l’ordre de l’évidence immédiate. Par exemple, l’expérience de la conscience comme immédiateté de l’esprit à lui-même semble donnée avant toute expérience linguistique. Je peux donc vivre une intuition immédiate sans pouvoir être capable de la restituer. Ainsi, « nous échouons à dire ce que notre âme ressent » et notre pensée demeure incommensurable avec le langage. Cette vision directe de l’esprit distincte du langage nous pensons l’expérimenter à différentes occasions, lorsque nous cherchons les mots, lorsque le langage paraît inapte à retraduire la réalité dans toutes ses nuances et sa complexité, aussi bien notre réalité intérieure que celle qui est extérieure:

* La perception: Il semble difficile par exemple de traduire par les mots ce qu’est une sensation. Comme le précisait Leibniz, nous ne saurions connaître le goût de l’ananas par la relation de nos voyageurs ». (on pourrait développer sur ce point).

* L’affectivité: Il en est sans doute de même pour la vie affective: un mot semble trop général et trop commun pour rendre compte de ce qu’est un état-d’âme. Selon Bergson, le langage est inapte à exprimer sentiments et sensations de manière authentique: le langage désigne à l’aide de mots identiques (l’amour, la haine, la jalousie…) des états qui sont très subjectifs, les milles sentiments qui agitent l’âme: Dès lors, l’émotion ne s’exprime que difficilement par le langage qui est objectif et catégoriel. « Le langage est un voile » qui s’interpose entre moi et moi-même parce qu’il dépasse l’individuel et appartient au genre. Le langage convient peut être à la rigueur pour désigner des objets matériels mais ne peut rendre compte authentiquement ce qu’il y a d’intime, de personnel et d’originalement vécu. Il y a donc hétérogénéïté entre le vécu et le caractére collectif de la langue. On pouvait reprendre sur ce point le texte de Bergson extrait du Rire, vu en cours. On pouvait bien sûr étendre davantage ce point et analyser le problème de la souffrance physique et morale qui, comme modes particuliers de vécus subjectifs semblent inexprimables.

* En outre, sur le plan religieux et mystique, le langage apparaît fondamentalement inapte à exprimer le divin et l’expérience que peut en faire l’homme. C’est le principe de ce que les philosophes du moyen-âge appelaient « la théologie négative » ou encore nommée « théologie apophatique »: je ne peux pas dire ce qu’est Dieu car il m’échappe, car il est infini et ne saurait être appréhendé par mes représentations toujours limitées aux cadres de l’espace et du temps. Je ne peux que dire ce qu’il n’est pas. Je ne peux sans doute pas dire dès lors ce qui échappe à mes capacités de représentation, je ne peux pas dire l’inconnaissable. Le mysticisme religieux ne cesse de souligner les limites du langage et de l’intelligence humaine dans la quête de l’absolu. On retrouve d’ailleurs cette idée dans le Bouddhisme selon lequel le silence est préférable au langage qui ment trop souvent. Comme expérience vécue d’une union personnelle avec Dieu, le mysticisme semble rebelle à tout effort de formulation et les mystiques qui s’efforcent de rentrer en contact avec Dieu ne trouvent pas de paroles pour exprimer cette union: Sainte Thérèse déclare qu’elle « passa longtemps sans trouver une seule parole pour faire connaître aux autres les lumières et les grâces dont Dieu la favorisait« .

* L’histoire: au niveau de la reconstitution d’un fait historique, quelques soient les précautions prises, la narration du passé est toujours douteuse parce que la psychologie de la mémoire et de l’imagination nous montre que les témoignages sont rarement digne de confiance.. L’historien en outre, ne pouvant faire abstraction de sa subjectivité propre, le passé apparaît comme « chose toute mentale » comme le disait Valéry. On pouvait trouver beaucoup d’autres exemples de limites du langage: la traduction impossible et le problème de la restitution du sens, le problème de l’inconscient qui fait apparaître une pensée non consciente échappant à notre tentative de formulation. Ainsi, nous avons parfois le sentiment que le langage a pacifié notre pensée, en a dénaturé le sens, voire qu’il la pétrifié

B Pas de pensée sans langage. « C’est dans les mots que nous pensons« . Hegel.

Cependant, pour autant séduisante que puisse être cette thèse, il semble qu’elle repose sur une confusion et un préjugé. Ce préjugé, serait celui selon lequel il puisse exister une pensée antérieure au langage qui fasse sens et qui existerait indépendamment des mots. En outre, il est possible d’essayer de comprendre que cette idée reposerait sur la confusion entre indicible et non dit. Si on ne peut dire c’est qu’on dit mal, ce qui est différent. S’il me semble que les mots manquent pour le dire, ce n’est peut être pas le langage qui est en cause mais la capacité personnelle, le génie propre de l’individu à l’expression, la patience et le travail de chacun dans la lente maturation de la parole.

Selon Bergson le langage limite ma perception du réel car je ne la considère qu’à l’aide de catégories générales qui siplifient le réel en fonction de l’usage que nous en faisons. Nous ne faisons avec le langage que classer les choses en fonction de l’utilité qu’elles ont pour nous, ce qui permet de définir le langage comme essentiellement pratique: il s’agit donc là d’un découpage artificiel et arbitraire qui n’est pas l’exacte représentation du réel. IL y aurait donc une double limite du langage: il ne pourrait exprimer une pensée pure antérieure et les milles nuances de mon vécu et de mon affectivité; et en outre, il ne nous donnerait du réel qu’une simplification pratique, découpage artificiel, arbitraire lié à la culture. L’inexprimable recouvre le langage des deux côtés. Si le langage ne semble pas être une expression adéquate, on cherchera alors d’autres formes. Du langage ordinaire on passera au langage de la science ou de la philosophie. Mais ce n’est semble-t-il qu’en accédant au domaine propre de l’art que l’homme pourra parvenir à l’expression authentique. Par exemple, on pouvait montrer que la musique, par delà les mots, nous livre quelque chose qui n’a plus rien de commun avec la parole et qui exprime l’intériorité humaine mieux que le langage.

Mais il faut donc examiner plus avant ces remarques en montrant que 1) il semble difficile de croire qu’il existe une pensée sans langage, que 2) que le langage n’est pas forcément un « voile » simplificateur mais au contraire le moyen de faire apparaître le réel et 3) il faudra donc aussi examiner la prétention de l’art à vouloir « dire » quelque chose. Si comme le souligne Benveniste, « nous pensons un univers que notre langage a déjà modelé« , c’est que la langue est déjà un dire elle-même. Si la pensée se constitue dans et par le langage, il n’existe donc pas de pensée non-verbale. On pouvait reprendre sur ce point la thèse structuraliste et qu’illustre ce texte de Merleau-Ponty :

« La pensée n’est rien « d’intérieur », elle n’existe pas hors du monde et hors des mots. Ce qui nous trompe là-dessus, ce qui nous fait croire à une pensée qui existerait pour soi avant l’expression, ce sont les pensées déjà constituées et déjà exprimées que nous pouvons rappeler à nous silencieusement et par lesquelles nous nous donnons l’illusion d’une vie intérieure. Mais en réalité ce silence prétendu est bruissant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur. La pensée « pure » se réduit à un certain vide de la conscience, à un voeu instantané ». Merleau-Ponty

Bilan: On ne voit donc pas ce que pourrait être une pensée sans langage puisque ce que l’on nomme « pensée » consiste seulement en une parole silencieuse et privée, une sorte de « dialogue de l’âme avec elle-même » (Platon). La pensée n’est donc rien d’autre qu’un langage intérieur s’exerçant avec les mots. La pensée n’existe que par son extériorisation par le langage. Vouloir saisir sa pensée sans les mots cela reviendrait à vouloir « monter sur ses propres épaules ». Il ne nous reste donc à examiner le rapport art et langage. L’art « dit-il » ce que les mots ne peuvent dire?

II ART ET LANGAGE.

Le problème de l’insuffisance des mots nous renvoit directement à la question de l’expression esthétique. Lorsque nous considérons certaines formes d’expression comme l’expression artistique (une toile, une symphonie….), il semblerait qu’il y ait là quelque chose qui fasse sens mais qui ne soit pas réductible au langage: quelque chose se dirait à travers l’art que les mots ne peuvent réussir à transmettre, à communiquer (Peinture, architecture, sculpture…). N’est-ce pas là un ineffable sans parole qui s’exprime, quelque chose qui cherche un sens hors des mots et qui du même coup rend la parole muette et impuissante? Un tableau, une musique ont un sens qui ne peuvent se réduire au discours que l’on émettrait à leurs propos. Je peux parler de la symphonie mais jamais la parole ne pourrait remplacer la symphonie elle-même.

Qu’est-ce donc que l’art si le discours peut exprimer mieux que lui ce qu’il cherche à exprimer? N’est-ce pas justement parce qu’il y a quelque chose que la parole ne peut produire qu’il y a une expression artistique? D’où cette idée que s’il y a de l’art, c’est que nous avons besoin d’autre chose que des mots pour exprimer la réalité, nos pensées et nos émotions. Si nous pouvions tout dire, pourquoi aurions nous besoin de la musique? L’art permet donc de combler un vide dans l’expression. C’est aussi pourquoi le rapport art et philosophie est toujours problématique: l’une exprime des idées par l’intermédiaire du langage, l’autre refuse le signe linguistique pour son expression propre. En ce sens, là où il y a de l’art, il n’y a pas de philosophie (de discours) au sens propre du terme, même si, par ailleurs, l’art donne à penser: l’art nous livrerait un sens sans discours que le mot ne pourrait nous livrer. Dès lors, l’art est avant tout l’expérience d’un plaisir esthétique. On contemple un paysage, on écoute une symphonie. On s’abandonne alors à la jouissance silencieuse avec laquelle les mots ne rajoutent rien et coïncident difficilement. Tout n’est pas langage. Les milles subtilités que notre âme ressent, les émotions les plus diverses échappent à la grossièreté du vocabulaire qui est trop général pour rendre compte des différences du réel. Van Gogh pour nous faire partager son tourment ne rédige pas un essai sur la souffrance; il nous donne à voir des soleils tourbillonnants et du jaune qui vibre sur la toîle dans l’intensité de l’angoisse. Le sensible ici nous révèle quelque chose que la langue ne peut pas dire, un sens dans l’expression qui n’est plus une signification par la parole. Il en est de même alors pour n’importe quelle sorte de sensations et d’émotions.

Le miroir brisé.

Cependant, ce point de vue pourra sembler un peut rapide et simpliste. Faut-il vraiment considérer l’art comme une sorte d’autre « langage » capable de nous délivrer du sens mais hors des mots? Diderot dans ses Salons, se confronte à ce problème en analysant une toile, celle de Greuze (18ème): Le Miroir cassé, tableau dans lequel on peut observer une jeune fille pleurant à coté d’un miroir brisé. En parlant de ce tableau, Diderot remarque qu’il ressemble à un autre tableau de Greuze: L’oiseau mort où une autre jeune fille pleure également mais cette fois-çi à coté d’un oiseau mort.

Diderot nous dit à ce propos: « Ne trouvez-vous pas qu’il y ait de la bêtise à attribuer les pleurs de la jeune fille à la mort de l’oiseau autant que la tristesse de la jeune fille du salon à son miroir cassé? Cet enfant pleure autre chose, vous dis-je« . Diderot poursuit son analyse en disant que si l’on se demande quel est donc cette autre chose pour laquelle la jeune fille pleure, nous sommes des naïfs. Diderot alors, ne vous répondra pas et dénoncera ironiquement votre lecture projective: elle pleure la perte de son oiseau ou « la perte de tout ce qu’il vous plaira« . En fait, ce que veut faire Diderot en rapprochant ces deux tableaux, c’est montrer qu’il n’y a pas à discourir, ni à répondre, que le tableau n’est pas un miroir qui refléterait un sens caché: c’est la brisure du sens que pleure la jeune fille, la perte, avec le miroir ou l’oiseau de toute référence et de tout discours, la perte de l’objet qui engendre une certaine mélancolie. Toutefois, croire que ce tableau serait une allégorie de la peinture n’est-il pas encore un sens que nous donnerions au tableau?

Ordre figuratif et ordre discursif.

En fait, ce n’est pas le tableau qui « discourt ». Un tableau « ne veut rien dire ». Si tel était son objet, il serait inférieur à la parole et devrait donc être complété par le langage pour recevoir un sens. En réalité, il y a un écart entre l’ordre du figuratif et l’ordre discursif que rien ne saurait combler. Le tableau en soi est incapable d’exprimer un sens. De même, Freud pour faire comprendre que le rêve est une écriture figurative avec ses lois propres et intraduisible prend la peinture comme exemple:

« Le rêve n’a aucun moyen logique de représenter les relations logiques entre les pensées qui le composent. Ce défaut d’expression est lié à la nature matériel dont le rêve dispose. Les arts plastiques, peinture, sculpture, se trouvent dans une situation analogue: là aussi le fondement de l’impossibilité d’exprimer est dû à la nature de la matière utilisée« .

Dès lors, l’insuffisance d’expression du rêve devra être comblée par l’analyse interprétative du psychanalyste qui, du fait de l’écart entre figuratif et disursif sera « interminable ». Ce que montre l’analyse du rêve et de l’art, c’est que s’il y a tentative de discours sur l’un ou l’autre, l’entreprise est infinie… et impossible. Si vous souhaitez faire parler un tableau ou une statue pour leur extorquer leur « pseudo secret » vous entamez un mouvement sans fin. Il résulte de cela que le figuratif empêche que l’on puisse à son sujet s’arrêter et dire qu’il a tel ou tel sens, de même que le rêve. Le figuratif, même s’il débouche sur des discours qui tentent, sans fin, de combler cet écart entre figuratif et discursif, est en lui même muet, silencieux. Il ne « dit » rien. Pour reprendre une expression de Malraux, la voix de l’oeuvre, c’est d’abord « la voix du silence ». Du coup, la peinture ne signifie rien, elle ne fait que rentrer dans le possible d’un jeu immense de formes qui laisse place à un silence définitif ou à un commentaire infini. C’est pour cela qu’on n’aura jamais fini de parler d’une oeuvre: c’est précisément parce qu’elle ne veut rien dire, où que si elle veut « dire », elle ne peut le faire qu’à l’aide du langage lui-même, un peu comme un titre nous éclaire l’image d’une peinture. La toile ne prend sens que dans et par le langage.

Ce que tente peut être de nous faire comprendre Diderot, comme sans doute, le peinture moderne qui ne « représente » plus rien, c’est qu’il n’y a pas de sens hors du langage et l’art n’est pas là pour exprimer un sens caché, sinon l’art devrait immédiatement céder la place au discours. Si nous voulons à tout prix qu’une oeuvre ait un sens, nous tiendront alors un discours sur elle et c’est ce discours qui donnera du sens, mais non l’oeuvre elle-même. Nous pourrions alors en déduire qu’il n’y a peut être pas de sens en dehors des mots: on regarde un tableau mais on recherche un sens par la parole. Hegel disait d’ailleurs que la poésie était la forme la plus parfaite de l’art car elle se servait aussi du sens et du langage. Il n’ y a donc peut être pas de sens avant qu’il y ait du langage: rien n’est dit en dehors du langage, même à travers l’art.

Ainsi, on ne peut dissocier le signe du sens et il est impossible de signifier hors des mots. C’est la raison pour laquelle il n’a pas d’indicible ou d’inexprimable. Lorsque je cherche mes mots, c’est toujours avce d’autres mots et l’ineffable n’est qu’une illusion produite par le lanage lui-même. Le silence est donc en soi absurde, et si on lui attribut plus tard un sens/ « ce silence est pesant », c’est encore par les mots, comme on attribut par les mots un sens à notre inconscient ou à nos rêves. il résulte de cela que les choses en elles mêmes ne veulent rien dire: c’est par son discours que l’homme est capable de signification. Il n’y a donc pas d’indicible mais seulement du non dit. Tout dire serait donc un travail et non une possibilité donnée d’avance. Comme Sartre citant Alain, nous pouvons dire qu’on ne nous a rien promis » (voir texte), que l’expression n’est pas donnée: elle est à conquérir.

III ON PEUT DONC VIRTUELLEMENT TOUT DIRE… à condition…

Tout est donc réductible au langage, tout peut être dit : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » Boileau in Art poétique. . Qu’est-ce donc que le langage ne pourrait pas traduire? Il peut tout dire et exprimer la réalité. Il n’y a donc pas de sens indépendamment des mots.

La créativité infinie du langage est d’ailleurs le meilleur moyen d’exprimer l’absence de limite de l’expression linguistique. Une des caractéristiques essentielle du langage est celle de l’infinité de ses combinaisons possibles que rend possible l’articulation des éléments linguistiques: tout locuteur est capable de produire des phrases inédites et originales, de formuler une nouvelle pensée, de s’élargir à la fiction, au fantastique (ex :la poésie surréaliste qui cherche à rompre les cadres étroits du langage ordinaires et des paroles convenues). L’illimitation de la parole manifeste donc le pouvoir de notre pensée et son inventivité permanente. Le stock des mots n’est jamais défini une fois pour toute: je peux même créer mon propre langage, comme c’est le cas en philosophie, en science et en art et en outre il faut aussi signaler que le sens même des mots est évolutif et est fonction des nuances des phrases, des contextes, de l’utilisation de métaphores…ect. La possibilité de la signification semble donc illimitée. C’est ce que linguiste Noam Chomsky appelle la compétence linguistique, cette possibilité syntaxique et sémantique de construire un nombre infini de phrases de tous sens et longueur. La langue est créativité: « Chaque énoncé se ramène à des éléments qui se laissent combiner librement selon des règles définies de sorte qu’un nombre assez réduit de morphèmes permet un nombre considérable de combinaisons, d’où naît la variété du langage qui est capacité de tout dire » souligne E. Benveniste dans son ouvrage: Problèmes de linguistique générale.

L’on peut exprimer ce que l’on veut. Le principe d’exprimabilité selon Searle est le principe selon lequel tout ce l’on veut dire peut être dit, soit en améliorant sa connaissance de la langue, en l’enrichissant de termes nouveaux pour soi, ou en créant des néologismes. Toute pensée a un mot qui la définie de façon à ce qu’elle soit comprise par celui qui écoute. Tout peut être nommé à la condition d’inventer, et il n’y a pas a priori d’inadéquation du langage à son objet. La poésir est l’art dont la recherche est de dire ce qui ne peut pas être dit dans le langage de la prose. Elle se bat avec l’ineffable, entreprise chimérique qui en fait toute la beauté et la difficulté. Aussi, est-il dans son essence d’être obscure, mystérieuse, insaisissable. Par la poésie, nous vivons l’alchimie du verbe.

Ainsi, s’il y a difficulté d’expression, ce n’est pas la faute du langage, ce n’est pas que les mots manquent pour le dire, mais c’est de ma faute: c’est que les mots me manquent pour le dire. L’art de l’écrivain ou du poète est d’avoir les mots qu’il faut…

Comme le remarque Jorge Semprun dans l’Ecriture ou la vie: « Il n’y a qu’à se laisser aller. La réalité est là, disponible. la parole aussi. Pourtant un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est différent. Autre chose qui ne concerne pas la forme du récit mais sa substance, non pas son articulation mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente, que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de recréation. Seul l’artifice d’un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement une vérité. Ceci est vrai de toutes les expériences historiques. On peut toujours tout dire en somme. L’ineffable dont on nous rabt les oreilles n’est qu’alibi. Ou signe de paresse. On peut toujours tout dire, l’amour le plus fou, la terrible cruauté. ]…[ On peut dire Dieu, ce qui n’est pas peu dire. On peut dire la rosée l’espace d’un matin et la tendresse. On peut dire l’avenir, les poètes s’y aventurent les yeux fermés, la bouche fertile. On peut tout dire, il suffit de s’y mettre. D’avoir le temps, et le courage d’un récit interminable, clôturé par cette possibilité de l’infini ».

CONCLUSION.

« Ne pourrait-on imaginer, nous demande Wittgenstein, que quelqu’un qui n’a jamais entendu de musique, qui vient chez nous et qui entend Chopin, soit convaincu que c’est un langage et que l’on veut simplement lui en tenir le sens secret?« . Mais quel étrange langage dont la connaissance est moins un compréhension qu’une expérience vécue, qui ne dit pas son sens mais le montre dans la simultanéïté des formes! Il convient plutôt d’opposer deux modes du signifier: l’un, de l’ordre du discours, l’autre de l’ordre des formes. En comprenant que l’art n’est pas un langage ayant pour but de dire les choses, nous comprenons aussi que le langage possède en lui-même la possibilité de tout dire mais que cet effort relève d’un effort de création personnelle et originale qui nous montre que parler est à jamais une tâche infinie, car nous n’aurons jamais finit de tout dit. Ce dont on ne peut pas parler, il faut essayer de le dire. Contrairement à ce que disait Wittgenstein, ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut pas le taire mais essayer de trouver les mots qui conviennent. Ce n’est pas les mots qui manquent, en réalité, c’est moi qui manque de mots.

Texte de Sartre: « Il se peut que je m’agace, aujourd’hui, parce que le mot « amour » ou tel autre ne rend pas compte de tel sentiment. Mais qu’est-ce que cela signifie? A la fois que rien n’existe qui n’exige un nom, ne puisse en recevoir un et ne soit, même négativement, nommé par la carence du langage. Et, à la fois, que la nomination dans son principe même est un art: rien n’est donné sinon cette exigence: « on ne nous a rien promis » dit Alain. Pas même que nous trouverions les phrases adéquates. Le sentiment parle: il dit qu’il existe, qu’on l’a faussement nommé, qu’il se développe mal et de travers, qu’il réclame un autre signe ou à son défaut un symbole qu’il puisse s’incorporer et qui corrigera sa déviation intérieure; il faut chercher: le langage dit seulement qu’on peut tout inventer en lui, que l’expression est toujours possible, fut-elle indirecte, parce que la totalité verbale, au lieu de se réduire, comme on croit au nombre fini des mots qu’on trouve dans le dictionnaire, se compose des différenciations infinies – entre eux, en chacun d’eux – qui, seules, les actualisent. Cela veut dire que l’invention caractérise la parole: on inventera si les conditions sont favorables; sinon l’on vivra mal des expériences mal nommées. Non: rien n’est promis, mais on peut dire en tout cas qu’il ne peut y avoir a priori d’inadéquation radicale du langage à son objet par cette raison que le sentiment est discours et le discours sentiment ».

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