Accueil Corrigés de dissertations L’idée d’inconscient exclut-elle l’idée de liberté?

L’idée d’inconscient exclut-elle l’idée de liberté?

37 min lues
3
4
17,167

Corrigé du bac blanc

«  L’idée d’inconscient exclut-elle l’idée de liberté ?  »

ou

«  Reconnaître l’existence de l’inconscient, est-ce renoncer à l’idée même de liberté?  »

INTRODUCTION.

L’idée d’un inconscient psychique parait être, au regard de la théorie freudienne de l’esprit humain, une hypothèse nécessaire et légitime. Les données de la conscience sont effectivement trop lacunaires et insuffisantes pour expliquer un certain nombre de phénomènes psychiques comme certaines névroses notamment. Il conviendrait donc de supposer l’existence d’un inconscient. Mais cette reconnaissance ne nous conduit-elle pas à l’idée d’un déterminisme psychique qui fait que la souveraineté du sujet est remise en question? Cette thèse, troisième « blessure narcissique » infligée à l’humanité selon Freud, parce qu’elle la priverait de son libre-arbitre et d’une réelle connaissance de soi, n’implique-t-elle pas une dépossession de soi au sens où l’homme ne serait plus nécessairement le maître de lui-même, de ses actes et de ses pensées? Souvent ignorant des motifs inconscients qui le poussent à agir, il perdrait du même coup sa liberté, sa lucidité et deviendrait de ce fait le jouet de forces obscures.

Le problème sera donc de savoir dans ce devoir si la théorie de l’inconscient psychique implique nécessairement la perte de l’idée de souveraineté sur soi ou bien si l’idée de liberté est encore concevable au sein de cette théorie. Certes, l’homme est obscur à lui-même, comme le disait Alain, mais cette obscurité affirmée est-elle ce qui rend l’homme aveugle à lui-même (et il faut ici souligner encore l’écart qui existe entre la conscience de soi et la connaissance de soi) et comme pris au piège de déterminismes sur lesquels il ne peut avoir aucun pouvoir? Ou bien est-il possible de dire que, prenant conscience de cette obscurité en lui, l’homme serait alors invité à la considérer comme une influence dont il est possible de se délivrer? Nous verrons que pour répondre à cette question, nous devrons nous souvenir de la finalité thérapeutique de la psychanalyse.

PREMIERE PARTIE: RECONNAITRE L’EXISTENCE DE L’INCONSCIENT.

On pouvait dans ce devoir commencer par redéfinir l’idée d’un inconscient psychique (à ne pas confondre avec l’idée d’inconscience) et synthétiser rapidement l’ensemble des arguments qui tendent à nous dévoiler l’existence de cet inconscient .

A) Le concept d’inconscient.

* Il ne s’agit pas d’inconscience, simple absence de conscience ou, pour le moins, réduction de son degré d’activité (dans l’accomplissement de gestes automatiques par exemple). Je peux accomplir un acte sans vraiment y penser…

* Il s’agit plutôt d’une réalité psychique irréductible à toute explication biologique ou physiologique, non consciente, mais créatrice de sens, de significations, siège de nos désirs et pulsions les plus profondes (libido).

Le concept d’inconscient conçu comme inconscient psychique est donc une réalité de notre esprit (et vous pouviez alors faire un rappel des topiques de Freud), un entre-deux entre le corps et la conscience mais qui peut être considéré comme le sol mental de notre subjectivité, ce « moi profond » dont on ne peut faire aucune description, aucune approche directe mais qui structure ma personnalité.

B) Légitimité de cette hypothèse?

Cette idée réaffirmée, l’on pouvait s’attarder quelque peu sur les arguments qui permettent de défendre cette hypothèse et nous permettent de rendre compte de certains comportements inexpliqués et de la continuité de la vie psychique malgré ses interruptions et des pathologies mentales: * Interruptions de la conscience:

*Oublis et souvenirs, sommeil et comas.

* Actes manqués, rêves… (Cf. Psychopathologie de la vie quotidienne).

* Psychose et névroses: les pathologies mentales. Vous pouviez donner des exemples.

C’est d’ailleurs en faisant référence aux expériences hypnotiques et aux suggestions post-hypnotiques (cf. cours) que l’on parvient véritablement à une sorte de confirmation de cette hypothèse qui nous apparaît alors comme nécessaire. Mais l’intérêt de cette expérimentation est qu’elle nous révèle non seulement l’inconscient comme un lieu de notre esprit (topos), mais aussi comme un principe actif et dynamique, comme réalité à l’oeuvre qui intervient dans la vie consciente et qui est susceptible de force et d’hégémonie. C’est l’idée qu’il convient d’examiner maintenant car le problème n’est pas ici seulement d’affirmer l’existence de l’inconscient mais bien de se demander s’il met en question notre liberté.

DEUXIEME PARTIE: C’EST RENONCER A LA LIBERTE.

Poser la question de la reconnaissance de l’inconscient, c’est donc d’abord traiter de la reconnaissance d’un « fait » psychologique (Problème psychologique) mais c’est ensuite et, peut être davantage, traiter d’un problème moral puisque ce « moi profond » découvert semble donc bien me déterminer à travers des processus inaccessibles à la conscience et hors de toute prise volontaire. Je devrais renoncer alors, en reconnaissant l’existence de cet inconscient, à l’idée que l’homme est pleinement maître de lui-même. L’expérience des suggestions post-hypnotiques est décisive de ce point de vue parce qu’elle révèle la possibilité de l’existence d’un déterminisme psychique qui gouverne  mon esprit et procède d’une causalité en acte. Mon inconscient comme cause de mes désirs et de mes pensées m’aliène alors et me domine même lorsque je suis ignorant de cette domination (principe du déterminisme psychique).

A) Le principe du déterminisme psychique.

Ce déterminisme se manifesterait clairement par un certain nombre de comportements, pas seulement névrotiques et psychotiques, à partir desquels il apparait que l’inconscient est à l’oeuvre semblable à une puissance active et susceptible d’engendrer des troubles de toutes sortes contre lesquelles la conscience et notre volonté sont souvent démunies : l’homme ne serait donc plus « le maître dans sa propre maison » comme le dit Freud dans Une difficulté de la psychanalyse. La théorie de l’inconscient psychique introduit en effet l’idée d’une fatalité au sein de la vie de l’esprit : l’homme apparaît comme un être prisonnier de ses désirs inconscients, de ses pulsions refoulées. Selon freud, d’ailleurs, aucun phénomène psychique n’est dépourvu de cause et par suite, de sens. Rien n’est gratuit dans notre esprit et nos conduites : il n’y a pas de hasard en matière de psychologie selon lui. Tout acte, tout mot, se trouvent toujours situés dans un contexte déterminé par l’inconscient qui a sa logique propre.

Citation  :  »Bien des gens contestent qu’on puisse admettre un complet déterminisme psychique et font appel à un sentiment particulier qui les convainc que leur volonté est libre… » dit Freud. Lire sur ce point le dernier chapitre de la Psychopathologie de la vie quotidienne.

B) La dépossession de soi.

Ceci dit, c’est surtout l’étude des pathologiques mentales qui révèlent le fait que l’inconscient peut-être une source d’aliénation complète de la personne consciente, de l’individu volontaire et responsable. L’étude des maladies psychiques (névroses et psychoses) sont en effet le signe qu’il existe des processus mentaux susceptibles de provoquer une  dépossession de soi. L’homme est parfois en lutte avec des puissances qu’il ne maîtrise pas, sur lesquelles il n’a aucune prise et qui peuvent le conduire à une destructuration de sa personnalité. Dans l’expérience de la folie, la liberté s’érode et la conscience ne règne ni ne gouverne plus. Cette dépossession est d’ailleurs reconnue pénalement par la justice qui admet l’idée de circonstances atténuantes ou d’irresponsabilité pénale dans certains cas (bouffées délirantes, abolition du discernement). On ne peut plus clairement exprimer l’idée d’une domination de l’homme devenu le « jouet » de certaines forces obscures.

Nous serions donc bien décentrés de nous mêmes par une puissance intérieure, par un « autre nous-même ». « Je est un autre » disait Rimbaud. Alain (résumant la thèse de Freud): « Un autre moi me conduit qui me connaît et je connais mal« . Freud a contesté l’idée que l’homme est d’abord et d’emblée un être autonome et responsable, maître de lui-même, défini par sa conscience et sa raison. Selon Lui,  nous ignorons le plus souvent les raisons véritables de nos comportements et nos choix sont plutôt liés à des expériences affectives qu’à des efforts lucides de notre volonté. L’être humain est un être de pulsion et de désir et il obéit à des forces psychiques dont les principes lui échappent. Si cette hypothèse est vraie, que reste-t-il alors de notre liberté et de notre lucidité? Que reste-il  de notre autonomie morale et de notre vie consciente et responsable ?

TROISIEME PARTIE: LA THERAPIE PSYCHANALYTIQUE.

Si la psychanalyse  tend naturellement à produire une vision déterministe de l’homme ne laissant que peu de place à la liberté, ne finit-elle pas pourtant par affirmer la possibilité d’une délivrance et d’une restauration de son autonomie par le travail de l’analyse? Son but n’est-il pas de libérer l’homme en le guérissant de ce qui l’obsède inconsciemment, de ce qui l’inhibe à son insu et réduit ainsi le champ de son activité? C’est le paradoxe de la pratique psychanalytique: ses finalités thérapeutiques sont en partie en contradiction avec ses hypothèses initiales.

A) La thérapie psychanalytique: guérison=libération?

La cure a pour objet un rééquilibrage du sujet perturbé par ses pulsions inconscientes et elle s’effectue par une « prise de conscience » des éléments traumatisants. C’est moi même qui, in fine, me guéris de moi-même, même si c’est avec l’aide d’un analyste. Mais comment penser cette délivrance à l’égard de forces enfouies en moi si je ne considère pas qu’il y a en moi une puissance de connaissance et de libération capable d’y échapper? Freud ira même jusqu’à parler à ce propos d’un devoir de la conscience: « Partout où la conscience peut se substituer à l’inconscient, il est de son devoir de le faire » dit-il et elle doit « substituer les processus inconscients en processus conscients« . Il faut donc réaffirmer le rôle et l’importance de la conscience qui reste comme le dit Freud lui-même « la seule lumière qui brille » (Essai de Psychanalyse). Et ceci suppose que la conscience puisse s’arracher aux déterminismes de l’inconscient par la compréhension et la « guérison ».

En ce cas, la conscience ne serait plus cette chose illusoire, cette réalité secondaire, mais elle redeviendrait alors un centre essentiel de la vie psychique. Dans son ouvrage De l’Interprétation, Paul Ricoeur, souligne que le psychanalyste désire que le psychanalysé « élargisse son champ de conscience et soi finalement un peu plus libre« . On peut donc affirmer que la théorie de Freud reconnaît en fait à l’être humain un pouvoir d’investigation de ses propres dynamismes psychiques inconscients. Cette capacité d’analyse peut lui permettre de se réapproprier sa propre histoire et de la maîtriser par la parole comme récit : le sujet peut s’émanciper des tendances refoulées en les nommant. Le langage est alors condition de libération et l’expression est délivrance. Dans son Introduction à la psychanalyse Freud lui-même énonce que: » En amenant l’inconscient dans la conscience, nous supprimons les refoulements, nous transformons le conflit pathogène en un conflit normal qui finira par être résolu« .

Nous pouvons, de manière symétrique, reprendre une phrase de Lévi-Strauss qui à propos du structuralisme, qui évoque cette même idée propre à la psychanalyse, que le but du savoir est de dévoiler ce qui est caché : « Ce que cherche à accomplir le structuralisme, c’est à dévoiler à la conscience un objet autre. Dire que la conscience n’est pas tout, ni même le plus important n’incite pas davantage à renoncer à son exercice. Bien au contraire car la conscience peut ainsi mesurer l’immensité de sa tâche et trouver le courage de l’entreprendre » in L’homme nu, p. 563.

B) Responsabilité et liberté.

Ainsi, par sa pratique, la psychanalyse pourtant bâtie sur une « révolution » totale de la conception humaniste de l’homme, rejoint le « combat » de l’homme responsable contre les forces obscures du psychisme. Tout sujet est invité à se responsabiliser (à se normaliser?), à se réapproprier lui-même et à redéfinir sa liberté qui trouve sa condition dans l’obligation de savoir ce que nous sommes en réalité. L’inconscient n’autoriserait donc pas l’alibi de l’inconscience : le fait d’admettre l’hypothèse de l’inconscient ne doit pas nous conduire à l’idée que l’inconscient peut tout excuser et ne peut être un prétexte pour fuir sa responsabilité, idée que Sartre développait sans cesse lorsqu’il parlait de la mauvaise foi. En effet, je ne suis peut être pas responsable des motifs qui me poussent à agir et qui « m’influencent », mais je demeure responsable de mes actes malgré tout. La morale présuppose toujours cette liberté, cette maîtrise de soi: elle postule la liberté.

 

 CONCLUSION.

 

Si l’homme n’est pas libre il doit le devenir.

La psychanalyse peut donc me libérer de mes symptômes névrotiques en me faisant comprendre combien je suis hypothéqué par mon passé psychologique (et surtout combien je suis riche de lui également, car mon inconscient est aussi mon histoire et le fondement de mon identité), et me permet aussi de m’offrir cette prise de conscience qui est principe de délivrance et invitation à la lucidité sur soi. Pour reprendre la célèbre formule socratique, il y a bien un « Connais toi toi-même » psychologique, (celui de Socrate était plutôt métaphysique), au coeur de la psychanalyse qui affirme la dimension essentielle de la conscience. Ego cogito! L’affirmation cartésienne d’une conscience souveraine ne serait donc pas si périmée si elle savait reconnaître l’inconscient psychique et dire que la liberté de la vie consciente passe par la lucidité à l’égard de ce qui peut la limiter. La liberté suppose cet effort de la connaissance de soi. Comme le dit Paul Ricoeur: « C’est la leçon de Spinoza, on se découvre esclave, on comprend son esclavage et on se trouve libre de la nécessité comprise« . Seulement, la liberté n’est d’abord pas donnée mais à construire: elle est une tâche, un travail qui passe par la connaissance de soi. Reste enfin à savoir si la connaissance est suffisante pour me rend libre de l’aliénation découverte. Suffit-il de connaître ce qui me détermine pour m’en affranchir?

**********************

Remarques complémentaires  : L’inconscient n’est plus en ce sens uniquement un autre moi obscur et menaçant. L’inconscient est certes une force obscure mais s’il peut apparaître à la lumière, il est tremplin vers l’épanouissement de l’individu. L’inconscient, ce n’est pas en moi seulement quelque chose d’étranger et de sauvage, de barbare et de pulsionnel (comparable à un fantôme qui rode), mais c’est d’abord ce qui fonde ma mémoire et donc mon identité. Freud nous dit que « il n’y a rien d’étranger qui se soit introduit en toi. C’est une part de ta vie psychique qui s’est soustraite à ta connaissance » ( Une difficulté de la psychanalyse). Il ne fallait donc pas non plus interpréter ce sujet comme s’il portait sur une sorte « d’exorcisme » dont le psychanalyste serait le prêtre. L’inconscient est aussi ce sans quoi l’équilibre psychologique n’est pas pensable et ce sans quoi il n’y a pas d’épanouissement du désir, ni de normalité.

Ceci dit, on comprend ici que l’homme n’est jamais libre totalement libre mais qu’il peut simplement le devenir. La liberté (qui a donc des de degrés) est toujours un processus de libération, une tâche, un travail et non seulement une donnée de l’existence.

 

Ainsi, l’opposition entre la philosophie classique qui défend la valeur de la conscience (le rationalisme) et la psychanalyse, qui souligne de façon critique les insuffisances de la conscience, n’est qu’une demi-opposition. Au fond, il faut distinguer la conscience immédiate qui manque de lucidité et une conscience avertie, obtenue au terme d’un travail sur soi. Cependant, il est vrai que la philosophie rationaliste propose un chemin de libération qui prend en compte le poids affectif du vécu et renvoit à une pensée qui cherche à déchiffrer ce qu’il y a derrière la volonté du sujet. Par conséquent, ces deux démarches ne doivent pas s’annuler mais se compléter parce que l’homme peut se délivrer en partie de son inconscient. Le terme de « déterminisme psychique » n’est donc pas

à comprendre comme quelque chose qui impliquerait le fait que l’esprit soit une pure « mécanique » qui ne peut être changée. Il faudrait plutôt parler d’une influence de l’inconscient car il est toujours possible de se soustraire d’une influence. En fait, toute tentative pour réduire le psychisme humain à une mécanique absolue est contradictoire car la conscience de l’homme n’existe pas seulement comme déterminisme mais aussi comme compréhension de ce déterminisme ce qui en change la nature même.

Charger d'autres articles liés
Charger d'autres écrits par chevet
Charger d'autres écrits dans Corrigés de dissertations

3 Commentaires

  1. HippoDemo

    23 mars, 2009 à 21:40

    Humour philosophique ?

    http://critecrate.blogspot.com/

  2. clovis simard

    15 novembre, 2010 à 16:47

    Bonjour,

    Voir mon blog sur une théorie maths de la conscience
    (fermaton.over-blog.com)

    Cordialement

    Clovis simard

  3. jean louis

    18 novembre, 2010 à 13:09

    C’est à dire que l’on pourrait aussi dire que l’idée d’inconscient inclut l’idée de liberté.
    L’inconscient freudien est le royaume des pulsions, des instincts. Il n’est soumis à aucune rationalité, à aucune contrainte sociétale, et même, d’une certaine façon, à aucune logique. (Voir « l’interprétation des rêves »)
    Cela ressemble à la liberté, une liberté que l’on perd lorsque l’on doit se plier aux contraintes et structures de la société.
    (Etre-au-monde)
    Plutôt que de dire que l’idée d’inconscient exclut, éventuellement, l’idée de liberté, on devrait plutôt dire que l’idée d’inconscient exclut l’idée de libre-arbitre, ou plus exactement, de volonté propre, d’intention libre.
    C’est l’existence d’une entité ou d’une instance libre de ses choix qui est posée.
    Il faut la postuler, y croire, sinon on ne voit partout, dans l’inconscient comme dans le conscient, que des déterminismes.(La pensée du penseur étant nécessairement logique et déterministe)

Laisser un commentaire

Consulter aussi

L’éthique protestante et esprit du capitalisme selon Max Weber

               Max Weber 1864-1920          Max Weber dans l’Ethique protestante et l&rsqu…