Krystof Pomian : Idéologie, religion et temporalité.

Posté par chevet le 7 janvier 2009

« Le temps a basculé et avec lui, le centre de gravité des comportements individuels et collectifs. Contrairement à nos ancêtres, nous vivons penchés vers l’avenir et ne maintenons l’équilibre que grâce au mouvement provoqué par sa force d’attraction. [...]

A partir du XVIIIe siècle, la religion commence a perdre son rôle de croyance fondatrice du sens au profit de la croyance d’un tout autre type, jusqu’alors inconnu, qui, par un concours de méprises, a reçu le nom singulièrement inapproprié d’ « idéologie ». Pur produit du monde futuriste en gestation, qu’elle contribue à façonner par un effet en retour, l’idéologie accorde à l’avenir une telle prééminence par rapport au passé qu’à la limite elle vient à faire de celui-ci table rase. En témoignent diverses idéologies qui tablent sur la croissance, le progrès, la révolution et tiennent toute chose venue du passé, précisément parce qu’elle en vient, pour plus ou moins suspecte, sinon condamnée d’avance ; dans des cas extrêmes, cela conduit à postuler à fantasmer une rupture radicale avec l’histoire. [...] En témoignent aussi, à leur insu, les idéologies qui, se voulant réactionnaires, se trouvent placées de ce fait dans une position non moins paradoxale que celle des « théologiens de la révolution » : bien qu’elles préconisent un retour à un état supposé avoir existé dans le passé, une restauration, une restitution, une marche arrière, elles n’en sont pas moins contraintes par la logique même de leur démarche à privilégier l’avenir par rapport au présent car c’est seulement dans l’avenir que l’on pourra rétablir le passé. Elles sont contraintes à énoncer des programmes d’avenir comme le font toutes les idéologies progressistes qu’elles honnissent et dont elles prétendent différer tant par le contenu que, surtout par la nature même de leurs discours mais auxquelles elles s’avèrent pourtant comparables au point de leur emprunter (dans certains cas extrême (le fascisme italien, le nazisme) la rhétorique révolutionnaire et les techniques d’action politique.

C’est en créant l’avenir qu’on crée ou recrée le sens qui, même s’il était dans le passé, a subi une éclipse. Constitutive de toute idéologie, cette conviction lui donne une orientation temporelle opposée à celle de la religion et engendre, entre ces deux types de croyance, une inimitié durable dont l’intensité dépend chaque fois du degré d’attachement de la religion au passé et de la volonté de l’idéologie de rompre avec le présent même qui, de ce passé, est toujours à de nombreux titres le prolongement : lorsque le christianisme, en particulier catholique, affronte le communisme, le conflit monte aux extrêmes. [...].

Le présent importe peu à la religion en tant qu’heure du choix qui, pour ne pas grever l’avenir, doit se conformer aux normes venue du passé, que chaque confession définit à sa manière. Et il importe à l’idéologie qui veut l’orienter vers un avenir déterminé, à l’exclusion de tout autre, chaque courant croyant être seul à pressentir voire à connaître de cet avenir qu’il faut inventer ou aider à éclore, les grandes lignes ou les menus détails. Comme on pouvait s’y attendre, la religion aborde le présent à la lumière du passé ; l’idéologie, elle, l’appréhende dans la perspective de l’avenir. Mais il est une attitude que le présent intéresse pour lui-même et dont les tenants en acceptent tels quels les avatars successifs, sans exiger qu’on détruise les vieilles choses qu’ils pensent encore viables au noms de plans qui leur semblent tirés sur la comète, et sans combattre, au noms de principes ancestraux, les changement devenus inévitables. Tantôt tiraillée entre religion et idéologie, tantôt réussissant à réduire à un minimum incompressible l’influence de l’une sur l’autre, mais toujours imprégnée d’une certaine nostalgie qu’accompagne un prudent espoir, cette attitude conservatrice sous-tend les sciences sociales et politiques, et notamment la sociologie. Non qu’il ne se soit jamais trouvé de réactionnaires qui aient apporté à celles-ci des contributions de première importance ni qu’on puisse négliger les découvertes de révolutionnaires ou de progressistes. Simplement, de Hume à Max Weber en passant par Tocqueville et Durkheim, l’attitude conservatrice manifeste pour l’étude des phénomènes sociaux et politiques, pour ses enquêtes, pour la collecte et l’exégèse des documents, pour l’observation, pour l’analyse des statistiques, une affinité élective, conséquence directe du privilège qu’elle accorde au présent à partir duquel elle veut comprendre le passé et entrevoir les ébauches des avenirs concevables.

L’exemple de Marx ne contredit nullement cette affirmation. Car c’est chez Hegel, conservateur et lecteur de Montesquieu, de Smith et de Ricardo, qu’il a puisé le respect de la scientificité (et des titres universitaires), de ce réel que, dans une de ses phrases les plus énigmatiques, le vieux maître proclamait rationnel. La polémique de Marx avec Proudhon, celle de Engels avec Duhring et les traitements infligés par les deux amis aux socialistes «utopiques », témoignent d’un mépris pour les autodidactes n’ayant pas fréquenté les grandes écoles. Et c’est l’oeuvre entière de Marx, de même que sa sensibilité, qui sont travaillées par le conflit entre sa volonté délibérée de tenir compte des faits tels qu’ils sont, sans aucun ajout extérieur, et son désir de les voir justifier la croyance généreuse en un avenir où l’homme accomplira pleinement sa vocation. Jamais résolu et insoluble, ce conflit a aboutit chez Marx à l’apologie d’une rupture émancipatrice avec le passé et le présent, mais qui, et ce n’est pas une petite contradiction, permettra enfin à chaque prolétaire de lire Eschyle dans le texte. Chez ses continuateurs, il a débouché sur une lutte ouverte entre les conservateurs, tels Kaustky et Bernstein, et les idéologues : Rosa Luxembourg, et plus que tout autre, Lénine. Que cette lutte elle-même se soit déroulée à l’intérieur d’une idéologie commune aux uns et aux autres ne le réduit pas à l’insignifiance : les conservateurs « réformistes » ou « révisionnistes », s’accommodaient du présent, tout en s’efforçant de lui imprimer une direction souhaitée ; les idéologues ou, si l’on veut, les révolutionnaires, le sacrifiaient sur l’autel de l’avenir. Les uns arrachaient des concessions et passaient des compromis ; les autres, ceux du moins qui ont vécu assez vieux, en sont venus à organiser des festivals cannibales et à fertiliser avec des cendres humaines le sol chargé de porter les abondances futures.

Une telle bipolarité et la tension qu’elle engendre semble caractériser toutes les idéologies ayant réussi à laisser, pour le meilleur ou pour le pire, leur empreinte sur le cours de l’histoire. Car celles qui, atteintes d’une crise aiguë de délire, ont proclamé que les faits sont bêtes et proposé qu’on prenne ses désirs pour des réalités, ont eut une vie de feu de paille, leur audience, après une bouffée d’enthousiasme juvénile, se réduisant à une poignée d’illuminés claustrés dans leur isolement. Seules survivent, s’imposent, s’incarnent en institutions solides – parfois d’une solidité de béton armé et de barbelés- les idéologies qui se donnent pour respectueuses des faits – chacune ses faits- et dont les pères fondateurs et les adhérents de la première heure croient vrais sans hésitation, les diagnostics et les prédictions sensés en découler, les idéologies qui amalgament les descriptions et les impératifs, une attitude conservatrice et une attitude révolutionnaire, « la science » et « l’utopie », les idéologies qui se montrent capables de justifier les désirs en se référants aux expériences vécues, d’enchâsser les visions de l’avenir dans les images convaincantes du présent, de faire apparaître le souhaitable comme l’accessible, l’attrayant comme probable sinon certain.

La crise de l’avenir se manifeste de nos jours dans l’impossibilité où sont les idéologies d’en préserver le double visage d’une façon qui emporte le consentement, les prévisions où les simulations plus ou moins sophistiquées qu’elles invoquent, ne nous proposant que des scénarios dont aucun n’est réjouissant. Le pouvoir des idéologies n’est certes pas mort et les enterrement auxquels on a quelquefois déjà invité les public ont dû être décommandés faute de défunt. Mais il tire désormais une grande part de sa force de la routine, parfois même de la peur, tout en cédant, un peu partout, du terrain à la religion devenue offensive, comme si par un retour du passé, on cherchait à calmer l’angoisse que suscite l’avenir.

Cela ne saurait étonner : toutes les institutions passées en revue ici, parce qu’elles matérialisent à un degré plus éminent que d’autres l’orientation futuriste du monde, semblent, en effet, subir des dérèglement graves tandis que les remèdes supposés pouvoir les guérir s’avèrent, jusqu’à maintenant inefficaces. L’inflation érode le pouvoir d’achat de la monnaie et introduit une incertitude dans les rapports entre les employeurs et les salariés,, dans les mécanismes de crédit et les échanges internationaux. L’inflation encore, mais d’une nature différent, réduit la valeur des diplômes d’enseignement supérieur , ce qui remet en question le système éducatif tout entier. Le chômage atteint des dimensions de plus en plus tragiques; il existe certes des pays où il est absent mais au prix de la pénurie et de l’oppression. La gestion des organismes de sécurité sociale et de retraite pose des problèmes difficiles et risque de s’aggraver à cause du vieillissement des sociétés. Tous ces faits, constatés des milliers de fois mais dont on ne souligne pas assez la parenté profonde, conduisent à voir dans la crise actuelle bien plus qu’une perturbation de l’économie. Car partout où elle frappe, et elle frappe partout, elle affecte au premier chef l’Etat dans son rôle de garant de l’avenir.

Ni chaman ni prophète, simple lecteur du présent qui essaie, conscient des risques que cela comporte, de penser en public pour mettre de l’ordre dans ses propres idées, je n’ai aucune médication à proposer. Je crois seulement que les deux tendances extrêmes, passéisme et futurisme, sont l’une et l’autre à rejeter. La première parce que le basculement du temps est inscrit dans les faits et que nous sommes condamnés, vaille que vaille, à vivre penchés vers l’avenir. La seconde parce qu’une des raisons de la crise dans sa dimension politique semble tenir à des ruptures excessives avec le passé et aux déséquilibres qu’elles entraînent. Une voie médiane reste à inventer.


Krysztof Pomian, « Sur l’histoire ». Paris, 2000.

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