texte d’Arthur Danto : « n’importe quoi peut-être de l’art mais tout n’est pas de l’art ».

Posté par chevet le 15 octobre 2008

texte :

«  Monsieur Andy Warhol, l’artiste Pop, expose des fac-similés de boîtes de Brillo, entassées les unes sur les autres, en piles bien ordonnées, comme dans l’entrepôt d’un supermarché. Il arrive qu’ils soient en bois, peints pour ressembler à du carton, et pourquoi pas ? […] En fait les gens de chez Brillo pourraient faire leur boîte en contre plaqué sans que celles-ci deviennent des œuvres d’art et Warhol pourrait faire les siennes en carton sans qu’elles cessent d’être de l’art. Aussi pouvons nous oublier les questions de valeur intrinsèque, et demander pourquoi les gens de chez Brillo ne peuvent pas fabriquer de l’art et pourquoi Warhol ne peut que faire des oeuvres d’art. [ …] Qu’est-ce qui en fait des œuvres d’art ? […] Il importe peu que la boite de Brillo puisse ne pas être du bon art, encore moins du grand art. La chose impressionnante, c’est qu’elle soit de l’art tout court. Mais si elle l’est pourquoi les boîtes de Brillo habituelles qui sont dans l’entrepôt ne le sont-elles pas ?

C’est qu’un entrepôt n’est pas une galerie d’art. […] En dehors de la galerie ce ne sont que de simples boîtes. L’artiste a échoué à produire simplement un simple objet réel. Il a produit une œuvre d’art, son utilisation des boîtes de Brillo n’étant qu’une extension des ressources dont disposent les artistes, un apport aux matériaux. Ce qui finalement fait la différence entre une boîte de Brillo et une œuvre d’art qui consiste en une boîte de Brillo, c’est une certaine théorie de l’art. C’est la théorie qui la fait rentrer dans le monde de l’art, et l’empêche de se réduire à n’être que l’objet réel qu’elle est. Bien sûr, sans la théorie, on ne la verrait probablement pas comme art, et afin de la voir comme faisant partie du monde de l’art, on doit avoir maîtrisé une bonne partie de la théorie artistique, aussi bien qu’une bonne partie de l’histoire de la peinture récente. Ce n’aurait pas être de l’art il y a cinquante ans. […] Le monde doit être prêt pour certaines choses, le monde de l’art comme le monde réel. C’est le rôle des théories artistiques, de nos jours comme toujours de rendre le monde de l’art et l’art possibles. Je serais enclin à penser qu’il ne serait jamais venu à l’idée des peintres de Lascaux qu’ils étaient en train de produire de l’art sur ces murs  ».

 

Arthur Danto, «  Le monde de l’art  », in Philosophie analytique et esthétique, 1988.

Analyse :

 

Les œuvres d’art ont-elles un statut vraiment différent des autres objets ordinaires ? Est-il même possible de définir ce qu’est une œuvre d’art ? Il s’agit de chercher des critères pour savoir s’il y a une essence de l’œuvre d’art. Question difficile tant les œuvres d’art sont différentes : comment leur trouver un point commun ? La pratique du 20ème siècle remet en cause les  définitions classiques des œuvres d’art et la frontière entre art et non art semble peu claire. Certains philosophes, comme Wittgenstein (Voir ses Investigations philosophiques, 1961) disent d’ailleurs qu’il est impossible de définir l’art et que c’est même inutile de tenter de le faire.

 

Le philosophe américain Danto, né en 1924, professeur émérite à l’université Columbia de New York et critique d’art éminent, reprend cette question pour montrer qu’il est effectivement sans doute impossible de trouver une essence de l’œuvre et qu’on n’est pas capable de définir ce qu’il y a de commun à toutes les œuvres d’art (une essence) mais cela ne veut pas dire qu’on n’est pas capable de voir la différence entre art et non art : l’entreprise de Danto sera justement de montrer que dans toute définition entre en jeu une dimension qui dépasse le visible : selon lui ce n’est pas l’objet d’art en lui-même qui fait l’art mais c’est le contexte historique et culturel qui permet de faire la différence entre art et non art. En somme l’art n’est plus définissable par la notion de processus de création matérielle mais par la notion de situation, d’événement et de circonstances théoriques et culturelles

 

Tout le problème vient du fait qu’un simple objet ordinaire peut être une œuvre d’art : c’est le cas des boîtes de Brillo d’Andy Warhol. Comment un même objet peut-être en fonction de sa situation de l’art et dans une autre situation un objet ordinaire ? L’œuvre d’art ne peut se définir seulement par ses propriétés internes visibles (ses caractéristiques esthétiques par ex.) mais pour reconnaître une œuvre d’art il faut l’interpréter comme telle : si parmi deux objets identiques, un seul est artistique, c’est qu’il ne sont pas interprétés de la même façon bine qu’il soient en apparence identiques. La différence est donc non dans l’objet (son apparence, ses propriétés physiques) mais dans l’interprétation que l’on peut avoir de l’objet en fonction des circonstances : l’un est estimé voué à un usage pratique, l’autre est sensé exprimer l’intention de l’artiste. Ainsi ce n’est pas la perception qui nous fait voir l’art mais la théorie à travers laquelle on regarde la chose : de là l’idée de Danto qu’il n’y a pas d’art sans théorie de l’art. Autrement dit, l’interprétation fait l’œuvre d’art : «  l’être de l’œuvre d’art est sa signification  » dit-il. C’est l’intention d’un homme qui est donc capable par théorisation de «  transfigurer  » un objet ordinaire pour en faire une œuvre d’art (d’où le titre du livre de Danto qui s’intitule «  La transfiguration du banal « ).

 

Un objet n’est donc pas tenu d’avoir des caractéristiques physiques particulières pour être considéré comme une oeuvre d’art (comme c’était le cas dans les théories classiques, par exemple celles où l’art devait ressembler au réel (théorie mimétique) ou avoir tel ou tel caractéristique physique. Il suffit que l’intention de l’artiste soit reconnu comme artistique, ce qui dépend de sa théorie, du contexte historique et culturel dans lequel il se trouve, de la communauté des spécialistes qui le reconnaissance ou non comme artiste. Cette approche est au fond conventionaliste plutôt qu’essentialiste. La question n’est plus de savoir «  qu’est-ce que l’œuvre ?  » mais «  quand y a-t-il œuvre ?  » et la réponse est forcément liée au contexte culturel d’une société. Selon Danto, tout peut donc maintenant être de l’art, comme le voulait l’adage de Warhol, à condition qu’on puisse l’interpréter comme tel. C’est pourquoi on peut dire avec Danto que «  N’importe quoi peut-être de l’art mais tout n’est pas de l’art  ».

 

A lire : Arthur Danto,  » Apprendre à vivre avec le pluralisme « , in Après la fin de l’art, Paris, Le Seuil, 1996. On pourra également lire, du même auteur, avec le plus haut intérêt, «  La transfiguration du banal. Une philosophie de l’art  », avec une préface éclairante de Jean-Marie Schaeffer, Paris, Le Seuil, 1989 ; «  L’assujettissement philosophique de l’art  », Paris, Le Seuil, 1993 ; et «  L’art contemporain et la clôture de l’histoire  », Paris, Le Seuil, 2000. On consultera avec profit le livre de Nathalie Heinich,  » Le triple jeu de l’art contemporain  », Paris, Minuit, 1998.

 

 

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