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La dissimulation sociale de la mort et la privatisation du deuil.

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Résumé-commentaire d’un texte de Françoise Dastur, extrait de Comment affronter la mort ?, Ed. Bayard, 2005 (p. 11 à 24).

Texte :

 » Alors que l’animal, devant le cadavre de son congénère, passe outre, l’homme, depuis les temps les plus reculés, enterre ses morts. On a pu ainsi considérer avec raison que la pratique des rites funéraires, plus encore que l’usage des outils ou l’invention du langage, est ce qui caractérise l’avènement même de l’humain. Ceux-ci ne se réduisent pas d’ailleurs à la seule inhumation, mais englobent également la momification, la crémation, voire l’exposition des morts, qui n’est pas un simple abandon du cadavre à l’œuvre de la nature, puisqu’elle s’entoure elle aussi, dans les rares cultures qui l’ont adoptée, d’un rituel complexe. De telles pratiques marquent l’avènement du règne de la culture, puisqu’elles témoignent du refus de se soumettre à l’ordre naturel, à ce cycle de la vie et de la mort qui régit tous les vivants. Il s’agit certes d’un geste symbolique, puisqu’il n’est pas possible de s’opposer à l’irréversible, mais qui n’en témoigne pas moins de ce rapport ambigu à la mort, à la fois reconnaissance et déni, qui est propre aux humains. Reconnaissance, puisque le rite funéraire est une manière de prendre acte de la disparition du défunt. Mais aussi déni, puisqu’il s’agit à travers le rite lui-même d’accéder à un nouveau mode de rapport avec le trépassé, avec lui qui continue d’exister dans l’au-delà.

On sait en effet aujourd’hui, grâce aux travaux des anthropologues, que même les hommes des sociétés archaïques refusent de considérer la mort comme une disparition totale et continuent d’entretenir des relations avec le monde invisible des morts. On ne peut donc considérer l’invention de l’au-delà comme le fait des seules religions instituées. L’idée d’une vie après la mort prend certes des formes différentes selon qu’elle est conçue, comme ce fut le cas dans la Grèce antique, comme une survie spectrale, une forme diminuée de vie, ou au contraire, comme une renaissance et le passage à une nouvelle forme de vie, comme l’enseignent les théories de la réincarnation. Ce qu’apporte de nouveau le christianisme c’est non seulement l’idée d’une temporalité linéaire et non plus cyclique, mais aussi celle de  » jugement dernier  » et de  » résurrection des corps « . Ainsi se voit établie une franche coupure entre le monde d’ici-bas et l’au-delà, lequel ne renvoie plus simplement à la mort, mais à une vie éternelle qui triomphe de manière décisive de cette dernière.

C’est cette notion centrale dans le christianisme, d’un véritable  » au-delà  » de la vie terrestre qui s’est vue fortement remise en question à partir de l’époque des Lumières, qui est caractérisée par la lutte contre l’obscurantisme et la montée d’un athéisme dont certains philosophes du XIXe siècle se sont fait les portes paroles. Ce fut le cas en particulier de Marx, dont on sait qu’il a vu dans cette croyance la forme fondamentale de l’aliénation de l’homme et qu’il l’a dénoncée comme  » un opium pour le peuple « , et de Nietzsche pour lequel l’invention de cet  » arrière-monde  » qu’est le monde de l’au-delà est la source cachée du nihilisme moderne. Il n’en reste pas moins que le sentiment que tout ne se termine pas avec la mort demeure encore vivace, même chez les non-croyants, et qu’il faut donc comprendre ce qui en constitue la motivation profonde. C’est ce que l’examen des pratiques de deuil peut nous permettre.

Il s’agit en effet dans tous les rites funéraires de surmonter l’horreur que suscite la vue du cadavre du défunt. Or le cadavre est inquiétant, non pas seulement parce qu’il se corrompt et qu’il est source de pollution, mais aussi parce qu’il occupe une place intermédiaire entre la chose inerte et la personne vivante. Il est par là objet d’angoisses et de terreurs. Il s’agit donc de le mettre à l’écart et de trouver une possibilité de renouer avec le disparu le rapport brutalement interrompu par la mort. C’est ce qui a lieu grâce à la médiation du rite funéraire qui permet l’établissement d’un lien uniquement spirituel avec le défunt, qui demeure ainsi d’une certaine manière  » avec  » les vivants. Disposer du cadavre, afin de permettre le rétablissement d’un rapport virtuel avec le défunt, tel est le sens profond des rites funéraires. Car l’être humain ne vit pas seulement en communauté avec ses contemporains, mais aussi et peut-être même davantage avec ceux qui l’ont précédé dans le temps. C’est cette communauté de vie avec l’esprit des ancêtres qui constitue le fondement unitaire de toutes les cultures. C’est elle en effet qui sert de base au phénomène fondamental de la transmission.

Ce que les rites funéraires ont pour mission de garantir, c’est que l’individu qui vient de mourir ne disparaît pas totalement et que quelque chose de lui perdure, au moins dans la mémoire des survivants, et c’est cette présence invisible de disparu qui a d’abord été nommée  » âme « . Il ne s’agit pas là seulement d’une croyance irrationnelle, mais de ce qui correspond aussi à l’expérience que chacun peut avoir de lui-même dès qu’il tente de se représenter sa propre mort. Je peux en effet parfaitement imaginer un monde où l’individu empirique que je suis, fait de l’entrecroisement de multiples déterminations factuelles, ne soit plus. Car je partage avec d’autres humains ces déterminations factuelles (sexe, appartenance ethnique, traits physique particuliers, date et lieu de naissance, etc.) et seul leur assemblage particulier en moi me singularise véritablement. Mais ce qui par contre paraît résister à la mort, c’est ce champ de conscience anonyme que je suis aussi et sans lequel nul monde ne pourrait jamais apparaître. De la disparition du moi empirique émerge ainsi un soi inconditionné, qui n’est pas lui, soumis à la mort et qui constitue le véritable fondement de la croyance en l’immortalité de l’âme. [ …].

Ce qui est donc célébré dans tout rituel funéraire c’est, de manière patente ou non, ce qui en l’homme transgresse la part limitée de vie qui lui est accordée. Mais alors qu’en est-il à l’époque moderne, où, du moins en Occident, non seulement la croyance en l’immortalité de l’âme est en déclin croissant mais où la mort elle-même a été rendue si insignifiante que les pratiques publiques de deuil y semblent réduites à leur plus simple expression ? C’est précisément à notre époque, où le savoir historique et anthropologique nous permet, plus que jamais auparavant, de prendre conscience du rôle central que joue le rapport à la mort dans la constitution de l’humanité de l’homme, que nous assistons, dans les sociétés modernes, à une démystification de la mort, à ce que nous pourrions même nommer avec Gadamer un véritable  » refoulement de la mort « , qui provient des conséquences techniques de la révolution industrielle qu’a connue l’Occident au cours de ces derniers siècles et des changements que celles-ci ont apportés dans la vie des humains. Il faut à cet égard souligner que l’urbanisation croissante a rendu obsolètes nombre de pratiques funéraires, comme le cortège mortuaire, le rassemblement de la famille et des proches autour du mort, et que la disparition de la représentation publique de la mort va de pair avec l’éloignement croissant du mourant par rapport à son milieu d’origine.

Au cours des dernières décennies du XXe siècle, on a pu dire de la mort qu’elle constituait, comme autrefois le sexe, le principal interdit de la modernité, et soutenir que la société contemporaine favorise les attitudes de fuite à l’égard de la mort et qu’elle engendre un déni de la mort qui s’exprime par le fait qu’on ne trouve plus le temps, ni l’espace pour intégrer les mourants et les morts. Pourtant en même temps, l’individualisme croissant a eu pour conséquence de renforcer les fantasmes d’immortalité personnelle, ce qui pourrait nous conduire à penser que cette  » déritualisation du deuil  » à laquelle on assiste aujourd’hui provient en fait d’une nouvelle manière, plus intime, de concevoir la mort et de vivre le deuil.

Toute la question est cependant de savoir si ces nouvelles pratiques plus intimistes fournissent, elles aussi, la possibilité de  » surmonter  » la mort, ce qui veut dire d’entretenir avec elle ce rapport ambigu qui consiste, de manière en quelque sorte dialectique, à la constater tout en la niant. Or ce qui a lieu maintenant, ce n’est plus une sorte de  » relève  » de la mort au travers de la croyance en une immortalité de l’âme, mais bien plutôt la psychologisation du deuil. Les funérailles se sont vues en effet profondément modifiées : au lieu d’obéir à un protocole ostentatoire, elles requièrent désormais l’engagement personnel des proches dans la cérémonie. Au cours de celle-ci, la personnalité du défunt est évoquée, on rappelle les circonstances de sa vie, on s’adresse même parfois à lui comme s’il était encore présent, on lit des textes ou on joue des morceaux de musiques à son intention. Le deuil est devenu, de manifestation sociale fondamentale, un travail psychologique de neutralisation de la mort.

Il est vrai, comme l’affirme Edgard Morin, qui fut l’un des premiers, parmi les anthropologues, à s’intéresser au rapport que l’homme entretient avec la mort, que le long refoulement dont a fait l’objet la question de la mort en Occident semble toucher aujourd’hui à sa fin. Mais on peut légitimement se demander si ce  » retour à la mort  » qui s’opère dans ce que l’on pourrait nommer la  » privatisation  » du deuil peut déboucher sur autre chose qu’un deuil impossible. C’est le mourant lui-même qui, grâce aux contrats dits de  » prévoyance funéraire « , a la possibilité d’organiser lui-même ses obsèques, ce qui revient certes à les personnaliser, mais aussi à en ôter la charge à ceux qui restent. Quant à ces derniers, ils sont impérativement appelés à  » faire leur deuil « , ce qui veut dire en d’autres termes à le  » gérer  » le plus efficacement possible comme s’il s’agissait de colmater sans tarder la douloureuse brèche ainsi ouverte. C’est pour la même raison que l’on appelle en renfort, auprès des familles des victimes de catastrophes, des cohortes de psychologues, telles des armées d’anticorps déléguées par l’organisme social, qui sont censés les aider à commencer sans tarder leur  » travail  » de deuil. Mais le deuil est-il un travail, une tâche à exécuter, ou au contraire un processus qu’il s’agit de laisser faire en soi ? Tout se passe comme s’il s’agissait là aussi d’obéir à l’impératif de rentabilité de la société moderne et d’évacuer la mort le plus vite possible. C’est la raison pour laquelle le deuil doit se gérer de la manière la moins visible possible, sans qu’il soit l’occasion d’une gêne pour l’environnement social des endeuillés. Il faut en quelque sorte  » en finir  » avec la mort, effacer toute trace du défunt, ce qui explique qu’on ait recours, de manière croissante, à la crémation, la place faite ainsi au mort étant aussi réduite que possible et soustraite à l’espace public.

Qu’une telle pratique du deuil ne puisse qu’échouer à produire ce qu’elle vise, ce n’est que trop évident : au lieu d’être le processus permettant l’établissement d’un rapport spirituel avec le disparu, dont la perte est ainsi publiquement attestée, le deuil  » privatisé  » ne peut qu’aboutir à une incorporation spectaculaire du défunt qui demeure alors comme un corps étranger continuant de hanter l’âme de l’endeuillé. Ce que permettaient en effet les rites funéraires anciens, centrés sur le mort lui-même et non, comme c’est maintenant le cas, sur les survivants, c’était de faire une place au mort dans la chaîne générationnelle, et non de tenter de l’expulser de la mémoire en sommant l’endeuillé d’en  » faire  » son deuil « .

Françoise Dastur, Comment affronter la mort, Ed. Bayard, 2005.

corrigé du Résumé :

A la différence de l’animal, l’humanité, par sa culture, ritualise la mort en lui assignant une signification symbolique qui permet de maintenir un rapport avec l’au-delà. La fonction du rite mortuaire, consiste à maintenir un lien spirituel avec le défunt, nous permettant de rester en relation avec les générations antérieures. La croyance en l’immortalité de l’âme n’est donc pas totalement irrationnelle, mais exprime un besoin de penser que quelque chose peut subsister de l’homme, au moins sur le plan de la conscience et de la mémoire. Le rituel exprime cette volonté de  » résister  » à un pur anéantissement de l’humain.

A l’époque moderne, les pratiques rituelles mortuaires deviennent insignifiantes. Du fait des modifications techniques de nos modes de vie et de l’urbanisation croissante, la mort est refoulée et nous ne laissons plus de place aux disparus. Cette  » déritualisation  » conduit alors à un rapport plus intimiste à la mort qui privatise le deuil pour le rendre psychologiquement problématique. Chacun est invité à  » faire son deuil  » : il faut donc évacuer rapidement la mort comme phénomène social. Contrairement aux rites traditionnels qui accordaient une place aux défunts et maintenaient avec eux un lien spirituel en l’intégrant à la chaîne générationnelle, la pratique moderne de deuil conduit donc à un processus individuel d’oubli qui s’avère finalement impossible.

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