Texte de Paul Ricoeur, extrait de Histoire et Vérité, sur le problème de l’objectivité en histoire.

Posté par chevet le 30 septembre 2008

 

 paulricoeur.jpeg Paul Ricoeur, 1913-2005.

« L’historien va aux hommes du passé avec son expérience humaine propre. Le moment où la subjectivité de l’historien prend un relief saisissant, c’est celui où par-delà toute chronologie critique, l’historien fait surgir les valeurs de vie des hommes d’autrefois. Cette évocation des hommes qui nous soit accessible, faute de pouvoir revivre ce qu’ils ont vécu, n’est pas possible sans que l’historien soit véritablement « intéressé » à ces valeurs et n’ait avec elles une affinité en profondeur; non que l’historien doive partager la foi de ses héros, il ferait alors rarement de l’histoire mais de l’apologétique voire de l’hagiographie ; mais il doit être capable d’admettre par hypothèse leur foi, ce qui est une manière d’entrer dans la problématique de cette foi en la « suspendant », tout en la « neutralisant » comme foi actuellement professée. Cette adoption suspendue, neutralisée de la croyance des hommes d’autrefois est la sympathie propre à l’historien. (…) L’histoire est donc une des manières dont les hommes « répètent » leur appartenance à la même humanité; elle est un secteur de la communication des consciences, un secteur scindé par l’étape méthodologique de la trace et du document, dont un secteur distinct du dialogue où l’autre « répond », mais non un secteur entièrement scindé de l’intersubjectivité totale, laquelle reste toujours ouverte et en débat. (…) La subjectivité mise en jeu n’est pas une subjectivité « quelconque », mais précisément la subjectivité « de » l’historien: le jugement d’importance, -le complexe des schèmes de causalité, -le transfert dans un autre présent imaginé,-la sympathie pour d’autres hommes, pour d’autres valeurs, et finalement cette capacité de rencontrer un autrui de jadis,- tout cela confère à la subjectivité de l’historien une plus grande richesse d’harmoniques que n’en comporte par exemple la subjectivité du physicien ».

Paul Ricoeur. Histoire et vérité. (1955).

Explication :

Le problème de l’objectivité de la connaissance est posé par la nature même du travail de l’historien. En effet, est-il possible aux hommes qui veulent faire revivre le passé de le restituer dans sa vérité, sans le travestir, le déformer, tel qu’il s’est vraiment déroulé? L’historien, en effet, ne semble pas pouvoir prétendre à la même objectivité que celle d’un physicien étudiant la nature puisqu’il doit ressusciter un passé absent et que, pour y parvenir, il doit faire des choix, interpréter personnellement des documents. Ainsi, le récit de l’histoire risque-t-il toujours d’être subjectif, voire de manquer d’impartialité. On pourrait croire alors qu’il faudrait que l’historien soit « neutre » devant les faits qu’il examine, qu’il les analyse en toute froideur, sans idéologie, sans parti pris ni passion. « Un bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays » disait alors Fénelon en espérant que l’historien soit totalement objectif. Mais ce texte de P. Ricoeur, qui nous est ici proposé, va montrer à l’inverse qu’une totale neutralité de la part de l’historien vis-à-vis du passé est impossible (illusoire) et d’autre part que la subjectivité de l’historien n’est pas forcément un obstacle à la connaissance du passé mais au contraire sa condition mortice et positive: l’historien doit être « intéressé » par la vie des hommes d’autrefois pour en faire un récit, il doit rentrer en relation avec eux tout en essayant de rester, autant que possible, impartial. Parce que l’historien doit rentrer en « sympathie » avec les hommes du passé, il s’agira de comprendre que la subjectivité de l’historien est l’élément à partir duquel se construit le récit de l’histoire. Il s’agit donc de savoir si l’on peut connaître le passé en toute objectivité : la subjectivité de l’historien ne déforme-t-elle pas les faits ?

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L’historien se rapporte au passé mais toujours à partir de ce qu’il est dans le présent, toujours à partir de son propre vécu. Ainsi l’historien n’a-t-il pas accès à une vérité sur le passé qui serait définitive et stable, à des faits  » bruts  » qui préexisteraient à ses recherches, mais seulement à des représentations du passé, des reconstructions provisoires de ce qui s’est produit, et qui peuvent changer d’un historien à un autre, même si elles visent une certaine forme de vérité. L’histoire n’est donc pas une science exacte mais une construction interprétative. Selon Ricoeur en effet, « l’historien va aux hommes du passé avec son expérience humaine propre » et voit donc le passé à partir de sa mentalité présente, de sa subjectivité. L’histoire est inséparable de l’historien et relève d’interprétations et de méthodes multiples. L’activité du sujet, de l’observateur, du chercheur, est essentielle dans le processus d’élaboration de la connaissance : l’historien ne se contente pas de recevoir et d’enregistrer passivement des faits comme le pense le positivisme . Ainsi, n’est-il jamais totalement neutre (totalement objectif) puisqu’il observe les choses d’un point de vue particulier peut-être éloigné des mentalités qu’il veut étudier (d’où le problème de la distance temporelle). Le récit de l’histoire comporte ainsi inévitablement une part de subjectivité qu’il est impossible d’éliminer et le passé n’est donc jamais appréhendé en soi mais toujours à travers les catégories mentales du chercheur, de ses hypothèses, de ses questions ( » toute conscience de l’histoire est une conscience dans l’histoire  » disait Raymond Aron). Sans doute y a-t-il des faits indiscutables (dire l’inverse serait la porte ouverte à tous les révisionismes!), mais leur signification peut être considérée différemment. Il n’y a donc pas de vérité unique en histoire. Faut-il alors voir en cela une marque négative? Cela veut-il dire que l’histoire ne peut être une science rigoureuse? L’historien, malgré tout ne peut-il être impartial ?

Le but de l’historien, selon l’auteur, est de faire « surgir la valeur de vie des hommes d’autrefois ». Cela semble signifier qu’il doit comprendre leur principe d’action, ce qui les motive, les croyances qui les animent psychologiquement. Pour cela, il faut essayer de se mettre à leur place, essayer d’être en affinité avec leur mode de pensée . Autrement dit la connaissance historique est semblable à un dialogue engagé avec les hommes du passé, par le biais des documents dont nous disposons, par lequel nous essayons de les comprendre. Cette connaissance n’est donc pas une simple reproduction de documents bruts mais une élaboration imaginative du passé, une sélection et une réorganisation par l’esprit des éléments documentaires, par lesquelles des subjectivités se rencontrent. La subjectivité de l’historien n’apparaît donc pas comme un obstacle à la connaissance du passé, mais bien plus comme sa condition sans laquelle l’histoire ne serait pas pensable. Par ailleurs, le récit élaboré par l’historien, dépassant le cadre d’une simple chronologie ou compilation de faits, n’est possible que si l’historien s’intéresse à son sujet, et seulement s’il est subjectivement motivé par ce qu’il étudie. La subjectivité de l’historien est donc triplement présente dans son récit, parce que l’histoire est toujours une vision subjective du passé, parce que l’historien doit rentrer en « affinité » avec les hommes dont il raconte l’histoire, et parce qu’il est subjectivement attiré par son objet d’étude .

Malgré tout, si l’histoire n’est pas une science « exacte » , elle doit rester une description raisonnée du réel dans sa complexité et doit faire preuve de rigueur, avoir des exigences de méthodes et de critiques: elle doit rechercher le maximum d’objectivité possible . Si l’historien doit apprendre à exprimer « les croyances des hommes d’autrefois » comme le dit l’auteur, cela ne veut pas dire qu’il doit se laisser influencer par elles: l’historien ne doit pas forcément partager la foi de ses héros pour l’étudier et doit même se mettre à distance. Par prudence et pour préserver la rigueur de son jugement, l’historien doit admettre par hypothèse des croyances mais tout en les « neutralisant », tout en les « suspendant ». Cette adoption suspendue des idées des hommes du passé l’auteur l’appelle « la sympathie propre à l’historien », ouverture à l’autre par laquelle je reste malgré tout impartial. La neutralité absolue en histoire est donc impossible puisque l’historien est subjectivement impliqué dans son récit (surtout si le thème abordé le concerne personnellement par exemple), mais il doit s’efforcer d’atteindre malgré tout une certaine objectivité de la connaissance élaborée par des méthodes qui pour autant ne sera jamais celle des sciences physiques ou biologiques. En histoire, il semble donc que la neutralité soit impossible mais qu’il faille toujours rechercher l’impartialité. La science de l’histoire vise d’abord la restitution d’une certaine vérité, même relative, et doit rester vigilante sur son indépendance idéologique. L’impartialité n’est donc pas l’absolue neutralité.

Ainsi, l’historien ne peut pas faire disparaître sa subjectivité dans ce dialogue avec les hommes du passé puisqu’elle est en partie fondatrice du récit: le fait que l’historien doive sélectionner et hiérarchiser les faits qu’il analyse, qu’il ait pour but de restituer certains rapports de causalité entre les événements, qu’il doive imaginer en partie le passé et se mettre à la place de ceux qu’il étudie, tout cela confère à la subjectivité de l’historien une dimension fondatrice. Contrairement aux sciences exactes où la part d’interprétation personnelle est moins importante, cette science humaine suppose une lecture toujours singulière de l’objet à étudier. Pour autant, on ne pourra pas admettre que toutes les opinions sur l’histoire se valent: cette discipline reste une science rigoureuse qui se donne pour but d’approcher la réalité du passé.

 

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