texte de Nietzsche (sur la glorification du travail)

Posté par chevet le 19 septembre 2008

Texte de Nietzsche sur le travail. 

«  Dans la glorification du «  travail  », dans les infatigables discours sur la «  bénédiction du travail  », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le «  travailleur  », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ «  individus dangereux  » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum!

  (…) Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu’est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement ? si vous n’avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ? »

Nietzsche. .Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206,  trad. J. Hervier, Gallimard, 1970.


Eléments d’analyse du texte

Ce texte de Nietzsche, extrait de son livre Aurore et rédigé en 1881, n’est pas une critique du travail lui-même en tant que tel, en tant que nécessité vitale pour l’homme, mais il s’agit d’une critique de la glorification du travail, c’est-à-dire de l’idéologie qui tend à en faire une valeur supérieure aux autres et qui conduit les Nations modernes à une recherche toujours plus grande de la croissance économique, du productivisme. En ce sens, si le texte nous conduit bien à une réflexion sur le thème de la valeur du travail pour nos sociétés modernes, ce qui est clairement visé ici est la survalorisation du travail qui touche les sociétés industrielles du 19 ème siècle en période de croissance industrielle et qui conduit les individus à se soumettre toujours plus au dur labeur des usines. La question est donc de savoir quelle valeur accorder à cette idéologie productiviste des « temps modernes » qui glorifie le travail. Selon Nietzsche, cette survalorisation du travail a pour finalité secrète de conditionner les individus et de les soumettre à la discipline collective, à l’ordre social : la glorification du travail serait donc l’expression d’une volonté politique de canaliser les individus et d’étouffer leur capacité individuelle de révolte et d’épanouissement: le travail serait au fond « la meilleure des polices ». La soumission des individus à la logique du travail les aliénerait donc et les détournerait de leur propre humanité. Nous verrons donc dans un premier temps ce que désigne exactement cette idée de « glorification du travail » et quelles sont les idéologies qui sont ici en question. Dans un second moment, nous pourrons nous interroger sur les causes, les motifs implicites de cette glorification sur l’homme autant que sur les effets qu’elle induit. Enfin, le texte s’achève par une mise en cause de la « folie » productiviste propres aux sociétés capitalistes qui ne nous donne plus que comme seul but collectif principal la recherche toujours plus forte de la consommation, de la richesse matérielle, de la production de marchandises. L’intérêt de ce texte de Nietzsche est alors de nous interroger sur le sens même de la logique économique de nos sociétés modernes: quelle place devons nous accorder au travail dans notre existence? Faut-il vouloir travailler plus pour accroître notre richesse ou bien faut-il essayer de réduire le temps de travail pour espérer une société d’un loisir libérateur?

Eléments d’explication du texte (en résumé)

Ce texte n’est donc pas une critique du travail en soi mais mais de sa glorification c’est-à-dire de l’idée selon laquelle le travail serait une valeur supérieure, une dimension essentielle de l’homme par laquelle il parvient à produire son existence personnelle et collective. Cette glorification conduit à soumettre l’homme à la logique économique qui l’épuise en le faisant travailler sans possibilité d’épanouissement (il faut redire que les conditions de travail de l’époque restaient très pénible et le texte évoque bien cette pénibilité qui ruine la possibilité pour l’individu de s’extraire de la fatigue qu’impose le travail. Le texte vise donc directement un certain type de discours qui sacralise le travail et qui considère qu’il est le moyen pour l’humanité de se dépasser, de se réaliser et d’advenir à elle-même. Nietzsche utilise volontairement un vocabulaire de type religieux qui évoque cette sacralisation lorsqu’il parle par exemple de la « bénédiction du travail » (ligne 1). Quelles idéologies sont donc visées ici? Le texte ne le précise pas mais on pouvait essayer de le préciser en évoquant à la fois les idéologies socialistes qui, depuis Marx font du travail l’essence de l’homme (Voir cours sur Marx qu’on pouvait réutiliser ici), comme également les idéologies capitalistes ou les théories économiques qui depuis la révolution industrielle n’ont cessé de faire de la croissance et de la prospérité matérielle le but essentiel de la société (et on pouvait utiliser les références à Adam Smith à ce sujet). Le travail devenait alors, contre l’héritage grec et chrétien qui valorisait le loisir au sens de la « schole »(valorisation basée sur le mépris du travail) une valeur dominante et un véritable système de pensée qui a d’une certaine façon occulté d’autres valeurs et a porté l’effort collectif vers l’accroissement sans fin de la productivité (on pouvait alors situer le texte par rapport à son contexte historique et par rapport à la logique du 19ème siècle qui amplifie le développement de l’industrie).

D’une certaine façon ce sont donc toutes les théories qui veulent soumettre l’individu à la logique économique de la société que Nietzsche met en question ici pour interroger leur logique (on pouvait alors montrer que cette logique de la glorification du travail n’a cessé de se développer depuis le 19ème pour trouver son point culminant dans la logique totalitaire qui faisait l’apologie du travail et qui exigeait par là le sacrifice de l’individu, sa soumission à l’effort collectif aussi intense soit-il, au nom du bien-être collectif futur et du progrès (voir l’exemple du stakanovisme sous Staline ou la période du « grand bond en avant » sous Mao).

Cependant la stratégie de l’auteur n’est pas la réfutation directe de cette idéologie par une contre-argumentation: il procède plutôt d’une méthode qui cherche à dévoiler les raisons implicites de cette idéologie pour déceler ses véritables motifs. Quels sont les présupposés, les postulats de cette glorification du travail? Ce discours est hypocrite car il masque ses véritables motivations. La démarche de l’auteur ici est « généalogique » c’est-à-dire qu’il ne contredit pas de front un discours mais qu’il analyse ses « arrières-pensées » (ligne 2) pour le critiquer. Ce qui est à la racine de la valorisation du travail selon lui c’est « la peur de tout ce qui est individuel ». On doit s’arrêter sur cette idée : en quoi le travail est-il un moyen de lutter contre ce qui est individuel ?

Le travail vise avant tout l’utilité collective en tant qu’il est au service d’une organisation sociale et d’une division des tâches : autrement dit, par le mécanisme de sa division, le travail insère l’individu dans un système d’interdépendance sociale, il intègre l’individu à la société et le conduit donc à la construction de cette société. Le travail « élève » donc l’individu à la recherche de l’intérêt collectif au-delà de son but purement égoïste. En un sens il le délivre de sa pure individualité; il nous oblige donc à nous plier aux finalités sociales de notre existence et cela parfois au détriment de notre existence personnelle. En effet (encore une fois, il faut alors rappeler les conditions sociales déplorables du travail au 19ème siècle), le travail peut obliger l’individu à se soumettre « au dur labeur du matin au soir » ; en cela le travail possède une dimension de surveillance et de canalisation des individus et de ses désirs qui risquent en permanence de venir perturber l’ordre social: il remplit une fonction « policière » qui nous occupe, nous soumet, nous épuise et nous détourne de poursuivre d’autres buts que ceux que la société nous impose. Le travail apparaît alors comme la « meilleure des polices » pour Nietzsche qui voit dans le travail quelque chose qui peut détruire l’énergie individuelle, la puissance de vivre de chaque homme, son aspiration personnelle au bonheur. Selon l’auteur le travail « étouffe notre raison », nos désirs, supprime notre « goût de l’indépendance », il nous soumet toute notre vie à a contrainte sociale et tient « les hommes en bride ». Par le travail l’énergie individuelle n’est plus utilisée au service de l’individu mais est orientée vers une logique productiviste (l’homme peut devenir l’outil d’une logique du profit, un élément broyé par la machine économique et le travail à la chaîne (voir l’image de Charlot dans le film « Les temps modernes ») et le travail aliénant: voir sur ce point le principe du travail aliéné chez Marx vu en cours qu’on pouvait utiliser ici). Nietzsche semble montrer alors que le travail peut aller à l’encontre du développement de notre raison (nos facultés intellectuelles); il nous détourne alors de la liberté de conscience par l’abrutissement, nous empêche d’accéder à une réflexion originale et personnelle; il peut étouffer notre désir (il nous impose une discipline, nous inculque le goût de l’effort jusqu’au sacrifice de soi et nous insère dans une logique collective et sociale qui conditionne notre manière de vivre), il nous enlève le goût de l’indépendance car il nous place dans la perpective de l’intérêt social et non dans la perspective de notre vie personnelle : la glorification du travail va ici de pair avec la sacralisation de l’ordre social: anéanti par sa peine et ses efforts, les travailleurs n’ont pas l’idée ou le loisir de se révolter ou de contester l’ordre établi (l’énergie dépensée au travail n’est pas utilisé à la critique de l’Etat). Sur le plan politique donc l’apologie du travail est dangereuse car elle est vise le contrôle des individus (on pouvait ici faire le lien entre système totalitaire et propagande relative au travail). Globalement on voit ici que pour Nietzsche, le travail n’est pas condamné en soi mais le travail pénible et aliénant, celui qui réduit notre énergie vitale qui est (« il consume une quantité extraordinaire de force nerveuse ») qui devrait aussi être au service de ce qui est plus essentiel pour l’individu : « la réflexion, la méditation, la rêverie, les soucis, l’amour, la haine » (bref ce qui anime notre subjectivité, ce qui met en jeu notre vie intérieure). Cette liste de ce qui est essentiel pour l’individu, faite par Nietzsche, est intéressante car elle ne comporte pas que des notions positives (amour, méditation, rêverie) mais aussi certaines sont problématiques (souci-haine). L’auteur semble ici parler de la vie personnelle de l’individu dans tous ses aspects, pas seulement du bien-être ou du plaisir, mais de la vie de la personne dans toutes ses dimensions éventuelles. A l’inverse le travail n’ouvre pas l’homme à toutes les facettes de la vie mais le condamne à se rabattre sur « des buts mesquins » (la recherche de l’argent, la satisfaction de possession matérielle): Nietzsche oppose donc ici des « valeurs intérieures » et vitales pour l’individu, à des valeurs sociales qui sont extérieures et basées sur l’utilité collective. On voit se dessiner ici un conflit entre des valeurs individuelles (ou « aristocratique ») qui s’orientent vers le développement individuel (excellence, épanouissement) et des valeurs plus « bourgeoises » ou collectives (mérite, utilité, effort, sacrifice). Nietzsche est ici clairement individualiste dans le sens où où il prend la défense de l’individu et de ses valeurs personnelles contre la société qui exige de lui par le travail un sacrifice de soi et qui cherche à discipliner l’individu à l’étouffer au bénéfice de l’ordre.

D’ailleurs l’auteur nous montre que la valorisation du travail s’accompagne aussi d’une idéologie de la sécurité qui est survalorisée dans les sociétés modernes et érigée en fin en soi au détriment de la liberté individuelle : accorder trop de valeur à la sécurité cela implique en effet un désir de contrôle des individus et Nietzsche voit donc dans les sociétés « où l’on travaille dur en permanence » des sociétés qui érigent la sécurité en « divinité suprême » et qui sont basées sur la peur de « l’individuum », la peur de qui au fond échappe au contrôle social. D’ailleurs Nietzsche parle à la fin du premier paragraphe d’une « épouvante » que la société pourrait ressentir à l’égard des « travailleurs » qui seraient devenus des « individus dangereux » : on peut comprendre ce passage comme une allusion à la montée progressive des revendications de la condition ouvrière en plein 19ème siècle qui verra la montée du socialisme et l’augmentation des conflits sociaux : la société industrielle, brisant les individus produira inévitablement des mouvements de révolte contre cette aliénation même provoquée par des conditions de travail inhumaines (voir (histoire des luttes sociales au 19ème sur ce point).

Pour finir Nietzsche met en cause la logique productiviste des sociétés capitalistes industrielles qui n’ont pour valeur ultime que la production, la croissance et l’enrichissement matériel: l’auteur parle à ce sujet d’une « folie des nations » qui conduit au sacrifice des individus, à cet immense gaspillage des vies individuelles (des « valeurs intérieures ») qu’implique la glorification du travail dans les sociétés modernes: en interrogeant les valeurs même de notre civilisation, il montre clairement que cette logique lui apparaît être une « addition négative » qui implique que les individus ne peuvent plus « respirer librement ». Cette critique de l’aliénation de l’homme par le travail semble donc nous orienter vers une affirmation de la liberté individuelle: au final, c’est bien « la maîtrise de soi » que Nietzsche semble ici désirer et souhaiter pour notre vie personnelle.

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3 Réponses à “texte de Nietzsche (sur la glorification du travail)”

  1. hihi dit :

    MERCI BEAUCOUP

  2. fleur dit :

    exellent commentaire!

  3. Sarah dit :

    c’est tres complet, parfait!

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