« Qu’est-ce que les lumières? » texte d’Emmanuel Kant.

Posté par chevet le 18 septembre 2008

 

 kant.jpeg  Emmanuel Kant, 1724-1804.

TEXTE DE KANT.

 » Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa Minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage.  » Sapere aude !  » (ose savoir). Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère, restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc…: pourquoi me donnerais-je de la peine? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront pour moi de cette ennuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes tienne pour difficile, même pour dangereuse, le passage de la minorité à la majorité, c’est à quoi visent surtout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes les précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace s’ils essayent de marcher seuls. Or, ce danger n’est pas sans doute aussi grand qu’ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher; mais un exemple de ce genre rend timide et dégoûte ordinairement de toute tentative ultérieure ».

Emmanuel Kant. (1724-1804). Extrait de Qu’est-ce que les Lumières ? (1784).

Explication :

« La liberté est un bien précieux qui devrait être recherché par tous les hommes. Mais dans le texte qui nous est ici proposé, E. Kant souhaite évoquer le phénomène paradoxal de la servitude volontaire : en effet, plutôt que de vouloir être libres, certains hommes, par facilité et par paresse, préfèrent rester soumis et dépendants des autres et, au lieu de rechercher leur autonomie, choisissent l’obéissance, ce qui fait qu’ils sont semblables à des  » mineurs  » qui ne font pas l’effort nécessaire pour sortir de cette dépendance. L’auteur déplore cet état de fait avec ironie pour bien souligner qu’il est possible d’y remédier : l’homme peut toujours s’il le souhaite se délivrer et devenir un être  » majeur « , responsable. L’objectif de ce texte est alors d’essayer de comprendre les raisons pour lesquelles certains hommes préfèrent se soumettre plutôt que d’être libres, de dénoncer, selon les principes de la philosophie des Lumières, les situations (politiques par exemple), par lesquelles l’homme renonce à sa liberté, et de voir par quels moyens ils pourraient malgré tout y accéder. Ce texte de Kant semble souligner en effet que la liberté, qu’elle soit intellectuelle ou politique, est toujours une conquête, un effort et qu’elle suppose toujours une éducation. En quel sens la liberté peut-elle s’apprendre ? Nous pourrons nous interroger enfin sur le fait de savoir si toute les formes d’obéissance à une autorité correspond forcément à une soumission contraire à la liberté.

Le texte de Kant commence par une interrogation :  » Qu’est-ce que les Lumières ? « , sous entendu, qu’est-ce que la philosophie des Lumières, mouvement intellectuel du 18ème siècle ? Kant ne se lance par dans un exposé historique de ce courant auquel il appartient : il cherche seulement à en donner le principe essentiel, principe de liberté qui invite les hommes à se servir de leur jugement critique.

Selon l’auteur, l’humanité se divise en  » tuteurs  » et en  » mineurs « . Cette métaphore juridique évoque une relation de dépendance dans laquelle certains hommes peuvent rester toute leur vie : être  » mineur  » ici ne signifie pas ne pas avoir atteint l’âge de la majorité, mais cela veut dire que l’on est incapable de se servir de sa propre pensée, de juger par soi-même, que l’on reste dépendant d’autrui (la minorité dit Kant c’est être  » incapable de se servir de son entendement sans la direction d’autrui « ). Cette relation de dépendance peut être multiple : elle est celle de la relation d’un individu à une autorité qu’il ne remet pas en question (celle d’un livre, d’une croyance, d’une position sociale, d’une autorité politique…). Dans tous les cas il s’agit d’évoquer une absence d’émancipation et d’autonomie de jugement, à l’image de l’enfant qui reste soumis à ses parents. Kant ici ne s’interroge pas sur le droit du plus fort, ou sur la contrainte, mais sur les situations dans lesquelles l’homme renonce de lui-même à sa liberté en se laissant diriger par autrui. Ce n’est pas un texte sur l’esclavage par exemple, où l’homme est contraint et où il n’a jamais le choix, où l’obéissance est obtenue contre son gré, c’est un texte sur l’obéissance volontaire par laquelle j’accepte parfois de me déposséder de ma propre liberté. La minorité ici n’est pas juridique, ce n’est pas celle des fous ou des enfants considérés juridiquement comme irresponsables (donc comme devant avoir des tuteurs) ; la minorité dont nous parle Kant est d’abord mentale, intellectuelle : la plupart des hommes sont mineurs parce qu’ils refusent de se servir de leurs propre jugement, ils restent dépendants des idées reçues et reproduisent au fond les idées qu’on leur a donné, ils restent alors enfermés dans leur croyances et leur coutumes, dans des normes et des traditions transmises par d’autres qu’ils ne mettent jamais en question (on pouvait alors donner des exemples ou essayer de décrire des situations de  » minorité « . Quelles sont les raisons de cette servitude volontaire ?

Il est difficile pour un homme de s’arracher à son état de tutelle (à ses préjugés, à ses habitudes mentales) si cet état se présente à lui comme normal et permanent, s’il prend goût à sa propre dépendance. Peut-être n’y a-t-il que peu d’hommes qui parviennent vraiment à se défaire de leur passivité pour accéder au libre exercice de leur raison, qui parviennent à  » marcher tout seul « . Selon Kant, cette dépendance s’explique tout d’abord par la lâcheté et la paresse humaine : il est certes beaucoup plus facile et confortable de ne pas penser soi-même, de s’en remettre aux autres. C’est peut être par souci du moindre effort, par manque de courage que l’homme préfère se décharger du poids , du fardeau de sa propre liberté. Il est plus sécurisant de ne pas décider soi-même, de s’en remettre aux chemins que les autres veulent nous faire prendre. La liberté au contraire est toujours plus difficile : elle implique une hésitation, une angoisse devant le choix. Pour fuir cette difficulté, pour éviter le risque d’avoir à décider soi-même, on préfère alors se décharger de sa responsabilité. Il est si commode d’être mineur ! Pourquoi me donnerais-je de la peine ?  » nous dit Kant : on peut toujours trouver des hommes, des systèmes qui nous disent ce que nous devons croire, ce que nous devons faire, qu’il s’agisse de la religion ou des idéologies politiques… Kant se désole de cela : ! il ne faut pas soumettre sa pensée aux livres, aux directeurs de consciences et même au médecin qui me dit ce qui est bon pour moi (bref, à toute autorité extérieure) sans réfléchir, s’informer, critiquer, questionner. Il fallait donc ici s’interroger sur les raisons pour lesquelles la liberté peut faire peur : être libre c’est évidemment avoir à choisir seul (comment vivre, comment penser) mais le plus souvent c’est la règle du conformisme qui l’emporte, celle de l’instinct grégaire, qui empêche l’originalité et la différence de celui qui suit son propre chemin. On peut s’effrayer d’avoir à quitter son univers, ses habitudes, la vision que l’on avait de soi et du monde, et de ne plus savoir dans la liberté qui on est vraiment puisqu’il faut s’inventer et choisir sa vie en permanence. Dans la liberté, une telle responsabilité, un tel risque de changement peut dissuader et soumettre les hommes à l’opinion majoritaire, à l’idéologie ambiante (cf. le sujet :  » La liberté peut-elle être un fardeau ? « ).

Cette situation de domination s’explique aussi par le contexte historique du siècle dans lequel vivait Kant. Philosophe du 18ème, ma monarchie est un système encore dominant à l’époque qui n’encourage guère la liberté de penser que seule peut donner la démocratie. La servitude des hommes s’explique aussi selon Kant par les  » tuteurs  » qui cherchent à maintenir les hommes dans cet état de dépendance :  » Après les avoir abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, ils leur montre le danger s’ils essayent de marcher seuls « … De qui s’agit-il ici ? Bien sûr du peuple dont la monarchie méprise la liberté, aux citoyens que le despotisme traite comme  » un animal domestique « . La référence faite pas Kant ici à la domination politique est évidente et nous rappelle que ce texte est écrit en 1784, quelques années avant la Révolution Française, moment de l’histoire par lequel le peuple justement lutta pour retrouver sa liberté, lutta pour ne plus être  » mineur « .

Ainsi la situation n’est elle pas insurmontable. L’homme dominé doit  » apprendre à marcher tout seul  » même au prix de quelques chutes, au prix de quelques difficultés. Les  » mineurs  » comme nous le montre l’histoire peuvent remédier à leur servitude. Le principe essentiel de la philosophie des Lumières, dont Kant est le dernier grand représentant, est alors soulignée ici : la dignité de la personne humaine réside dans l’usage libre de sa raison et il faut éduquer les hommes à la liberté, et pour cela il faut les instruire, leurs transmettre le savoir, la connaissance, les Lumières pour qu’ils accèdent à la liberté.  » Ose savoir  » écrit alors Kant pour inviter chacun d’entre nous à davantage de pensée critique, à plus d’autonomie intellectuelle , ose penser par toi-même et ainsi tu seras libre. Kant veut inviter ici les hommes à  » marcher seuls  » c’est-à-dire à penser par eux mêmes : ce qui est la définition même de l’activité philosophique (qui est éducation à la liberté d’esprit), et une invitation à prendre en main leur propre existence, ce qui suppose le désir d’accéder à la démocratie : le peuple doit s’affranchir de son maître (qu’il soit politique ou idéologique) comme l’enfant doit s’affranchir de son père même si cela se fait au prix de quelques difficultés : il est vrai que l’accès des hommes à la liberté de penser contre tous les systèmes qui leur refusait ce droit, et à la liberté de se gouverner suppose une longue et difficile histoire. Mais est-ce une raison pour renoncer ? Tout le problème d’une démocratie est alors d’exiger l’obéissance des citoyens à la loi tout en préservant en même temps leur liberté.

Comme le souligne Kant dans ce texte, le chemin historique de la liberté est toujours difficile : il suppose que l’on surmonte sa propre paresse et ses échecs. Ainsi les hommes préfèrent-ils parfois la servitude volontaire mais ans doute faudrait-il cependant finir par dire que la liberté est aussi source de bonheur : l’enfant qui apprend à marcher seul est heureux de ses nouvelles possibilités, l’homme qui apprend à penser par lui-même découvre le plaisir de la libre réflexion. Les philosophes des Lumières l’avaient bien compris, eux qui ont su, en pleine époque monarchique, inventer des utopies politiques démocratiques dont nous bénéficions toujours aujourd’hui.

 

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